‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 46 sur 56 · CAMPEMENT D'ÉTÉ DE LHARDÉ · texte numérisé non relu

CAMPEMENT D'ÉTÉ DE LHARDÉ

Tout de suite, à propos des moindres détails, les difficultés commencent. Nous en avons Texplication le lendemain: le supérieur du couvent, auquel nous annonçons notre visite, prétexte la règle de son ordre pour ne pas nous recevoir, mais en même temps il se plaint que nous ne lui ayons pas envoyé de cadeaux. A quel titre, puisque nous ne sommes pas ses hôtes ? Mais à titre de représentant * de Lhabrang, propriétaire du pays.

Les nomades ne sont que les locataires du sol. En cette qualité ils paient une redevance en bestiaux, beurre et lait ; pour le reste ils sont parfaitement libres. Mais c'est ici que triomphe l'esprit d'organisation et de suite : Lhabrang a dans le centre de chaque tribu un couvent, où réside un lama chargé des intérêts temporels de la communauté ; soutenus par toutes les forces de leur ordre, au courant des affaires de tous les particuliers chez lesquels les religieux vont réciter des prières, ces lamas sont en fait les véritables chefs de ces tribus d'allure si indépendante.

Nous nous en apercevons facilement. Quelques moines sont continuellement dans notre camp, l'air amical, et nous n'osons les chasser, pour ne pas provoquer une rupture éclatante ; mais il est visible qu'ils sont là pour tenir à distance les indigènes qui pourraient nous vendre quelque chose ou nous offrir leurs services. Seul notre hôte tient bon, car il est l'ami et le correspondant ordinaire du chef de nos convoyeurs tibétains.

Mais voici précisément le chef de notre caravane, Renzé, qui vient nous trouver : ses yaks sont épuisés ; nos étapes ont été trop fortes, il aurait fallu faire des arrêts plus longs, pour qu'ils eussent le temps de trouver leur nourriture sous la neige ; bref, ils ne peuvent continuer. Nous nous récrions : il s'est engagé, par traité passé devant le préfet, à nous conduire jusqu'à Lhabrang. C'est juste, aussi va-t-il nous procurer une autre caravane, aux mêmes conditions de prix : c'est notre hôte qui la fournira.

Cela ne fait pas du tout notre affaire. Les convoyeurs

de Song-Pan-t 'ing sont tenus à nous être fidèles par la crainte d'un châtiment de la part des autorités chinoises, que nous avons fait intentionnellement intervenir ; qui, au contraire, empêchera notre nouvelle caravane de nous planter là au premier détour ? Cependant il est exact que les yaks de Renzé ne tiennent plus debout, et il ne serait pas impossible qu'avec eux nous restions en détresse dans les neiges. Force nous est donc d'accepter la combinaison, mais avec la garantie que Renzé, de sa personne, nous accompagnera jusqu'à Lhabrang, et que là seulement nous lui paierons la somme convenue. A lui de s'arranger pour que les remplaçants qu'il nous fournit tiennent leurs engagements. Les villages de Lhardé présentent le même dispositif que tous ceux rencontrés précédemment, mais avec une différence essentielle : le bois manquant absolument, il est impossible d'élever les fameuses taupinières de terre, faute de pouvoir les soutenir par une charpente ; si bien qu'au centre des remparts on trouve tout simplement... une tente. Curieuse antithèse, cette tente, symbole de la vie nomade, entourée de murailles, protection de la vie sédentaire !

VILLAGE d'hiver DE LHARDÉ

Tout étant réglé et notre habituelle moisson de renseignements réunie, nous reprenons la marche. Avec notre ancienne caravane nous laissons un de nos soldats chinois dont le cheval est mort et qui lui-même est trop fatigué pour nous suivre. Mais dix guerriers, parents ou serfs de notre hôte, vont nous escorter, et ce sont de rudes gars, à l'air hardi et farouche.

Nos vingt nouvelles bêtes de somme sont mille fois plus indociles que les premières. Celles-ci étaient des « piennieou «, croisements de yak et de bœuf domestique, qui sont plus facilement domestiqués et pour cela utilisés de préférence dans les caravanes. Maintenant nous avons de vrais yaks, bêtes énormes et fougueuses qu'on n'élève guère que pour leur lait, leur viande et leur poil, mais qui se montrent intraitables quand il s'agit de les bâter. Cela va à peu près bien pendant l'opération, car on les attache par les naseaux aux cordes qui servent à les parquer la nuit ; mais, à peine lâchés, ils secouent leurs charges, les renversent, et se sauvent à travers la plaine traînant derrière eux, toujours attachées par leurs cordes, nos malheureuses

cantines qui bondissent avec un bruit affreux ; c'est une \Taie débandade. Je laisse à juger si nos bagages se trouvent bien de ce régime, chaque jour renouvelé.

Il est bon de mentionner que nulle part chez les Nomades on n'emploie de bât, ainsi qu'on le fait dans le reste du Tibet. La bête porte seulement sur le dos un mince matelas ; chacun des colis y est successivement placé et brêlé par des cordes, de manière que finalement ils se fassent équilibre, soit par leur poids soit par la hauteur de leur point d'attache. Le large dos du yak se prête à ces combinaisons, auxquelles les Tibétains sont étonnamment habiles et prompts.

Nous abandonnons bientôt la vallée du Fleuve Jaune, que nous voyons dans le lointain continuer vers l'ouest la série des méandres étonnants qui l'ont amené vers l'est. Vraiment, « ce fleuve est un errateur », suivant une pittoresque expression de M, Tafel, dont l'équivoque définit à merveille ce cours qui erre et trompe. Que de fois encore avant Pékin nous retrouverons ses coudes capricieux !

Nous voici maintenant rentrés dans les montagnes. Nous allons suivre à peu près la ligne de partage des eaux entre le bassin propre du Fleuve Jaune et celui d'un grand affluent, la rivière de Tao-Tcheou, qui coule vers l'est et ne rejoindra le fleuve que beaucoup plus tard, au delà de Ho-Tcheou. Nous allons couper des sources très nombreuses, étonnamment emmêlées, et ce ne sera pas un petit travail que de débrouiller leur écheveau.

Nous savons que nous allons retrouver la neige sur les sommets qu'elle ne quitte guère, mais nous pouvons espérer qu'elle ne nous assaillira plus, car nous sommes au 15 mai. Vain espoir ! Il semble que l'hiver recommence : la neige tombe avec fureur, fouettée par un vent furieux, et en peu de temps il nous devient complètement impossible d'avancer. Nous sommes contraints de nous arrêter là même où nous sommes, un ravin étroit et en pente raide où il ne se trouve pas un pouce de terrain plat. Nous nous ^tons en hâte sous nos tentes dressées Dieu sait comme ! Par bonheur nous avons avec nous une provision d'argol, sans quoi nous mourrions de froid. Toute la nuit la tourmente sévit.

Au petit jour une accalmie se produit, et nous nous hâtons de sortir de nos tentes où le froid, le claquement des toiles mal tendues secouées par le vent, et la crainte de les voir emportées nous ont empêchés de fermer l'œil. Nous cherchons du regard nos Tibétains pour leur faire bâter leurs animaux. Pas de Tibétains ! Se sont-ils enfuis ? Mais non, leur yaks sont là, et même voici leurs lances immenses fichées dans le sol. Où sont-ils donc ?

Au pied même des lances la neige remue ; dans l'épais tapis nous distinguons alors des renflements, une sorte d'amoncellement : ce sont nos Tibétains, qui dorment comme des bienheureux. Ah ! ils n'ont pas besoin de tentes, eux ! défaisant leur ceinture, ils ont laissé tomber jusqu'aux pieds leur capote qu'elle retenait aux genoux, ils ont relevé le collet jusqu'aux oreilles, rabattu le bord frisé de leurs

chapeaux, et, leur corps nu ainsi enveloppé, ils se sont paisiblement étendus dans la neige, lui laissant le soin de leur former un chaud édredon. Trop chaud même ! Quand, à nos appels, ils se réveillent, leur premier soin est de rejeter leur capote, et de baigner leur torse dans la bise cinglante.

Heureux Tibétains ! Pour eux l'aquilon est un doux zéphir, la neige un Ht moelleux et confortable. QueUe adversité pourrait les frapper ? Ainsi bâtis, ils bravent le sort, et, comme nos pères les Gaulois, ne craignent même pas que le ciel vienne à tomber sur leur tête : leurs lances sont là pour le recevoir !

Pour leur nourriture, quelques pincées de thé, trois poignées de farine et un peu de beurre, voilà nos gens rassasiés. Mais encore faut-il de l'eau chaude, et, pour la faire chauffer, du feu. Ah ! Père Hue, auteur d'une si impec-

eable classification des argols, vous êtes impardonnable d'avoir omis le détail le plus essentiel. Il importe assurément de savoir que la crotte de bique brûle mieux que la bouse de yak et celle-ci que le crottin de cheval, et nous vous sommes reconnaissants de nous Tavoir appris. Mais ce ne sont là que notions purement abstraites et bonnes pour des savants de cabinet : car en fait, quand il est imprégné de neige, le meilleur de ces combustibles ne vaut rien. Seul le soufflet peut arriver, après quels efforts ! à le faire brûler.

Rien ne plus original que ce soufflet : un tube de fer auquel est adapté un sac de peau ouvert. L'opérateur assis par terre, le soufflet entre ses jambes, ouvre largement le sac, pour que l'air s'y engouffre; puis, brusquement, par un tour de main spécial qui croise ses deux avant -bras, il referme l'ouverture en l'appliquant sur sa jambe gauche ; l'air enfermé et comprimé s'échappe alors par le tube. Je ne sais si ce mouvement apparaîtra facile : en réalité, il demande une habileté remarquable ; entre les mains d'un novice l'ouverture mal close laisse fuir l'air, le sac reste dégonflé et la soufflerie ne fonctionne pas. Notre maladresse eût été une raison de plus pour avoir un grand nombre de ces précieux appareils, et cependant pour nous-mêmes et nos serviteurs nous n'en possédions qu'un seul! Que nos successeurs profitent de notre cruelle expérience !

Mais la préparation du thé m'entraîne sans transition vers un sujet plus noble. Dès que l'eau est chaude, avant de la verser sur le thé, un Tibétain en prend à trois reprises quelques gouttes dans son écuelle et les lance vers trois points de l'espace, en récitant à chaque fois une prière assez longue. Pour qui ces libations ? En l'honneur des Esprits des Monts qui sont dans ces trois directions, et, avant tout, du Génie d'Anié Matchi.

Le colossal massif d'Anié-Matchi, d'autant plus frappant qu'il est entouré des molles plaines du Fleuve Jaune, est un véritable Olympe. Un dieu formidable, Anié-Matchi- Ponra, y tient sa cour. Il a sous ses ordres 360 feudataires,

1500 officiers et un nombre incalculable de soldats. Rien ne lui résiste. C'est lui que Ton prie quand on part en guerre : on brûle en son honneur des branches de sapin, cherchées au loin et enduites de beurre.

Mais Bouddha ? Comment s'accorde-t-il avec Anié- Matchi-Ponra ? On Tignore et n'en prend nul souci : leur domaine n'est pas le même. On prie le premier pour être heureux après la mort : c est l'affaire des lamas et des vieillards. Mais au second on demande la réussite sur cette terre : des troupeaux abondants, le succès d'une expédition de pillage, etc. Bouddha ne récompensera que les gens vertueux, mais Anié-Matchi-Ponra n'a cure de la morale : il aide ceux qui le prient et font monter vers lui la fumée odorante de la résine et du beurre grésillant. C'est un guerrier : il est à cheval, et porte une lance, un sabre... et un fusil !

Un dieu armé d'un fusil ! Trait admirable ! Les dieux d'Homère portaient l'armure de leur temps; ceux d'aujourd'hui sont pourvus d'armes nouveau modèle: l'humanité est toujours la même ! Mais je crois bien que c'est la première apparition du fusil dans la mythologie.

Cependant la neige avait cessé de tomber. Nous avancions à travers une série de vallées creusées dans des montagnes de grès dont les parois sanglantes contrastaient d'une façon saisissante avec la neige immaculée.

Enfin nous débouchons dans la magnifique vallée de Sérutchong, habitée par la tribu des Tatseu, et nous regardons, pleins d'étonnement, les tentes qui parsèment la plaine. Elles ne sont plus polygonales et noires, mais bien drones et blanches, d'une forme parfaitement connue : c'est la yourte mongole, et c'est une horde mongole qui est devant nous.

C'est bien ce que nos renseignements nous avaient fait supposer; cependant, malgré ce nom de Tatseu — Tartare — qui pouvait être une simple homophonie, malgré la différence de langage et de mœurs annoncée, nous avions peine à croire que des Mongols se trouvassent ainsi en

plein territoire tibétain, et c'était en partie pour vérifier ce fait surprenant que nous avions choisi cet itinéraire.

On a bien souvent décrit la yourte. Son originalité vient de ce que les couvertures de feutre blanc qui la composent sont assujetties par deux montures pliantes en bois. Celle qui supporte le toit est une véritable armature de parapluie, sans manche ; les lattes disposées en rayons qui la composent peuvent se replier l'une contre l'autre comme des baleines; leurs extrémités s'appuient sur le corps cylindrique de la tente. Celui-ci est maintenu par un treillage de lattes croisées entre elles en forme de losanges à charnières, pouvant s'allonger et s'élargir à volonté, ou se resserrer en occupant très peu de volume. Ces ingénieuses dispositions permettent un montage et un transport faciles de la tente.

Il faut encore citer une particularité curieuse : en outre de la portière mobile en feutre, ces tentes ont une vraie porte à deux battants, soit en bois soit, à son défaut, en feutre tendu par des lattes, avec encadrements et seuil de bois comme dans une maison.

A moins que l'installation ne soit trop passagère, les Mongols élèvent aussitôt au centre un fourneau en terre analogue à celui des Tibétains, mais avec un seul foyer. Comme chez ceux-ci, le fourneau allongé sépare la tente en deux parties réservées aux hommes et aux femmes, mais

ici c'est le côté gauche qui est celui des hommes. L'autel est tout pareil à celui des Tibétains, mais il y a en plus, dans beaucoup de tentes, de petits dressoirs et des bahuts, mobilier qu'on ne s'attend guère à trouver chez des nomades.

Les Mongols ont la tête complètement rasée, avec, au sommet, une petite tresse minuscule, la tresse caractéristique de leur race qui l'a imposée aux Chinois. Quant au costume, ce n'est point celui des Mongols de Mongolie, mais bien celui des Tibétains nomades, capote de peau, bottes et bonnet fourré, orné d'un gland ; cependant il vient s'y ajouter une pièce que les civilisés s'accordent à juger indispensable , mais considérée comme fort superflue au Tibet : un court pantalon. D'ailleurs, cette concession faite à leurs traditions, ils trouvent délicieux d'aller comme les Tibétains, le torse à l'air, et hommes et femmes rejettent fréquemment leur capote jusqu'à la ceinture.

Et leur typé, il faut l'avouer, est tout à fait le même que celui des Tibétains nomades, c'est-à-dire nullement « mongolique » : les yeux ne sont pas obliques ni bridés, les orbites sont profondes, le nez accentué, la face ovale, parfois triangulaire. Se sont -ils transformés par des unions avec les Tibétains, ou bien au contraire ont-ils introduit ce type différent de celui des Tibétains sédentaires ? Car, nous le verrons plus tard, beaucoup de Mongols de Mongolie ont ce

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même type fin et passablement caucasique, si éloigné de celui auquel bien injustement on a donné leur nom.

Ces Mongols nous accueillent hospitalièrement, mais ils ne savent que leur langue, que personne chez nous ne connaît : cela rend la conversation difficile. Comme ils ont un roi qui réside en ce moment à Lhàbrang, où nous pourrons trouver les interprètes nécessaires, nous ne nous attardons pas.

Par une étonnante brèche de trois mètres à peine de large, qu'ouvre un ruisseau, nous entrons dans le cœur même de la montagne ; nous y trouvons bientôt un vallon en pente assez raide, bordé et parsemé de blocs de porphyre d'un effet merveilleux. Et comme si le décor ne se suffisait à lui-même, voici qu'une troupe magnifique débouchant derrière nous de l'étroit défilé, nous dépasse et vient garnir la scène.

Ce sont des lamas, escortés de jeunes moines et d'hommes

d'armes. Ils ne portent pas l'habituel vêtement monastique, mais des costumes de voyage aussi variés que riches, casaques de soie jaune, gilet tissé d'or, écharpes écarlates, grand manteau pourpre ; ils ont sur la tête le chapeau de cardinal, laqué d'or à la surface supérieure, de rouge en-dessous, et portent gaillardement la lance, car les serviteurs de Dieu ne sont pas à l'abri des brigands : on croirait voir l'armée du pape Jules II. Aux rayons du soleil

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