MONTAGNES
pareil dans l'empire : c'est le seul qui existe sur le Fleuve Jaune, et il n'y en a aucun sur le Fleuve Bleu.
Ce pont sert de trait d'union à deux univers : la Chine proprement dite, et les immenses solitudes de la Mongolie, du Tibet, du Turkestan, au-delà desquelles s'étend le monde occidental. Aussi supporte-t-il un incessant défilé, et le spectacle est-il presque comparable à celui du piont de la Corne d'Or. Toutesles races s'y coudoient ; Tibétains vêtus de couleurs éclatantes, Turcs à la houppelande de drap. Mongols, Hindous du Pendjab, Chinois de toutes les provinces.
Ici s'arrête le domaine du chameau arrivant de Mongolie, aussi bien que celui de la mule et du cheval de bât, venant du Sseu-Tch'ouan ou des montagnes qui s'étendent jusqu'au Tibet. Sur la grande route qui unit la Chine des plaines au Turkestan, le vrai mode de transport est la voiture à deux roues, large d'un mètre cinquante, longue de
de trois, recouverte d'une bâche en berceau et attelée de trois, cinq ou sept chevaux, un dans le brancard, les autres en flèche par rang de deux ou de trois. Des voitures ! Pour qui sait les chemins vertigineux que nous venons de suivre durant un an et demi, ce seul mot suffit à faire comprendre à quel point est différent le pays où nous entrons.
Hélas ! le plus beau pont du monde va cesser de l'être : l'utilitarisme moderne a atteint Lan-Tcheou ! Comme chaque année, à la fonte des glaces, il faut le disloquer de peur qu'il ne soit emporté par la débâcle, et le rétablir ensuite, on a jugé sage de charger des ingénieurs européens de construire un pont en fer reposant sur des piles, et déjà ce pont est presque achevé. Le peuple en est fort irrité : il est convaincu que le Génie du fleuve, outragé et blessé par les machines à vapeur qui servent à enfoncer les caissons, va se venger cruellement. Déjà les pluies ont manqué, la récolte est perdue, et la famine sé\'it. Près de dix mille cultivateurs sans ressource sont arrivés dans les fau-