‹ Les Derniers bohêmesChapitre 23 sur 47 · OH · texte numérisé non relu

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ber ; il collait quelques pages de son manuscrit — on le lui rendait intact mais avec force observations ; il mettait un titre qui n'avait aucun rapport avec la pièce, et les observations faites sur la pièce n'avaient trait qu'au titre, toutes choses qui exaspéraient Brocard. Il est vrai que c'était encore pis quand le manuscrit revenait sans être accompagné de la moindre réflexion .

Mais maintenant qu'on avait un journal !... Et ce grand enfant croyait si bien à son journal, qu'il écrivait aux rédacteurs d'une autre petite feuille :

« Comme vous,, j'ai un cœur qui bat pour toute chose noble et grande ; seulement, vous et moi, nous combattons dans des rangs opposés. Mon but n'est pas le vôtre ; mais je suis votre ami et toutes les fois que je vous rencontrerai dans la mêlée, je passerai mon épée dans la main gauche et je vous tendrai la droite. » A quoi, la feuille répondait : « Quel que soit le drapeau sous lequel combattront nos adversaires, nous serons toujours heureux de rendre témoignage de leur dignité... »

Et ils avaient raison de croire à leur drapeau si petit qu'il fût, et quel heureux temps que celui où on a l'âge d'écrire ces choses-là — dans les Balançoires pour tous !

Pauvre Brocard ! — Je voudrais être le Parny de notre époque, me disait-il un jour; et comme je me contentais de hausser les épaules pour éviter de lui faire part des choses désagréables que m'inspirait une pareille ambition chez un jeune homme de 25 ans, — eh bien oui,continua-t-il, c'est malheu-

LÀ FOSSE COMMUNE H)f

reux pour moi de n'être pas de mon temps, mais je ne me sens que cette note-là... ou alors je ferai des bouffonneries, et il riait d'un gros rire bruyant qui contrastait avec son air penché et mélancolique.

De fait, il essaya des deux manières. Son petit volume Coupe ci amour renferme des vers d'une allure facile, légère, élégante même et qui ne sont ni plus ni moins mauvais que bien des vers de ma connaissance :

Albius Tibullus.

Voici venir la nuit et l'heure du festin

Esclaves ! des flambeaux ! que les coupes soient prêtes !

Je vais, grâce à Bacchus, oublier mon destin,

Et l'ingrate Délie apprendra mes conquêtes.

J'entends les douces voix du bataillon mutin Soldats d'amour, salut ! et gloire à vous, poètes ! Esclaves ! versez-nous le falerne divin, Et de myrte et de fleurs que l'on ceigne nos têtes !

0 père des baisers et des bridants désirs,

Parais ! fils de Vénus ! préside à nos plaisirs !

Prends ton arc, frappe au cœur ; nous aimons tes blessures.

Que la lyre à nos voix unisse ses soupirs,

Des parfums de l'onyx mouillons nos chevelures ;

Buvons, amis, le vin dénouera les ceintures !

Ce sonnet ne manque point d'une certaine grâce et je ne sais pourquoi, en le lisant, il me vient sur les lèvres le candide Liber, ades de l'ami d'Ovide. Rien du reste dans ce volume de bien intime ni de bien personnel, et comme le dit Brocard.

Loin de moi, bégueules moroses, Esprits chagrins et biscornus !

Je célèbre en vers demi-nus, Le vin, les baisers et les roses.

Quant aux bouffonneries, elles sont au gros sel et l'atticisme est leur moindre défaut. Ayant fait succéder à la Balançoire pour tous, le Sire de Frane-Boisy, Brocard chante ainsi ce changement de titre :

Pipelet assis dans un fauteuil des bureaux de la rédaction.

Yoici venir l'heure des noces !

Hymen doux hyménée ! Kk son fils) allons,

Vite mes balais et mes brosses,

Nettoyons un brin ces salons,

Yoici venir l'heure des noces !

Pipelet fils, fumant une pipe.

J'entends, papa, le pas des rosses Du char d'hymen — et les flonflons, Comme on va se payer des bosses !

Au devant des époux, volons !

J'entends, papa, le pas des rosses !

Etc., etc., je renvoie pour le reste le lecteur curieux non pas à la Balançoire, mais au journal le Sire de Franc-Boisy du 5 décembre 1856.

Il dédiait aussi son portrait — à la plus délie moitié du genre humain; un portrait ma foi fort ressemblant, mais affublé de la façon la plus burlesque — je l'ai sous les yeux : Brocard coiffé d'un fez, drapé dans sa robe de chambre et ayant au cou un squelette qui lui pend sur la poitrine, tient de la

main droite une épée de justice ; la main gauche, appuyée sur une table où s'agite un tronçon de serpent, montre au public la Balançoire 'pour tous.

Qu'est-ce que tout cela signifiait, mon Dieu ! je ne le sais plus aujourd'hui si je l'ai jamais su, et je ne pense pas que Brocard ait eu l'intention de faire monter en épingle le squelette des malheureux atteints par son épée de justice, Son épée de justice !. .. C'est-à-dire que la satire allait très-mal à ce caractère doux et indolent et les quelques épigrammes qu'il publia sous le titre de Caprices et Brocards maitqxient absolument... du nécessaire : de la finesse et du mordant.

Néanmoins tout cela allait, marchait, faisant le plus de bruit possible. Brocard publiait ses vaudevilles dans la Balançoire espérant toujours qu'un directeur allait s'écrier : mais c'est déplorable de perdre comme cela de pareilles pièces, donnez-les moi vite que je les joue ! Et il annonçait la prochaine publication d'un volume de nouvelles gasconnes : Sang de feu! un autre livre: les Bohèmes (taujourt&hui, une série de biographies sous ce titre le Blason Européen , que sais-je encore?...

Un jour, tout s'écroula, etBrocard, qui jusqu'alors avait joui d'une position aisée, dut songer à gagner sa vie ; il se fit chanteur et — le cœur gros — courut la province. Pauvre capitaine1 Rolland ! Le soir dans sa petite chambre de la rue Bréda, bien souvent il me chanta son fameux air: Pas de beauté pareille et j'applaudissais, — il n'en fut pas de même en province... ; des chutes successives le ramenèrent à Paris.

Quand je le revis, il demeurait à Montmartre ; — J'habite ton ancienne tonnelle, me dit-il, viens voir cela ; et je le suivis le cœur serré. En effet, on avait mis des planches contre le treillage et cela se louait ! Il avait là son lit et un grand coffre en sapin contenant deux ou trois costumes, restes de sa défroque de théâtre ; sur le coffre quelques partitions, une bougie dans une bouteille. — Voilà mon chez moi, me dit-il, j'ai là tout ce que je possède ; tu vois, il ne me reste pas grand chose... à vendre ; quand ce sera fini...

Ah ! nous étions loin de la Balançoire pour tous !

On lui trouva une petite place, et l'auteur de Coupe d'amour > revenu de ses rêves et de ses illusions, s'assit, tout désenchanté devant un des bureaux du Crédit foncier. La dernière fois que je le rencontrai, il avait repris un peu de courage depuis que sa vie matérielle était assurée et terminait ses Bohèmes d'aujourd'hui.

Mais le destin !...

Il fut malade quelques jours à peine et la plupart de ses amis apprirent tout à la fois sa maladie et sa mort — si bien qu'il s'en alla seul, seul comme un poète. Personne ne put, comme Ta dit Charles Monseleten quelques lignes émues, — le seul souvenir, je crois, qu'ait éveillé cette ombre — serrer une dernière l'ois cette pauvre main, morte à vouloir tenir une plume.

De sa nature, Brocard n'était point gai ; il avait je ne sais quoi de languissant, d'ennuyé qui jetait sur toute sa personne une sorte de ton gris dont Tu-

nifornrité ne laissait pas que d'être assez mélancolique ; quand la gaité lui venait, c'était par accès, par soubresauts, avec des éclats extravagants et hors de propos qui ne la rendaient point communicative. On sentait que la couche était mince et qu'il n'eût pas fallu aller bien avant pour rencontrer le fond de tristesse vague, sur lequel reposait toute cette gaîté d'emprunt. Il était entré dans la vie par une fausse porte et le préjugé attaché à sa naissance lui pesait lourdement; — les caresses de sa mère lui avaient aussi toujours fait défaut... et c'était — pour qui savait — la cause de toates ses tristesses.

Comme ses confrères, Brocard, dans ses poésies, parle de sa mort et des desiderata qu'il nourrit pour cette époque, et, par dessus son épaule, la mort en ricanant le regardait écrire :

Amis dans les bras de ma blonde Je veux, bridant, mourir pressé,

Je veux

Qu'au fond d'un jardin soit ma tombe, Sous les grappes d'or du sarment, Que sur ma cendre une colombe Tienne becqueter son amant.

Et Brocard de Meuvy, se débattant dans une camisole de force, mourait à l'hospice de la Charité, à l'âge de 32 ans ; quanta sa cendre, elle repose au cimetière Montparnasse dans le terrain consacré aux hospices :

Qu'au fond d'un jardin soit ma tombe, Sous les grappes d'or du sarment.

Pauvre poète !

Et toi, mon petit Mulord, toi l'ami de toutes les heures, bonnes ou mauvaises, toi que ton maître aimait tant, f oublierai-je ? Non ! mon brave petit cœur de chien, non !

Son maître mort, on le recueillit ; qui? je ne sais trop... un concierge, je crois ! mais Mylord refusa de manger et deux jours après, — il était mort.

EUGÈNE POTREL

C'était un ancien élève de l'Ecole normale qui, naturellement, avait commencé par être professeur et avait fini par devenir comédien ; quand je le vis pour la première fois il revenait d'Odessa où il avait joué, disait-il, le Misanthrope. C'était un garçon instruit, spirituel, ayant la raillerie amère et insultante, la parole impudente, le geste insolent, le verbe haut et l'âme basse ; il avait la manie de parler claque et celle plus déplorable encore d'en recevoir.

Dieu soit loué ! je crois que je suis un poltron ! Abject, essuyant là vingt soufflets environ, Ereinté, plus meurtri qu'une pièce sifflée

Je vois ce que je suis, — je n'ai rien du lion, Cela compense bien la perte qui me fâche, Plus de danger, de duel à courir. — Suis-je lâche ! Sauvé ! Plus de moyeu qu'aucun respect humain Me fasse en aucun temps mettre l'épée en main, Et fier dans les tripots, et criant comme quatre Je peux me quereller sans crainte de me battre ! C'est un si grand danger, le courage ! A présent Je donnerai sans peur du coude à tout passant.

Ce n'est pas un savoir qui soit petit et vain

De connaître, en dut-on saigner comme un trappiste, A combien de soufflets votre sang-froid résiste ! Quant à moi, si quelqu'un y tenait, je dirais Le nombre que j'en puis avaler — à vingt près.

disait Tragaldabas ! — Eli! bien, on a de Potrel des mots à étonner Tragaldabas lui-même. En voici- un qui peut servir de pendant à celui que nous avons cité plus haut : et surtout, Monsieur, ne vous vantez jamais de ni' avoir souffleté... : Massenet de Marancour et Potrel passent devant chez Vachette. — Si nous déjeunions ici, dit Massenet? — On ne peut pas y déjeuner tranquillement. —Pourquoi donc ? — Entrons, fait Potrel, puisque tu le veux, mais tu vas voir qu'il est impossible d'y déjeuner tranquillement.

Et en effet, Potrel se met à faire tant et tant de mauvaises charges à ses voisins que l'un d'eux, mpins patient que les autres, se lève et le soufflette.

— Tu vois, dit Potrel, en se retournant lentement du côté de Massenet, je t'avais bien dit qu'on ne pouvait pas déjeuner ici tranquillement.

Un jour cependant, il donna quelques coups de canne à quelqu'un — lui Potrel ! et c'est alors qu'on l'entendit s'écrier orgueilleusement dans les cafés : et maintenant, on ne me giffle plus !

Il travaillait aussi — entre deux soufflets — à la confection d'un vaudeville dont la donnée était celleci : Un quidam, au caractère violent et emporté, estimant que la plus belle victoire est celle qu'on remporte sur soi-même, prenait l'engagement intime de se laisser giffler 29 fois san£ riposter ; seu-

leinent à la trentième giffle, il rentrait en possession de lui-même et malheur alors à celui qui l'avait donnée !

Etc.. etc.; il y aurait à faire tout un Potreliana sur cette matière !

Tout cela n'empêchait pas Potrel de travailler paisiblement à une Histoire de Brutus, en réponse à la Vie de César de Napoléon III, histoire dont il ramassait les matériaux et que Babou devait écrire. Du reste, il travaillait peu, et sans parler d'un mémoire sur l'Inde publié dans le Moniteur et qui le fit entrer comme employé à la mairie de Montmartre, littérairement, il ne vécut que sur deux articles l'un composé en Vhonneur de Théophile Silvestre, article publié en tête du Figaro et qui fit dire à Monselet : Tiens, Silvestre est donc mort! et l'autre plein de violences contre un de ses anciens amis, Jules Vallès, qui riposta vivement : « Je suis venu à Paris samedi, et j'ai glissé sur un crachat, une page de grosses injures jetées à la tète de mon meilleur ami. L'auteur est un garçon qui écrit un article tous les deux ans et reçoit une giffle tous les deux jours. Mon ami, qui a autre chose à faire, a lu l'article et laissé le papier au coin d'un bois. Mais il est question sur ce papier de saltimbanques que j'ai connus. J'autorise ce journaliste obscur, ce calotte célèbre, à dire de mon ami, de moi, tout le mal qu'il pourra, s'il peut encore en dire! Mais je l'invite à laisser tranquilles Messieurs les phénomènes, sixdigitaires ou bicéphales. — Tu n'as pas le droit d'en parler ! — Il ne faut pas railler le doigt supplémentaire des uns quand on a accueilli

si complaisamment le pied superflu des autres, et quand on aime tant les soufflets, on ferait mieux d'avoir deux têtes. »

Potrel plaça cet article dans l'endroit où il mettait ses giffles et continua à enrichir le Nain Jaune de nouvelles à la main dont voici un échantillon :

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