‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 47 sur 56 · EN VOYAGE · texte numérisé non relu

EN VOYAGE

déclinant qui fait encore mieux éclater le rouge violacé du porphyre au milieu du gazon tendre et des plaques de neige, quelle vision féerique que tous ces princes de l'Eglise pompeusement vêtus et armés en guerre chevauchant dans ce site gandiosement sauvage ! C'est un de ces spectacles d'une beauté invraisemblable, irréelle, qu'on ne voit qu'au Tibet, et la contrée où ils se produisent spontanément en revêt un caractère auguste et surnaturel.

Mais notre enthousiasme esthétique était fâcheusement tempéré par de noires appréhensions. A la tête de cette troupe splendide marchait le lama gouverneur de Lhardé.

Ni lui ni les siens ne nous avaient salués, et il n'y avait rien de rassurant à voir des gens manifestement hostiles nous précéder sur la route : ce n'était pas un bon accueil que nous prépareraient ces fourriers magnifiques.

Ce val de miracle nous avait presque insensiblement conduits à la plus grande altitude que nous ayons atteinte, 4350 mètres, sur le plateau de Tartsong, dominé encore de deux à trois cents mètres par quelques hauteurs. De là la vue plonge dans un dédale de vallées appartenant à différents bassins : après l'artiste, fête pour le géographe !

Mais cette ascension, terminée naturellement dans la neige, était une occasion tout indiquée pour perdre encore deux chevaux, et, le plus grave, c est que nos hommes tombaient eux aussi. J'aurais dû pour être véridique mentionner à chaque page les troubles que la raréfaction de l'air nous a constamment causés ; un mouvement un peu brusque amenait une suffocation accompagnée d'une sorte de paralysie momentanée, et, pour avoir fait quelques mètres en courant, il est arrivé à tel d'entre nous de rester près d'une demi-heure avant de recouvrer l'usage normal de son corps. Toute ascension, même lente et douce, était épuisante. Plusieurs de nos pédissèques s'affalèrent dans la neige sans pouvoir se relever, et il fallut de grands efforts pour les amener à l'étape. C'est sans doute à cette même cause que nous avons dû de perdre tant de chevaux (i).

Nous comptions nous ravitailler en viande dans les nombreux campements d'été que nous rencontrerions sur

(i) Je crois que c'est également aux effets de l'altitude, plus encore qu'aux souffrances endurées, qu'il faut attribuer la surprenante nervosité de notre personnel pendant toute la traversée du Tibet. Sans motif, pour une contrariété insignifiante ou une discussion futile, ils tombaient dans des crises de véritable folie, s'emparaient d'armes et voulaient massacrer leurs compagnons ou se tuer eux-mêmes : « Une fois seulement mouri, pas deux fois mouri >», hurlait avec désespoir notre cuisinier, qu'on venait heureusement de désarmer à temps. Il n'y eut pour ainsi dire aucun de nos Chinois ou Annamites qui ait échappé à ce singuUier dérangement du système nerveux, d'autant plus remarquable que, dans les intervalles de ces scènes, les Annamites se montrèrent pleins de courage et de dévoûment.

l'autre versant. Mais on refusa de rien nous vendre : ordre du beau lama rouge et or.

Enfin nous arrivons en vue de Kortsé, grosse agglomération autour d'une lamaserie. Nous en approchons déjà quand une troupe de cavaliers en armes s'avance et, arrivée en face de nous, s'arrête; son attitude n'est pas précisément hostile, mais assurée et hautaine : de leurs grandes lances appuyées à terre les guerriers semblent dresser une barrière qu'on ne franchit pas. Force nous est bien d'arrêter aussi, et le chef de nos guides se détache pour parlementer. Quelques mots suffisent : les cavaliers font demitour et s'éloignent, mais, au lieu de reprendre la marche, nos convoyeurs se mettent à débâter nos animaux et à poser les charges à terre.

Ayant en Afrique traversé des circonstances identiques, je n'avais point de peine à deviner : les cavaliers venaient de signifier à notre caravane l'ordre de nous abandonner à l'instant. J'essaie à peine de les retenir : ils n'écoutent même pas. Faut-il user de force ? Nous sommes sûrs alors d'être attaqués par les tribus et de succomber. Tant qu'il y a un espoir, temporisons ! J'obtiens, tout juste, que nos bagages soient déchargés sur une petite plate-forme dominant la rivière, où de trois côtés il sera impossible à des cavaliers et difficile à des piétons de nous aborder, et déjà, piquant leurs bêtes de leurs lances pour déguerpir plus vite, nos convoyeurs disparaissent.

Peut-être cependant les gens du village se laisserontils amadouer : nous y envoyons le chef de notre escorte avec nos Tibétains. On les renvoie brutalement.

Nous ne sommes pas en brillante posture. Sans yaks, plus de bagages ! Faut-il les abandonner et partir à pied, chargeant de vivres nos montures ? Si c'est nécessaire, nous le ferons, mais ce sera une perte sensible et sans doute inutile, car, puisque les tribus ont résolu de nous arrêter, elles emploieront la force.

Dès lors il n'y a plus qu'un parti à prendre. Nous

savons d'où vient le coup : ici comme dans les villages précédents le lama de Lhardé a annoncé que Lhabrang n'autorisait pais notre passage. Il faut coûte que coûte prévenir la grande lamaserie. Elle a dû être avertie de notre arrivée prochaine par les autorités du Kan-Sou, informées par le vice-roi du Sseu-Tch'ouan. Certainement, aussitôt que le monastère saura que nous sommes là, il enverra des ordres et tous les obstacles seront levés.

Or, nous ne sommes plus qu'à trois étapes de Lhabrang, environ 60 à 70 kilomètres. Quelques cavaliers montés sur nos meilleurs chevaux — et quelques-uns, achetés à Lhardé, sont encore frais — pourront faire ce parcours en un seul jour. Sans doute ils courront des dangers, mais guère plus qu'en restant ici, puisque nous ne sommes pas en état de résister à une agression ouverte, et, si on ne nous attaque pas, il n'y a pas de raison qu'on les attaque non plus. On pourra bien leur barrer la route, comme on vient de le faire ici ; mais ces montagnes sont partout praticables aux chevaux, et un détour leur permettra de passer ailleurs.

Je charge donc le capitaine Lepage de remplir cette mission : il aura avec lui deux Chinois, dont un de nos lettrés qui sera utile à Lhabrang, et deux Tibétains, dont Renzé qui connaît la route. Boyve, toujours prêt à s'exposer, demande à l'accompagner, et j'y consens. Ils vont prendre des vivres pour trente-six heures et de doubles fourrures, car il leur faudra passer la nuit à la belle étoile, et là-bas, pour qui n'est point Tibétain, ce n'est point confortable. Je leur confie une somme d'argent en lingots assez importante pour qu'ils puissent acheter les concours nécessaires.

Fort sagement, Lepage attend l'approche de la nuit, afin que son départ attire moins l'attention et surtout qu'on n'ait pas le temps de se concerter pour le poursuivre avant que l'obscurité n'ait fait perdre sa piste ; il marchera toute la nuit et jugera, le jour venu, s'il y a lieu de continuer ou de se dissimuler jusqu'à la nuit suivante.

Le moment venu, nos camarades s'éloignent rapide-

ment. Bien que nous dissimulions notre émotion, chacun de nous ressent une réelle anxiété. J'ai eu beau dire que nos compagnons ne courraient guère, à eux six, bien montés et bien armés, plus de dangers, que nous immobiles, avec nos huit fusils pour toute défense : ce raisonnement, juste en théorie et qui m'avait autorisé à les exposer, n'excluait pas les hasards funestes et les rencontres fâcheuses.

En rentrant dans ma tente, j'ai la surprise désagréable d'y trouver le revolver de Lepage : il l'a sorti de sa poche pour la bourrer de l'argent que je lui confiais, et il a oublié de le reprendre. Impossible maintenant de le lui faire parvenir : il est déjà hors de vue. Il a d'ailleurs une carabine automatique à dix coups et un fusil Browning à cinq coups : il faut espérer que cela sera plus que suffisant.

Au milieu de la nuit, une fusillade éclate : nos sentinelles et, après elles, tous nos soldats déchargent leurs fusils avec entrain, je ne sais sur quoi et personne non plus, bien que chacun affirme avoir vu remuer des ombres. L'absence de chiens — bien entendu ceux de nos convoyeurs sont repartis avec eux — est vivement regrettable.

Le lendemain, je songe que le grand étendard chinois confié par le général, qui au début était chaque jour planté sur notre camp à côté du drapeau fr^vnçais, et que je ne vois plus depuis longtemps, nous vaudrait quelque considération : c'est bien le cas de montrer à ces brigands à qui ils ont affaire. « Mais au contraire », répond le sousofficier, « c'est par prudence que je le cache : sa vue ne pourrait que les exciter davantage. » Et c'est pourquoi depuis la première embuscade, il l'a soigneusement rentré — N'oublions pas que sur les cartes ce pays fait partie de la Chine ! — A merveille ! s'il y a des dangers à braver, que ce soit sous notre drapeau national !

Quelques habitants du village s'approchent, non sans méfiance. Espérant amener peut-être un revirement et en tous cas nous procurer un supplément de vivres, nous les recevons bien, et ils s'apprivoisent. Ils consentent à nous

vendre un peu de beurre, de lait et de délicieuse crème aigre. Cela ne témoigne pas de dispositions trop hostiles ... à moins que ce ne soit un prétexte pour observer la disposition de notre camp, en vue d'une surprise : aussi, à la tombée de la nuit, quand nous sommes seuls, fais-je modifier et resserrer remplacement des tentes.

Toute la nuit, le vent, le tonnerre et la pluie font rage. On ne voit rien à un mètre. Le Père Dury, Fleurelle et moi multiplions les rondes pendant nos heures de quart : chaque fois nous trouvons nos sentinelles accroupies, la tête sous la capote, ne songeant qu'à s'abriter contre cette horrible tempête. Nous avons beau les exhorter par les arguments les mieux sentis, le pied et la canne, à remplir plus consciencieusement leur devoir, à la prochaine ronde nous les retrouvons de même. Nous ne pouvons cependant les passer par les armes !

Au matin, stupeur générale ! On a volé dans la tente où couchent le Père et Fleurelle divers objets, dont deux appareils de photographie, et dans la mienne une petite caisse contenant des objets de cadeaux et notre réserve de cartouches et, même ma propre carabine, déposée à côté de moi, à portée de ma main ! Les cordes maintenant le bas de nos tentes ont été coupées, c'est par là que les objets ont été attirés au dehors ; le bruit effroyable et continu du vent dans la toile et du tonnerre aura détourné notre attention.

Nous restons consternés : ou bien nos sentinelles sont de connivence avec les brigands, ou bien ceux-ci sont d'une adresse et d'une audace inimaginables, et dans les deux cas nous sommes à leur merci. Dorénavant nous monterons nous-mêmes la garde à tour de rôle, mais ce succès aura sans aucun doute accru encore l'audace de nos ennemis.

La journée du le'h demain se passe sans amener le moindre changement, avec les mêmes visites d'indigènes qui peut-être sont nos larrons de la nuit dernière et préparent quelque nouveau coup. Un divertissement nous est

cependant offert pour charmer notre ennui : plus de cinquante lamas à cheval, dont plusieurs de très haut rang que signalent des parasols d'honneur en soie jaune portés derrière eux, défilent de l'autre côté de la vallée avec une multitude d'hommes d'armes et de yaks chargés. Ils vont en pèlerinage à Lhassa.

Vers le soir, quelques cavaliers entrent au camp d'un air amical qui semble annoncer du nouveau. Ils s'asseyent avec nos gens, boivent du thé, causent de la neige et du beau temps, et, après une heure, estimant qu'ils ont suffisamment montré qu'ils ne sont pas de ces gens agités et dépourvus de self control qui ne savent supporter k poids d'une mission, ils tirent un papier. C'est un mot de Lepage !

« Malgré des rencontres fâcheuses qui nous ont causé beaucoup de retard, nous sommes à mi-chemin de Lhabrang. J'ai rencontré une caravane qui conduit à Kortsè des charges et devait revenir à vide: je l'ai engagée pour votre service et c'est son chef qui vous remettra ce billet. » Ainsi nous avons une caravane ! Où est-elle ? Mais tout près, les yaks paissent : demain à l'aube on chargera nos bagages. Nous voici tout à la joie ! pourvu que dans la nuit, les gens de Kortsè ne modifient pas les dispositions de nos nouveaux amis.

Mais non, au jour ils arrivent, les bagages sont chargés et nous voilà en route. Notre piste passe devant le village de Kortsè, dressé sur un petit plateau, au confluent de deux vallées : les lamas étonnés sortent pour nous voir. Beaux joueurs de part et d'autre, nous échangeons des paroles aimables. Parmi eux se trouve un somptueux cavalier, chef de la tribu de Songkourt : c'est lui qui a escorté jusqu'ici les lamas que nous avons vus hier. Il n'est plus vêtu — ou mieux dévêtu — à la mode des Nomades, mais porte culotte, casaque et manteau en bourre de soie de couleurs brillantes : on sent qu'il vient de lieux plus confortables, et que nous ne sommes plus loin de notre salut.

Nous marchons environ trois heures. Il va sans dire

que nous avons l'œil ouvert. Tout à coup, regardant en arrière, j'aperçois une forte troupe de cavaliers qui s'approche à grande allure et disparaît cachée par un mamelon. Je fais en hâte serrer tout notre monde en avant des yaks — puisque le danger vient par derrière ; — chacun prend son fusil à la main.

Les cavahers reparaissent en haut de la côte, et, poussant des cris perçants, chargent à toute allure, la lance en avant, sur deux lignes en bataille l'une derrière l'autre à cinquante pas.

« Faut-il ouvrir le feu ? » me demande-t-on. Mais non, je défends de tirer. Avec nos huit fusils à répétition nous pourrions exterminer les 80 ou 100 cavaliers qui arrivent, mais ensuite ? Sans aucun doute nos caravaniers, inquiets pour eux-mêmes, trouveraient moyen de nous fausser compagnie, et nous serions à la merci des tribus exaspérées. Tandis que cette charge, il est facile de le calculer, va avorter ridiculement, et peut-être n'aura-t-elle pas de suite.

Et en effet, les Nomades, dans un tumulte de cris stri-

dents, arrivent sur le rempart vivant de nos yaks, où leur élan se brise : tandis que de l'autre côté, hors de portée des lances et le doigt sur la détente, nous leur faisons face avec calme. Ils se trouvent assez penauds II est évident qu'ils aimeraient mieux être ailleurs ou s'être présentés plus civilement.

Mais comment sortir de là ? Engager une conversation par le canal de deux interprètes successifs quand les fusils sont prêts à partir est assez mal commode et j 'attends avec quelque inquiétude un dénouement que je n'aperçois guère, lorsqu'une voix gouailleuse part de nos rangs : « Eh ! bonjour, les amis ! Où courez- vous donc comme ça ? » C'est un de nos soldats chinois, le chrétien, ancien musulman converti, tête un peu brûlée, mais infatigable, cassecou, débrouillard comme pas un, et toujours le mot pour rire ! un vrai gamin de Paris !

Les Nomades saisissent la balle au bond : « Mais nous allons à Song kourt, notre pays, à deux jours d'ici ». Et en effet, je distingue parmi eux, cherchant à se dissimuler, le beau chef vu à Kortsè, qui évidemment, sitôt après notre départ, a été chargé par les lamas de nous punir de notre témérité. « Eh bien ! allez, la route est large : bon voyage ! »

Obéissant à l'invite, et comme s'il ne s'était rien passé, les nomades s'écoulent par la gauche de notre caravane, pendant que, prudemment, nous nous déplaçons sur le côté droit, de manière à être toujours séparés d'eux. Puis ils prennent le trot et s'éloignent (i).

Mais bientôt, à un détovir, nous les voyons arrêtés dans un défilé étroit qu'ils obstruent complètement. Nous ne pouvons aller nous jeter dans la gueule du loup. De l'air le plus naturel j'ordonne de faire halte pour le déjeuner; il faudra bien que les nomades s'en aillent... ou alors nous aviserons.

Cependant quatre cavaliers s'approchent doucement,

(i) Sur la photographie, ils sont pris au moment où ils dépassent nos hommes de pied conduisant en main quelques-uns de nos chevaux malades.

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