‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 48 sur 56 · LES CAVALIERS TIBÉTAINS DÉPASSENT LA MISSION · texte numérisé non relu

LES CAVALIERS TIBÉTAINS DÉPASSENT LA MISSION

disent quelques mots au chef de notre caravane, et s'en retournent vers leur troupe. Et voilà que nos convoyeurs déchargent précipitamment nos bagages. C'est le coup de Kortsè qui recommence : on les a sommés de filer !

Mais Lepage doit être arrivé à Lhabrang et nos difficultés sont sans doute à leur terme. Patientons donc ! Nous dressons le camp sur l'emplacement le moins mauvais, et les cavaliers disparaissent.

Seulement, puisque Lepage croit que nous arrivons avec la caravane qu'il nous a envoyée, on va se contenter de nous attendre, et nous resterons là indéfiniment. Il faut avertir que nous sommes de nouveau bloqués. Nous n'avons plus qu'un cheval passable ; notre brave loustic, si on le lui prête, s'offre à tenter l'aventure. La nuit venue, il part, laissant la piste et gravissant directement la montagne, pour éviter les Tibétains sans doute postés sur la route.

Bien que cette vallée soit une route fréquentée, per^ sonne ne passe plus. De temps à autre, sur les crêtes des montagnes apparaissent des têtes : on nous surveille.

Pendant que nous sommes ainsi cernés et immobilisés, que deviennent nos camarades?

D'abord la petite troupe a trouvé tous les cols occupés par des groupes de Tibétains : elle a dû, pour les éviter, faire des détours considérables et a souvent été obligée de se cacher. Elle a ainsi mis non pas un jour, mais deux jours et demi pour atteindre Lhabrang : il y avait dix-huit heures qu'ils avaient achevé leurs provisions quand ils sont arrivés.

A l'approche du couvent, de jeunes lamas les ont assaillis à coups de pierres. Devant ces dispositions, il a paru prudent de ne pas entrer sans s'être fait annoncer. Un petit fonctionnaire chinois, sorte d'agent consulaire, réside à Lhabrang pour régler avec la lamaserie les affaires de commerce et de voisinage : les deux Tibétains et un Chinois allèrent le trouver pour qu'il prévînt la lamaserie. Pendant ce temps nos compagnons et le lettré chinois restèrent dans un ravin solitaire.

C'était à quatre heures que les trois hommes étaient partis et à six heures et demie ils n'étaient pas revenus. Le lettré s'offre à aller voir ce qui se passe, et nos camarades restent seuls, assis à côté de leurs chevaux.

Une heure s'écoule. Un Tibétain s'approche, puis d'autres. Ils n'ont pas l'air hostile. Ils regardent curieusement les deux étrangers ; finalement un homme demande par signe au capitaine de lui montrer son fusil. Il est peut-être imprudent de le lui donner, mais non moins de le refuser, signe de méfiance qui serait mal interprété. Lepage le donne donc.

Aussitôt le Tibétain bondit en arrière en poussant un cri d'appel; une centaine d'hommes, sans doute cachés derrière le talus, se précipitent. Les deux Français s'élancent vers leurs chevaux, auxquels sont pendues leurs carabines, mais déjà les premiers arrivés ont prévu le mouvement et les empêchent d'approcher en les frappant.

De tous côtés les pierres les assaillent. En vain le capi-

taine Lepage essaie en chinois de protester : nul ne le comprend et les pierres redoublent.

Pourquoi les Tibétains, dont beaucoup étaient armés de fusils, et la plupart de sabres, se sont-ils seulement servis de pierres ? Il est très probable qu'ils en avaient reçu la consigne, afin de faire croire à une querelle inopinée de paysans et de bergers, ainsi que l'insinue une lettre officielle, et non à un meurtre voulu. Quoi qu'il en soit, les pierres suffisaient bien. En un instant, la tête mal protégée par un léger chapeau mou, le capitaine Lepage perd son sang par quatre blessures ; étourdi, il sent que ses forces l'abandonnent. Il veut alors se défendre et cherche en vain son pistolet oublié.

(( Boyve, passez-moi votre revolver », dit-il à son compagnon, qui n'avait pas voulu s'en ser\dr sans l'ordre de son chef. Et Boyve le lui donne. Le capitaine tire, et un homme tombe (i). Il veut redoubler, mais la cartouche rate, et cette arme perfectionnée, à mécanisme automatiquement actionné par le recul, cesse de fonctionner. Les deux Français sont désarmés.

Heureusement, au coup de feu tiré par des gens qu'ils croyaient sans défense, les Tibétains ont reculé. Une idée de génie vient à nos compagnons : ils jettent à leurs assaillants tous les lingots d'argent — près de deux cents taëls (700 francs) — que je leur avais remis. Les Tibétains, voyant au lieu de balles tomber cette pluie merveilleuse, se précipitent pour se disputer les lingots.

Nos camarades profitent de la confusion pour gagner rapidement du terrain. Mais l'essoufflement du à l'altitude — Lhabrang est encore à 3250 mètres — arrête presque tout de suite le capitaine. « Je n'en puis plus, dit-il à Boyve, abandonnez-moi et tâchez de rejoindre le commandant pour le sauver de ce guet-apens ». Mais Boyve, mieux protégé par son casque contre les pierres et moins sensible à la suf foca-

(i) Il avait le genou brisé; auparavant la balle avait traversé le bras d'un autre homme. On nous a fait visiter les deux blessés.

tîon, prend son chef dans ses bras et l'emporte. A quelques pas de là un ravin s'ouvre; ils s'y blottissent derrière un rocher.

Les Tibétains ont fini de se battre pour ramasser les lingots et ils songent à leurs deux victimes : ne les voyant plus, ils se précipitent à leur poursuite. Mais il fait presque nuit — il est près de huit heures du soir : — ils passent sans les apercevoir. Leurs cris farouches s'éloignent, se dispersent, s^éteignent.

Il s'agit alors de trouver un abri plus sûr. Nos camarades ont remarqué en venant un piton ; s'ils l'atteignent, non seulement ils ne seront pas vus d'en bas, mais ils nous apercevront de loin, — ils croyaient que nous arrivions avec la caravane qu'ils nous avaient envoyée, — et ils pourront nous rejoindre et nous prévenir.

Mais Lepage n'a plus aucune force et veut de nouveau que Boyve l'abandonne pour le salut des autres. Boyve le porte presque jusqu'au sommet du piton : il leur faut plusieurs heures pour y arriver. Le froid est glacial, et ils n'ont pas leurs manteaux restés sur leurs chevaux. Le capitaine, affaibli par la perte de son sang, exténué par l'effort fait et l'espèce de paralysie engendrée par la suffocation, est pris d'une fièvre intense : Boyve est obligé de le réchauffer par la chaleur de son corps.

Quand le jour vient, ils aperçoivent des bandes qui se répandent à travers le pays en poussant des cris. Sans doute on les cherche pour les achever : ils réunissent des quartiers de roc qu'ils feront rouler sur les assaillants. La chaleur succède au froid et le soleil les brûle sur leur rocher sans ombre. La fièvre reprend Lepage : ils n'ont pas mangé depuis quarante-huit heures ni bu depuis vingt-quatre.

Vers le soir une des troupes de limiers a sans doute trouvé leur trace, car elle monte vers eux ; ils se préparent à rouler leurs rochers et à vendre chèrement leur vie, lorsqu'ils reconnaissent leur nom chinois crié à voix forte : ce sont des amis, ce sont leurs gens. On les porte jusqu'en bas de la montagne, on les hisse sur des chevaux, des cavaliers

en croupe derrière eux les soutiennent. Et on les conduit chez le roi mongol dont nous avons entendu parler dans le désert, qui leur fait servir une collation sur laquelle ils se jettent. De là on les transporte dans la petite ville chinoise, chez Ma-Lao-Yé qui en est le syndic.

C'est celui-ci qui les a sauvés. Le petit mandarin, auquel les soldats se sont d'abord adressés, n'avait pas reçu d'ordres, et, craignant d'agir à contre temps, il a pris un parti fort prudent: celui de quitter aussitôt Lhabrang! Alors Ma- Lao-Yé s'est décidé à intervenir et il a couru avec nos hommes chercher les deux officiers. Mais ils sont arrivés juste après la bataille et ont failli être écharpés eux-mêmes : il a fallu, pour qu'on les épargnât, que Ma jurât que ces hommes étaient à son service et arrivaient du Kan-Sou.

Le lendemain Ma est allé trouver le roi mongol, et lui a fait comprendre la gravité de cet assassinat. Le roi effrayé a mis en mouvement plusieurs escouades pour rechercher les disparus; enfin on a relevé l'empreinte des souliers à clous, et c'est ainsi qu'on les a découverts.

Le lendemain, notre estafette, le gai luron chinois, est arrivé, épuisé, avec son cheval fourbu, ayant, malgré de nombreux détours pour éviter les Tibétains, couvert la distance en vingt-quatre heures et apportant la nouvelle que nous sommes derechef bloqués : sur les représentations énergiques de Lepage, le roi mongol est intervenu auprès de la lamaserie, et celle-ci, affectant d'avoir tout ignoré jusque-là, s'est décidée à envoyer pour nous délivrer le haut lama chargé de la surveillance des Nomades, auquel s'est joint volontairement Ma-Lao-Yé avec une troupe d'hommes à lui.

Et en effet, après quatre longs jours d'attente et d'alertes, nous voyons apparaître une troupe qui approche à fond de train, avec de grandes démonstrations d'amitié. A sa tête sont un Chinois à l'air énergique et un élégant Tibétain auquel on témoignage beaucoup de respect. Ce sont Ma-Lao-Yé et le lama Hortsé.

Il était temps : toutes les tribus voisines, nous considérant déjà comme leur proie, avaient rassemblé leurs guerriers et n'attendaient pour fondre sur nous que d'être assurées de l'approbation au moins tacite de Lhabrang. Malgré les courriers qu'on vient d'envoyer pour leur ordonner de nous respecter, elles ne semblent pas avoir renoncé à leur dessein : la troupe de secours a rencontré plusieurs rassemblements insolites et a dû faire feu sur eux.

Il va donc falloir continuer à prendre de grandes précautions pour la marche . Des patrouilles nous protègent de tous côtés, gravissent toutes les crêtes pour fouiller du regard les pentes opposées. Plusieurs fois des partis de cavaliers sont signalés, et le lama, qui sait sans aucun doute à qui il a affaire, n'hésite pas à commander le feu :

c'est sa façon de les prier de s'écarter de notre route.

Nous coupons une suc- ^^ ,.^„a hortsé en tenue de guerre

cession de crêtes de 4000

mètres et de vallons à peine moins hauts, où s'élèvent de nombreuses tentes. Ne sortiront-nous jamais de ces altitudes ? Enfin le soir du deuxième jour nous nous mettons franchement à descendre : nous sommes entrés dans le val de Lhabrang, qui nous conduira en Chine. Une dernière fois nous dressons le camp, montons la garde, et goûtons les après jouissances de la vie du désert, de cette vie qu'on conquiert chaque jour sur les éléments ou sur l'homme. Le lendemain nous traversons le vaste cirque qu'oc-

cupe la tribu de Songkourt : nous revoyons, avec un sourire amical, les cavaliers qui si gaillardement nous chargèrent. Braves gens, combien nous vous savons gré de la virile émotion que vous nous avez procurée !

Dans ce cirque aboutissent un grand nombre de pistes qui de tous les points du désert convergent vers Lhabrang : le mouvement des pèlerins et des caravanes qui vont au grand monastère ou en reviennent est incessant. Mais l'animation y est en ce moment plus grande que jamais : le Bouddha vivant de Lhabrang, malade, vient d'arriver pour respirer Tair pur des hauteurs.

A qui est habitué aux grossières tentes noires des Nomades, son camp offre une apparence de splendeur. Tout y est blanc et azur. Dispersées à travers la prairie s'élèvent pour les lamas de hautes et larges tentes de toile blanche décorées de grands caractères bleus, initiales de la divinité. Au centre, la tente de Thomme-dieu est protégée des regards par une enceinte de toile blanche ornée d'un feston bleu ; un grand vélum en décore l'entrée. Parmi ces couleurs fraîches, les lamas en robe rouge ou jaune d'or se promènent sur le tapis vert tendre du gazon, qu'encadrent d'argent les crêtes encore couvertes de neige.

Cette somptuosité au milieu d'une nature agreste, le calme exempt de soucis matériels qui semble émaner de tous ces personnages magnifiques, l'absence de tout ce qui révèle l'effort, la douleur, la violence, répandent sur ce tableau une sérénité divine : c'est bien une de ces scènes de paradis qu'aiment à représenter les artistes tibétains.

Puisque le Bouddha vivant a envoyé à notre secours, nous devons feindre d'ignorer qu'en réalité toutes nos épreuves doivent être attribuées à lui ou à ses représentants : maintenant nous sonmies ses hôtes. Nous demandons donc à le voir pour le remercier de son intervention et lui exposer nos griefs.

Malade, comme on nous l'avait dit, il ne peut nous recevoir ; mais, en son nom, un des supérieurs de Lhabrang

nous fait un courtois accueil et nous exprime ses regrets de fâcheuses aventures : rien de tout cela ne serait arrivé, si le vice-roi du Kan-Sou avait prévenu le couvent. Tout ce qui nous a été volé nous sera rendu, et les coupables seront punis. Que demander de plus ?

La tente de ce lama est un petit palais : lit, table et

ARRIVÉE A LHABRANC

fauteuils en bois laqué rouge ou noir, autel chargé de statuettes, de veilleuses, de fleurs, de baguettes d'encens fumantes, cassettes de laque, mille bibelots curieux et précieux, partout des tapis et des tentures de soie. Il nous offre de nombreuses sucreries, qui sans doute sortent toutes seules de terre en cet Eden, et finalement nous remet àchacun une belle écharpe, qu'on s'empresse de nous attacher à l'épaule pour attester la protection du Bouddha vivant.

Deux heures plus tard nous faisions notre entrée à Lhabrang.

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