CHATEAUX SUR LA ROUTE DU TURKESTAN
de la Syrie ou de l'Algérie. Sur les larges routes poussiéreuses ouvertes dans la terre jaune ou le sable, les chameaux sont nombreux, et surtout les alertes petits ânes, frères de ceux de Judée ou d'Egypte.
Le 6 juillet nous atteignions Leang-Tcheou, ville intéressante et contenant divers monuments anciens. Le lendemain la mission Pelliot y arrivait à son tour. On sait qu'après avoir pratiqué des fouilles en divers points du Turkestan, M. Pelliot avait eu la bonne fortune de faire un riche butin dans les grottes, pourtant connues, de Touen- Houang. Un bonze, il y a quelques années, avait découvert une cachette murée depuis le xi« siècle et pleine de livres qui se trouvaient par conséquent les plus anciens qu'on possédât sur la Chine. L'explorateur anglais Stein était
bien passé par là et en avait acheté une partie, mais il en avait laissé suffisamment pour enrichir encore plusieurs bibliothèques, et Pelliot n'avait eu que l'embarras du choix. Il arrivait tout droit de sa caverne, avec des voitures chargées de ces précieuses acquisitions qui couronnaient si heureusement les patientes recherches qu'il avait poursuivies à travers le Turkestan.
Nous passâmes ensemble la journée du lendemain. Chacun de nos deux groupes, au fond de ses bagages, conservait pieusement, depuis plus d'un an, une bouteille de Champagne réservée pour quelque événement sensationnel. Devançant de quelques jours la date de la fête nationale, elle servit à célébrer la rencontre de deux missions qui s'étaient efforcées de bien servir la science et leur pays, et dont la jonction au cœur de l'Asie, après tant de marches et d'aventures, témoignait de l'activité scientifique de notfe patrie.
Puis, après nous être apportés les uns aux autres cette
iSCO.STRE AVEC LA MlïïilON PELLIOT
bouffée d'air natal, nous nous séparons : la mission Pelliot va gagner Pékin par la grande route ordinaire, celle de Si-Ngan-fou, tandis que nous prendrons par la Mongolie.
Nous allons d'abord suivre la bordure du désert de Gobi, en longeant la Grande Muraille. Cette construction gigantesque, si fameuse qu'elle est pour le public une des caractéristiques de la Chine, a soulevé plus de moquerie que d'admiration : on veut y voir une manifestation de la sotte couardise d'un peuple qui n'imagine pour se défendre que de se tapir derrière un mur. Il m'a fallu quelque hardiesse pour heurter ce préjugé en exprimant dans un ouvrage précédent l'opinion que la continuité, en apparence absurde, de cette muraille répondait à une conception militaire irréprochable : elle constituait une route stratégique permettant aux troupes impériales de circuler sûrement et rapidement sur la plate-forme qui la couronne, opinion que m'avait inspirée une étude antérieure des anciennes fortifications de l'Inde.
Je m'empresse de le dire, l'aspect de la Muraille tout le long du désert n'est guère , de nature à confirmer cette théorie : à voir son peu d'épaisseur, il est manifeste qu'elle était un obstacle au passage des cavaliers nomades, et pas autre chose.
Cependant, qu'on y songe ! ici, sur ce terrain parfaitement plat, les défenseurs n'avaient aucun besoin de route pour se déplacer ; au contraire, quand nous retrouverons la muraille dans des montagnes escarpées, nous lui verrons une épaisseur de plusieurs mètres, et une hauteur presque nulle témoignant que ce n'était pas comme obstacle qu'on l'avait élevée, si bien que le double rôle de la Muraille me semble ainsi défini : arrêter l'ennemi dans les passages naturellement ouverts, et, dans les terrains impraticables, offrir une chaussée aux troupes de défense. Ce qui réalise une parfaite application, eu égard à l'époque et aux circonstances, des plus modernes principes de la fortification.
Mais dans quel triste état est aujourd'hui cet ou\Tage
(le long du désert de gobi)
formidable! Si par places il dresse encore intacte sa silhouette imposante, souvent c'est à peine si, en les cherchant, on en retrouve quelques vestiges. Et qu'on n'aille pas croire que ce sont les progrès de la civilisation et de la paix qui ont amené sa décadence : ce sont au contraire ceux de la ruine et de la mort. Le désert envahit tout, submergeant de ses sables les anciennes plaines cultivées qu'ont désertées leurs habitants, et c'est un spectacle lugubre que celui de cette vaste machine de guerre allongeant sa carcasse au travers des solitudes désolées, sans qu'on puisse comprendre aujourd'hui quelles populations elle devait protéger, ni contre quels ennemis.
Cependant, à Tchong-Weî, un nouveau coude du capricieux Fleuve Jaune ramène pour un instant la fertilité et, grâce à ses eaux drainées par une multitude de canaux, permet de vivre à une population assez nombreuse.
C'est là que ma mission se sépare de nouveau, cette fois définitivement. Mes officiers sont épuisés par cette longue et dure campagne ; les chaleurs accablantes que nous supportons en plein cœur de l'été dans ce désert de Gobi,
pareil au Sahara, au sortir même des rigueurs polaires du Tibet, risquent de compromettre gravement leur santé : je les dirige donc sur T'ai- Yuan-fou, point le plus rapproché atteint par un chemin de fer, à quelque trente jours de marche. En route, ils parcourreront le sud du pays des Mongols Ortoss, et recueilleront une foule de renseigne-