PONT DE LAN-TC
bourgs pour mendier leur subsistance, et ils encombrent les portes, car on ne les laisse pas pénétrer. Ils vendent leurs enfants, qu'ils ne peuvent plus nourrir, et la mercuriale, pour les filles, est ainsi établie : un taël (3 fr. 50) par année d'âge, c'est-à-dire qu'une fille d'un an se vend 3 fr. 50 et qu'à dix ans elle vaut 35 francs.
On va se récrier d'indignation, mais quoi ! les parents doivent-ils préférer voir leurs enfants mourir de faim devant eux ? C'est la pauvreté du pays qui est surtout coupable, et l'inclémence du climat. L'esclavage est d'ailleurs paternel, à tel point que les esclaves ne sont désignés en chinois que sous le nom d' « enfants ».
Le vaillant Père Dury nous quittait pour retourner au Sseu-Tch'ouan. Sans lui, sans le dévouement si simple avec lequel il avait accepté de nous suivre, notre expédition eût été impossible ou nous eût conduits à notre perte, car, comment eusse- je pu, sans autre interprète, me séparer du capitaine Lepage et l'envoyer chercher du secours. Tout l'honneur de notre réussite doit revenir à ce modeste missionnaire, qui, après avoir enduré plus de souffrances et pris plus de peine qu'aucun de nous pour une tâche qui n'était point la sienne, est retourné silencieusement à son apostolat, sans même se douter que sa conduite avait été héroïque.
On n'ignore pas sans doute que, tandis que nous traversions l'Asie du sud au nord, la mission Pelliot partie en juin 1906, six mois avant nous, la franchissait de l'ouest à l'est, et de nombreux journaux n'avaient pas hésité à assurer que nous devions infailliblement nous rencontrer, puisque nos itinéraires se coupaient. Même il s'était trouvé une personne, pleine d'une touchante confiance en ces affirmations, pour m'adresser une lettre avec prière de la remettre au docteur Vaillant, second de la mission Pelliot, lors de cette immanquable jonction. Depuis notre départ, nous n'avions eu aucune nouvelle les uns des autres.
En arrivant à Lan-Tcheou, nous avions été étonnés d'apprendre que la mission Pelliot n'y était pas encore
passée ; personne ne savait ce qu'elle était devenue. Trois jours après, une dépêche arrivait : c'était M. Pelliot qui, à son tour, atteignant un télégraphe, demandait où nous nous trouvions. Ainsi, après deux ans, juste en même temps nous sortions des déserts, et nous allions nous rencontrer : les journaux ont toujours raison !
Quand de Lan-Tcheou on s'élève au nord vers Leang- Tcheou, on s'avance à travers des ruines. Cette route, mince ruban de terre fertile entre les déserts du Tibet et de la Mongolie, et unique trait d'union entre la Chine et le monde occidental, a été un des champs de bataille préférés de l'humanité. Les Chinois qui en avaient besoin pour atteindre jusque dans leurs déserts les insaisissables [nomades, fléau et terreur de l'Empire, et pour assurer leur commerce avec le pays du Levant — car c'est la fameuse « route de la soie » — l'ont couverte de travaux de défense. C'est d'abord la Grande Muraille dont un des contreforts longe presque continuellement la route, ce sont d'innombrables places fortes, reliées par des châteaux, des tours, des postes à signaux. Ici tout respire la guerre, une guerre qui a commencé avec l'histoire et qui n'a point pris fin, car sur les ruines accumulées et successives — les dernières datent de treize ans — d'^autres remparts s'élèvent, plus formidables que jamais.
Chose singulière, qui tient à des idées superstitieuses, nulle part les nouveaux habitants n'ont occupé les décombres, qui presque partout leur auraient offert des remparts encore solides et des maisons auxquelles il suffisait de refaire des toits, car, dans ce pays où il ne pleut presque jamais, les murs de terre cuits par le soleil deviennent presque indestructibles. Ils ont préféré reconstruire à neuf leurs demeures, mais, instruits par une expérience millénaire du sort que les menace, ils les ont fortifiées avec autant de soin que leurs prédécesseurs. Si bien qu'on circule entre une profusion de tours et de remparts, les uns ruinés, les autres tout récents, mais sem-
blant s'attendre aux prochains assauts qui les renverseront eux aussi.
Avec ses châteaux féodaux au milieu de paysages brûlés par le soleil, ce pays évoque la Palestine à l'époque des Croisades. Cette impression de Levant est augmentée par mille détails caractéristiques, puits à balancier — qu'on peut voir ailleurs en Chine, mais rarement, des eaux abondantes courant presque partout à la surface du sol et rendant les puits inutiles, — noria identiques à celles de l'Inde,