‹ Les Derniers bohêmesChapitre 24 sur 47 · UX ESPRIT FORT ET UN CURÉ · texte numérisé non relu

UX ESPRIT FORT ET UN CURÉ

Moi, je ne crois que ce que je comprends.

Tu crois à V omelette que tu manges l ... explique* moi donc pour quoi le feu fait fondre le beurre et durcir les œufs.

Parlerai-je d'un livre intitulé Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, réponse à M. Renan, livre qu'il a signé bien que,m'assure-t-on, il ne l'ait point écrit ; cependant, il est amusant, quand on a connu Potrel de lire les phrases suivantes au bout desquelles se trouve son nom :

« Je ne comprends pas les saints mystères, mais je m'agenouille et je prie, et plus je crois, plus je suis fort— si bien que, quand même la religion (Dieu me garde d'un tel blasphème) ne serait qu'une conception purement humaine, je dirais encore : puisque tout est erreur, puisqu'il n'est pas donné à l'homme d'acquérir la pleine certitude, qu'il choisisse

au moins, entre toutes les illusions humaines, la plus haute, la plus consolante, la plus féconde.

Si nous avions le malheur d'être incrédule, si jamais notre raison se trouvait à l'étroit dans le dogme, nous nous réfugierions encore avec confiance dans le sein de l'Eglise, etc. »

Cabotin î

Il était de l'école politique de Théophile Silvestre pour lequel il avait le cuite le plus profond ; il fallait l'entendre parler du grand trou qu'on fit jadis au crâne de Silvestre et qui pendant quelques années, s'ouvrait par les jours humides sans le faire souffrir ! !

Potrel ne fut jamais très-malheureux; il passa même un moment pour l'homme de lettres qui héritait le plus ; je ne sais s'il héritait de beaucoup chaque fois, mais il héritait souvent et c'est dans une de ses terres, à Villedieu, qu'il mourut — jeune encore, mais usé par la vie aventureuse qu'il avait menée.

Un peu avant de mourir Potrel écrivit à un de ses amis une longue lettre qu'il le pria de considérer comme son testament littéraire ; c'est un factum des plus violents contre certains de ses amis qui seraient bien étonnés, quoiqu'ils pensent dudit Potrel, de ce que ce particulier pensait d'eux. Potrel désirait évidemment que ce document fut publié ; cependant comme il ne le dit pas d'une façon très-nette, l'ami a profité de cela pour priver la postérité d'une pièce qui du reste n'a aucun intérêt au point de vue littéraire et ne pouvait — comme le dit l'ami en question — que nuire à la mémoire d'Eugène Potrel.

THÉODORE PELLOQUET

Je l'entends, je le vois comme si c'était hier; toujours debout, remuant, allant et venant, vous poursuivant pour vous lire malgré vous, en le soulignant de son rire agaçant, l'article de Chose ou de Machin sur le dernier livre du. père Hugo, rompant brusquement la conversation qu'il a avec vous pour aller l'achever avec un autre qui n'en peut mais, et après avoir passé par V Elysée Montmartre et la Reine Blanche, se retrouvant assis chez Brébant à 3 h. 1/2 du matin, très-occupé à prouver à la grande Mathilde, laquelle bâille abouche que veuxtu, la supériorité artistique des races latines. . .

0 Sainte Bohème ! celui-là était bien un des tiens.

Et quels étranges paletots ! quels chapeaux à défier toute description ! puis, sur tout cela la cravate blanche et des manchettes. . .

Vieux Pello ! comme nous l'appelions ! quel brave et digne cœur aussi et comme nous l'aimions tous ! Pendant quinze ans j'ai vu Pelloquet chaque jour, j'ai habité longtemps la même maison que lui et son nom éveille en moi le souvenir d'une foule d'aventu-

res burlesques et drolatiques, mais que je ne puis me décider à raconter ici, tant pèse sur moi l'horrible fin de ce vieil ami qui valait mieux que la vie qu'il s'était faite — ou pour être plus juste, que certaines circonstances lui avaient faite.

Et ceux qui — Pelloquet mort — lui ont reproché si cruellement son imprévoyance et son inertie., . savaient-ils ce qu'il y avait de dégoût, de mépris de la vie dans ce renoncement de soi-même.

Il n'avait pas toujours été ainsi Mais passons.

Il était secrétaire du National quand le coup d'état du 2 décembre le jeta sur le pavé, où il aima mieux rester que d'aller frapper à la porte de certaines feuilles où pour entrer, il lui eût fallu laisser dehors le vieil homme. V austère Pelloquet représentait à la Brasserie V esprit et la distinction démocratiques . . . dit Champfleury; l'austère Pelloquet ! . . . Pelloquet n'avait rien d'austère et je ne sache pas qu'il ait jamais visé à l'austérité ; quant

à l'esprit et à la distinction démocratiques eh

bien, vraiment, ne trouvez-vous pas qu'il y a là quelque chose d'ironiquement cruel à voir un de vos amis — même mort — plaisanté sur ces trois points : Vaustérité, Vesprit et la distinction démocratiques par. . Champfleury ! Mon Dieu, oui, Pello-r quet avait une grande probité politique et plutôt que de se laisser aller à ces compromissions si fréquentes de notre temps et qui lui eussent fait une vie plus facile et une mort que les honnêtes gens eussent certainement admirée, il aima mieux dire adieu à la politique Pt, moitié résigné, moitié ra-

géant — car il avait des nerfs à cette époque-là — il se livra tout entier à la critique d'art. Le nombre des personnes que ces questions intéressent, croyait-il, est plus grand qu'on ne pense et il disait : « On s'en aperçoit le jour où, parmi hasard inespéré, il paraît un bon livre ou un bon tableau. Alors on voit sortir, comme de dessous terre, — des individus timides, presque honteux, — qui achètent ce livre s'ils ont de l'argent, ou qui rempruntent.

— et qui vont voir le tableau.

Le premier d'entre eux qui se hasarde en ces occasions trop peu fréquentes est tout étonné de ne se point trouver seul et de voir qu'il y a encore des êtres comme lui, — qui prennent souci de l'art et des lettres. J'écris pour ces ilotes de notre société qui ne comprennent rien et ne veulent rien comprendre au cours de la rente et du Grand-Central. Je m'intéresse à eux plus qu'à d'autres, j'en conviens, parce que j'aime ce qu'ils aiment, et que je ne me saurais passionner pour ce qui les trouve indifférents. A mon avis, au reste, ils forment une nation dans la nation et il faut compter avec eux. Ils représentent ce qu'on appelait,— il y a bien longtemps

— au moins cinq ou six mortelles années — l'esprit français. De l'opinion des autres, de ceux qui les dédaignent et les regardent d'un air vainqueur, je me soucie comme d'un fétu.

Ceci soit dit pour expliquer l'espèce de témérité qui me pousse à parler de l'art et des artistes en l'an de grâce 1856 (an IV du Crédit mobilier). »

Consciencieux à l'extrême, ce qui n'est pas commun, je vous assure, et de plus connaissant parfai-

tement les questions artistiques qu'il traitait à L' Illustration ou au Siècle — ce qui est de toute rareté; à ce que disent les peintres, Pelloquet un peu oublié, un peu délaissé, finit par s'oublier lui-même. Il avait du reste des pudeurs étranges, je dis étranges pour qui connaît les mœurs littéraires de notre époque ; quand Monselet publia dans la Gazette de Paris dont Pelloquet était un des collaborateurs,, sa Lorgnette littéraire, dictionnaire des grands et petits auteurs de son temps, ce dernier demanda à n'y point figurer, trouvant peu convenable cette exhibition de soi-même dans son propre journal. — Quand le livre parut chez Malassis, Monselet oublia Pelloquet, ce qui était bien naturel.

Mais si Pelloquet ne trouva pas toujours chez ses contemporains la justice qu'il méritait, il trouva toujours chez ses amis des cœurs dévoués qui ne lui faillirent jamais.

Un jour arriva.— il avait 48 ans, — où épuisé, usé jusqu'à la corde, la langue à demi-paralysée, faisant des efforts inouïs pour prononcer ces mots : Figaro, Garibaldi et ne parvenant qu'à bégayer Zicavo et Ga...garildi... Go.. .Jjradi.. on l'envoya

à Nice ; mais Pelloquet ne pouvait plus être

sauvé. Devenu gâteux, incapable de veiller sur lui-même, ne répondant à toute question que la syllabe oui. mais tourmenté par un vague désir de revenir à Paris au milieu de ses amis. Pelloquet l'ut trouvé un jour errant dans les environs de Grasse ; arrêté comme vagabond, mis au dépôt, puis, 1p lendemain, ramené à Nice entre deux gendarmes, passant la nuit au poste et finalement

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conduit à l'hospice de Saint-Pons d'où il ne devait plus sortir

Telle fut la fin de Pelloquet !

Je ne connais rien de plus lamentable.

JULES ViARD

Encore un vieil ami auquel il ne m'a pas été donné de rendre les derniers devoirs ! Quelques mois avant sa mort, je l'avais rencontré pâle, amaigri, errant dans le passage Jouffroy à la recherche de je ne sais quoi ou de je ne sais qui. . . probablement d'un capitaliste qui put lui donner les moyens de mettre à exécution tous les projets que, fouetté par la misère, son cerveau enfantait chaque jour... un omnibus inépuisable aujourd'hui, demain 1$ piscine-vivier qui devait enrichir tout Montmartre ! un autre jour, une organisation du travail intellectuel ; l'établissement d'une banque européenne de la librairie; — la fondation du crédit intellectuel. ..

Ce fut la dernière fois que je le vis; j'étais en voyage quand, ouvrant le Figaro Je lus ces lignes signées de Villemessant : « J'ai reçu ce matin 3 mars (1865) une lettre d'un négociant, qui m'annonçait que Jules Viard, un de mes anciens collaborateurs, était à toute extrémité et désirait me voir avant de mourir.

Aussi un quart d'heure après la réception de

cette lettre, entrais-je dans le domicile de celui qui fut tour à tour mon coopérateur et mon adversaire.

Il était trop tard !

Jules Viard était mort dans la nuit.

Je l'ai trouvé étendu sur un misérable grabat et tellement amaigri, tellement défiguré par la souffrance et l'agonie, qu'il était impossible de retrouver les traits connus.

Ce qui Ta tué, c'est — dit le médecin — une phthisie galopante-; c'est — disent ceux qui ont été témoins de ses dernières luttes — la désillusion, le désespoir, la misère. Il semait les idées, les autres en récoltaient les fruits. Il cherchait, il trouvait, les autres appliquaient ses découvertes. Et tandis qu'il s'épuisait en efforts incessants et stériles, la pauvreté féroce ravageait sa maison et minait sa vie.

La presse vient de perdre un de ses soldats les plus indisciplinés, mais les plus ardents, son enfant terrible. Il avait un talent réel, un esprit prompt et agressif, qu'il a mis au service d'opinions qui ne sont pas les miennes, mais qu'il n'est pas l'heure de discuter. Non, ce n'est pas l'heure, car je le vois encore allongé sur cette horrible couchette, émacié, jauni, méconnaissable. . . »

Voilà où vingt ans de luttes, d'efforts, de misère courageusement supportée, de déceptions patiemment subies, avaient conduit un homme d'un véritable talent, d'un esprit des plus vifs et des plus alertes, mais auquel une sorte de fatalité sembla s'attacher dès ses premiers pas. Il n'est point vrai, comme quelques-uns l'ont écrit, que Jules Viard fut aban-

LA FOSSE COMMUNE il 9

donné de sa famille qui l'aurait vu avec regret entrer dans une carrière où il fallait courir tant d'aventures et se heurter à tant d'obstacles. Non, ce que sa mère ne lui pardonna jamais, c'est sa collaboration au Peuple de Proudhon, ce sont ses opinions anti-religieuses

Un jour — il y a bien longtemps de cela, Yiard n'était pas encore marié, — il était très-malade et devant les inquiétudes croissantes du médecin, des amis crurent devoir écrire à sa mère. Celle-ci moitié croyant, moitié doutant, arriva cependant avec sa fille ; Yiard avait le délire et, assis sur son lit, divaguait à tète perdue, Théodore de Banville, je crois, était près de lui; les deux femmes s'arrêtèrent brusquement sur le seuil de la porte, et là froidement, sèchement, la mère se tourna vers sa fille et lui dit : Tu vois, toujours la même comédie. . . ; Et elles se retirèrent.

Il fit pendant sa vie plusieurs tentatives pour se rapprocher de sa mère qu'il aimait beaucoup, mais Dieu seul sait ce qu'il peut y avoir au fond d'un cœur qu'il occupe tout entier. . . . Lisez ceci, ce fut la dernière fois que ce pauvre cœur blessé essaya de croire qu'il avait encore une mère ; il lui écmit :

Ma chè

ère maman,

Je viens de perdre mon joli et bon petit Paul, mon enfant bienaimé ; il avait ta belle figure et quand je le regardais, je te voyais en lui, qui te ressemblait d'une façon si frappante...

J'ai compris alors, quand j'ai perdu mon cber petit, plein de vie et de santé, en trois jours, d'une cruelle maladie, quelle borrible douleur de toute la vie c'était que celle de perdre son enfant; j'ai

songé avec angoisses et avec regrets à ton chagrin d'avoir perdu ton fils vivant; et comme la mort peut, hélas ! nous frapper au moment où nous y pensons le moins, je ne veux pas du moins mourir sans avoir fait près de toi une démarche solennelle et décisive pour nous réconcilier de tout cœur.

Faute de nous comprendre, nous nous sommes fait bien du mal l'un à l'autre, chère mère; je le regrette, quant à moi, bien sincèrement et bien amèrement. Si tu m'avais bien compris, comme tu m'as bien aimé, j'eusse été le plus heureux des hommes et toi la plus adorée des mères.

Je viens donc à toi, spontanément, sans arrière-pensée, te demander pardon, absolument, de toute la douleur que j'ai pu te causer involontairement ; je te prie de m'assurer ce pardon, comme il t'est demandé par ton fils, sans réserve, et je crois que le pauvre petit Paul, déjà si aimant, si affectueux, m'inspire cette bonne et salutaire pensée qui me pousse à t'écrire >

Aujourd'hui, en transcrivant cette lettre, j'ai les yeux pleins de larmes, cette lettre à laquelle cette femme, je n'ose plus dire cette mère, ne répondit pas. Et, le matin du jour où il l'écrivit, Viard effroyablement pâle, les yeux gonflés par les larmes, descendait la rue Notre-Dame-de-Lorette,un paquet soigneusement enveloppé sur les bras : c'était le cadavre de son petit Paul, de son enfant bien-jumé qu'il portait chez Nadar pour le faire photographier ! de cet enfant dont j'ai vu depuis le portrait, les jouets, le petit sabre, le tambour, pendus au fond du lit de ce pauvre père à qui aucune douleur humaine ne fut épargnée et qui, amère1

ironie, avait publié un livre intitulé : Les petites joies de la vie humaine; son livre ! le livre qu'ilaimait, celui qui contient son enfance littéraire, ses vingt-cinq ans, ses sourires, ses pleurs, ses douloureuses et chères expériences de la vie et ses amours ... ! ce livre qu'il avait rapporté, disait-il

de la Bohême, où l'on aime, où l'on souffre, où Ton lève, où Ton travaille, où Ton rit, où l'on mange si 1 eu, où l'on a pourtant si bon appétit! de la Bohême tint calomniée.

Et moi, j'étends la main et prends dans le coin de ma bibliothèque, où sont les livres avec affectueuse dédicace, ce pauvre volume qui lui coûta tant de peines.... Je l'ouvre et je tombe sur ce passage :

Chère et sainte pauvreté, toi qui, dans ce tempsci, es comme un brevet d'honnêteté, de travail et de dignité, sois bénie et glorifiée dans tous les cœurs, comme tu Tes dans le mien !

Le riche oisif, le cupide homme actif, qui rêve millions à gagner (comme si l'homme qui possède en ce moment plus que son pain sur la terre, pouvait se vanter d'avoir gagné ce qu'il possède!); l'ambitieux, le penseur de riens, celui que ne toucha jamais l'ardent amour du juste et de la divine beauté, te méprisent, ô pauvreté! Moi, je t'honore, je te salue et je t'aime !

Par toi, je me sens bon, meilleur que les autres, plus grand, plus homme; et jamais je n'échangerais leurs fiévreux délires, leurs espérances insensées, leurs prospérités insolentes, leurs spéculations coupables, contre ce qu'ils appellent tes douleurs et ton ignominie; mais ce que j'appelle, moi, tes joies, tes extases, tes profondes voluptés et ta gloire éternelle !

Pauvreté, c'est le lot commun de toute la race humaine, qui par la lutte qu'elle doit soutenir contre les éléments, le besoin et la nature, s'a-

grandit, se purifie, se fortifie et se renouvelle sur la terre en aspirant à la réalisation du souverain bien : la tâche accomplie dans le travail, dans l'amour et dans la vertu ! Le progrès général vers le bien-être, par la solidarité de tous dans les efforts et les labeurs !

Non! je ne profanerai pas ces joies sublimes des cœurs qui se sont voués pour toujours à ton culte, chère et sainte pauvreté, en tentant d'énumérer ici , au milieu de ces pages ironiques et frivoles, toutes les jouissances inénarrables que tu m'as données, mon amante !

Tous ceux qui t'aimen t et qui t'ont aimée communieront d'ailleurs en toi, avec moi. sans que besoin soit d'exposer leur bonheur aux rires et aux quolibets des hommes d'affaires !

Chère et sainte pauvreté , toi qui dans ce tempsci es comme un brevet d'honnêteté, de travail et de dignité, sois reine et glorifiée dans tous les cœurs, comme tu l'es dans le mien.

Malheureux homme ! son amour était payé de retour et son amante — comme il dit — lui fit manger tant et tant de vache enragée qu'il en mourut... vous avez vu comment. Eh bien ! le tribunal dut condamner la mère de Viard à faire une rente alimentaire aux deux malheureuses filles qu'il laissait derrière lui, afin qu elles ne mourussent pas de faim — comme leur père !

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