UNE RUE DE LA VILLE LAMAÎQUE
fiques que nous ayons vus dans tout l'immense empire.
Il n'y a rien de commun entre l'architecture chinoise et la tibétaine. La première, en dehors des tours et des portes de ville, ne bâtit que des constructions basses, en matériaux légers, brique, bois, torchis et papier, sans corridors ni escaliers intérieurs, et disposées invariablement en carré autour d'une cour. Les temples tibétains, plus encore que les demeures particulières dont nous avons parlé à Ta- Tsien-Lou et à Song-Pan-T'ing, sont des édifices d'une épaisseur et d'une hauteur considérable, atteignant à Lhabrang jusqu'à sept étages.
Ces grandes constructions présentent besjcoup d'analogie avec certaines églises italiennes de la 'Renaissance, Sainte-Marie-Majeure, par exemple. Le sanctuaire luimême occupe le cœur de l'édifice ; des sacristies, des galeries, des salles diverses donnant sur l'extérieur par de grandes fenêtres presque pareilles aux nôtres l'entourent complètement. Il est plus long que large ; la nef centrale s'élève à une grande hauteur, les deux nefs latérales, plus basses, sont surmontées de galeries supportées par des piliers et
ouvertes sur la grande nef ; au-dessus de l'entrée, à la place de notre orgue, est également une large tribune.
C'est exactement la disposition intérieure de nos églises ; ajoutons que les autels chargés de statues devant lesquelles fume Tencens, de fleurs artificielles et de lumières, les bancs pour les assistants, le trône pour le supérieur, la chaire, les bannières qui pendent à la voûte et entre les piliers, tout est pareil ; les murs sont couverts de fresques représentant le Paradis et un Enfer tel que le figuraient nos imaigiers du Moyen-Age. Souvent la façade est ornée de tentures noires à dessins blancs exactement semblables à celles que nous employons pour les enterrements solennels ; des cartouches dorés portant le caractère de Bouddha figurent à merveille récusson du défunt. Mais ici ce sont des décorations de fête.
Tous ces édifices, suivant la règle fondamentale de l'architecture tibétaine, ont du fruit, c'est-à-dire qu'ils sont plus évasés à la base qu'au sommet ; ce n'est point seulement une question de solidité, mais aussi d'impression artistique, car les fenêtres sont dessinées d'après le même principe, et aussi les larges bordures peintes en vert foncé qui les encadrent. C'est un habile artifice pour donner l'illusion d'une hauteur plus grande.
Les toits sont en terrasse. Immédiatement au-dessous, une bordure de deux ou trois mètres de hauteur, d'un vermillon sombre obtenu en mélangeant de la terre rouge à de la paille hachée, fait le tour de l'édifice, agrémentée de motifs architecturaux dessinés en noir ou en ocre jaune, qui simulent des procédés de construction, poutres, chevrons, solives, usités sans doute autrefois. Aux angles on trouve souvent des gargouilles de bronze vert, représentant des monstres, dont quelques-uns ont des poitrines de femme comme les sphinx.
Des toits chinois, mais tout en cuivre doré, s'élevant audessus de la terrasse, signalent les trois temples les plus importants ; ce sont ceux que fréquente le Bouddha vivant,
et il nous fut impossible d'en visiter les sanctuaires renommés, car il en avait emporté les clefs dans la montagne. Devant le principal d'entre eux, il nous arriva de tomber à Timproviste sur une cérémonie tout à fait étrange : je ne crois pas qu'aucun ouvrage sur le Tibet l'ait encore signalée.
Devant le portail était installé un orchestre comprenant des trompettes de toutes les tailles — quelquesunes dépassant un mètre, — des hautbois, des conques, des tam-tams, des cymbales. Tout autour de la terrasse qui s'étend devant le temple, formant un vaste demi-cercle, une trentaine de jeunes lévites exécutaient des danses sacrées. Elles se composaient de pas rythmés, accompagnés de balancements du buste ; les bras nus, étendus dans le prolongement des épaules, soutenaient l'excédent d'étoffe que présente par en haut la pièce de tissu rouge drapée qui constitue le vêtement monacal, et figuraient très exactement des ailes de chauve-souris. Pour que leur légèreté fût plus grande, les danseurs étaient nu-pieds, leurs bottes posées à côté d'eux. Les pas étaient tantôt lents et harmonieux, tantôt rapides, accompagnés de voltes et de bonds, mais toujours avec un rythme et un ensemble parfaits. Enfin, après une cadence vive, violente, presque frénétique, musique et danses s'arrêtèrent brusquement. C'est tout à fait par hasard que du haut d'une terrasse nous avons surpris ce spectacle inédit ; le soleil, juste en face de nous, ne nous a malheureusement pas permis d'en prendre de photographie passable. Ces danses n'ont rien de commun avec les scènes carnavalesques, tant de fois décrites, par lesquelles les lamas figurent la défaite des démons : elles sont véritablement gracieuses et nobles. Les anciennes religions, aussi bien l'hébraïque que la grecque ou l'égyptienne, comprenaient toutes des danses dans leurs cérémonies ; mais je [crois bien que, mis à part les derviches tourneurs, il n*y a point d'autre exemple connu, à l'heure actuelle, de danses sacrées.
Cette ville lamaïque eût mérité une étude approfondie, plus encore, semble-t-il, que sa célèbre rivale Kounboum, mais nous ne pouvions nous y livrer : l'excitation restait très vive contre nous parmi les jeunes lamas, furieux que nous eussions traversé leur contrée jusqu'ici inviolée, et, à maintes reprises, malgré la présence des délégués du Bouddha vivant, nous faillîmes recevoir des pierres. La plus grande réserve était nécessaire, et d'ailleurs les négociations nous prenaient le plus clair de notre temps.
Enfin, le sixième jour, nous obtenions du roi mongol une lettre contenant explicitement ses excuses et ses regrets et nous promettant, outre le châtiment des coupables, la restitution des objets volés. Ce succès diplomatique nous permettait de sortir du Tibet non seulement avec la conscience du résultat scientifique obtenu, mais aussi avec l'espoir que nous avions effacé l'impression, désastreuse pour les Européens et jusque-là vivace, laissée par le meurtre de l'infortuné et vaillant Dutreuil de Rhins.
Une preuve inattendue, et vraiment invraisemblable, est venue attester que cet espoir était justifié, et que nous avions su acquérir quelque prestige : un an plus tard, les objets volés devant Kortsè étaient remis à M. le Ministre de France à Pékin. Les efforts patients et persévérants du roi mongol et de la lamaserie avaient tout retrouvé et repris. Qu'il n'y manquât pas une épingle, je ne le dirai pas : tout au contraire, il y manquait précisément une boîte d'épingles, mais pas autre chose ! carabine, appareils photographiques, cartouches, montres, bijoux, tout le reste y était.
N'est-ce pas une démonstration extraordinairement forte que les peuples en apparence les plus rebelles à toute autorité et à toute discipline ne peuvent vivre et subsister sans une organisation susceptible, pourvu qu'on emploie les moyens appropriés, de donner des résultats qu'envieraient bien des sociétés civilisées. Ne dédaignons point les Barbares !
Descendant rapidement, nous franchissions après un jour et demi de marche une nouvelle «Barrière de l'empire», et rentrions en Chine.
Tout changeait aussitôt : des hauteurs alpestres nous tombions dans des vallées brûlantes ; du royaume de Bouddha dans un des foyers de Tlslam. Nous ne serions plus aveuglés par la neige, mais par le soleil, la poussière et le sable, car nous pénétrions dans la contrée du lœss, cette légère terre jaune que le moindre vent soulève, puis, au delà, dans les dunes et les steppes de la Mongolie qui s'avance jusqu'à cinquante kilomètres de Pékin.
Les étroites bandes de terres fertiles qui entourent ou traversent ces déserts et en assurent seules la maîtrise ont été le champ clos où de tout temps se sont heurtés Tibétains, Mongols, Musulmans et Chinois. Une nouvelle tâche commençait pour nous. Mais ces contrées ont été sillonnées par de nombreux voyageurs, et, réservant pour d'autres ouvrages les résultats scientifiques obtenus, je vais dorénavant brûler les étapes, en insistant seulement sur les épisodes caractéristiques.
A Ho-Tcheou, important centre mahométan, nous faisions sur ITslam chinois des observations particulièrement intéressantes et découvrions la présence de confréries de l'Occident, dont on a jusqu'à présent ignoré la présence en Chine. Combien nous nous applaudissions d'avoir avec nous un lettré musulman, sans lequel, pas plus que les voyageurs précédents, nous n'eussions pu même soupçonner ces rapports secrets avec le Levant !
A travers des montagnes de loess aux formes extraordinaires, châteaux, tours, temples, sphinx, que les jeux du vent ont modelées dans cette matière friable, nous atteignons Lan-Tcheou, capitale de la province du Kan-Sou. Entourée de hauteurs pittoresquement décorées de pagodes, elle est à cheval sur le Fleuve Jaune, que traverse un pont de bateaux long de 200 mètres, connu en Chine comme « le plus beau pont du monde » ; de fait il n'a point son