CHAPITRE XIII
Sortie du Tibet. En Mongolie. Le Dalai-Lama.
Arrivée a Pékin.
ON devine avec quelle joie nous retrouvons nos camarades. Ils souffrent encore, Lepage surtout, des blessures et des contusions qu'ils ont reçues et de la fièvre que leur ont causée leurs efforts et leurs privations.
Le roi mongol a fait rechercher les auteurs de l'attentat et dix d'entre eux ont été arrêtés ; quant aux objets qui avaient été enlevés, chevaux, carabines, manteaux, fusil, etc.. tout a été retrouvé et restitué. Seuls les lingots d'argent ont échappé à la police du roi, mais celui-ci, sur la simple déclaration du capitaine Lepage, lui a fait remettre le montant de la somme.
Ce prince mérite donc toute notre gratitude, et je tiens à la lui témoigner. Mais en même temps il nous faut obtenir et la restitution des objets qui nous ont été dérobés devant Kortsè, et des excuses pour de semblables attentats dont la lamaserie est assurément responsable : pour l'honneur de notre pays et de toute la race blanche, nous ne devons pas laisser croire qu'on peut ainsi attaquer impunément des -Européens.
Aussi bien chez le roi que chez le procureur général de la lamaserie, qui l'administre en l'absence du Bouddha vivant, on se confond en protestation d'amitié : les objets volés nous seront rendus sans qu'il en manque un seul. Mais ces assurances ne nous suffisent pas : nous constatons en effet que l'état d'esprit de la majorité des lamas nous est violemment hostile. Notre cour est constamment envahie par une foule de jeunes moines, qui outragent nos
gens et accablent de mauvais traitements les Chinois qui sont venus à notre secours. Il est à craindre qu'aussitôt après notre départ nos agresseurs seront relâchés, nos voleurs laissés en paix, et que pour la foule la morale de cette aventure sera que tout est permis contre les blancs.
Aussi exigé-je qu'on reconnaisse par écrit, les événements tels qu'ils se sont passés, en nous en exprimant le regret et en nous promettant complète réparation. Cela ne va pas tout seul, on le devine, et il faut souvent recourir à l'argument d'une plainte de notre ministre devant l'empcpereur. Un échange actif de notes diplomatiques, où on nous propose toutes sortes de formules que nous ne pouvons accepter, se poursuit entre la lamaserie, le roi et nous.
C'est cette correspondance qui nous ré\èle un détail saisissant. Le prince mongol signe ses lettres du titre de " roi du Ho-Nan ». Le Ho-Nan, on le sait, est la province la plus centrale de la Chine, où se trouvent deux des anciennes capitales; et ce titre du roi du Ho-Nan a été décerné,
pour le récompenser de l'avoir conquise, au plus illustre des généraux mongols de l'époque héroïque, Souboutaï, celui-là même qui vainquit la Russie et la Hongrie et baigna ses chevaux dans l'Adriatique.
Et c'est bien son descendant qui est ici. Lorsque les Mongols ont été expulsés de Chine, la dynastie des rois du Ho-Nan — rois sans royaume — s'est retirée dans la steppe; quand, à leur tour, les Mandchous se sont emparés de l'empire, ils ont utilisé les Mongols pour tenir en respect les Tibétains et c'est ainsi qu'une horde a été envoyée s'établir dans cette région. N'était-ce pas émouvant de découvrir dans le petit prince qui la commande, vis-à-vis duquel nous faisions sonner haut notre qualité d'Européens, le descendant du ravageur qui a fait trembler l'Europe.
Toutes ces négociations comportaient de nombreuses entrevues, et certes, nous ne nous en plaignions point, car elles nous procuraient autant d'occasions de pénétrer dans la ville sainte, interdite aux profanes.
Lhabrang se compose de deux villes, celle des laïcs et celle des moines, séparées par une distance de 500 mètres environ. Celle des laïcs comprend 2000 habitants, dont la moitié sont Tibétains et l'autre Chinois musulmans. Resserrée dans une gorge dont ses maisons escaladent les pentes,[elle offre un aspect inattendu: toutes ses constructions sont à deux étages, et à toits plats en terrasse qui se touchent par-dessus les ruelles étroites, et c'est quelque village d'Egypte ou d'Algérie qu'on jurerait avoir sous les yeux.
Mais cette pittoresque bourgade n'est rien à côté de la ville lamaïque. Celle-ci est la plus importante de tout le Tibet après*^ Lhassa et Tachilumpo. Cinq mille moines y vivent^dans des cellules blanches toutes pareilles, formant des quartiers bien déterminés ; ils sont répartis en une vingtaine'de couvents ayant chacun sa règle propre, son supérieur^ particulier, son temple, sa bibliothèque, ses salles d'étude et de réunion. Et ces édifices sont les plus magni-