‹ Les Derniers bohêmesChapitre 25 sur 47 · ALFRED DELVAU · texte numérisé non relu

ALFRED DELVAU

Je lui en ai voulu longtemps, non pas de m'avoir trompé/lui, mais de m'être trompé, moi sur son compte ! L'ami qui me l'avait présenté, m'avait dit : tu vas voir un homme, celui-là ! il a souffert, c'est un vrai républicain, un pur 11 a mangé des racines dans les fossés des fortifications plutôt que de et de Un autre s'écriait : c'est une nature sévère, franche, un peu sauvage, aimant le grand air et la liberté .... Un troisième me parlait de sa sévérité de principes, de son exagération de dignité et des ombrageuses fiertés de sa pauvreté. Quant à Duchesne, il écrivait : « Ce que les délicats recherchent et goûtent surtout en lui, c'est cette exquise urbanité de formes, cette mesure et çetje politesse de langage qui sentent leur dix-septième siècle d'une lieue. — Delvau sait être véritablement gentilhomme, dans le sens large et humain, de ce mot trop peu compris. »

Quand ce pauvre Delvau mourut, on l'enterra avec tout cela, avec. les sévérités de principes, les exagérations de dignité, les ombrageuses fiertés de sa pauvreté et aussi l'exquise urbanité de formes, la

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politesse de langage et tout ce qui, en lui, sentait d'une lieue son dix-septième siècle.

C'était du reste, le fonds de commerce sur lequel il vivait et que défendaient pour lui — et un peu pour eux — certaines gens peu experts en ces matières.

Quant à lui , Delvau , si vous lui parliez de la manière dont il était entré au Rabelais,et surtout de la façon dont Aitève Morand en était sorti, de deux épithètes accolées au nom de Maurice Lachâtre {le Rabelais, 1857 : un petit rien, mais qui peint l'homme ! ) , si vous lui parliez de ses différends avec Vaudin, Thiery, Simon, Godard, etc., de ses articles du Figaro où sous un nom d'emprunt il attaquait vivement les colonnes « vespasiennes » du Siècle, au bas desquelles il avait cependant déposé souvent des articles dont il avait peut-être même encore en poche quelques gros sous , sijvous lui parliez de son dernier article sur Michelet où avec Duchesne — encore sous un faux nez — il défendait pieusement la religion menacée, si vous lui parliez de la façon — sans façon — avec laquelle il avait pratiqué de larges coupures dans un livre de Loredan Larchey, et surtout de la manière dont il avait défendu les dits emprunts, etc., etc., etc.; — eh bien, lui, Delvau, vous répondait immédiatement qu'il avait bien autre chose à faire qu'à s'occuper de pareilles niaiseries, qu'il était pauvre, qu'il n'avait pas de temps à perdre dans des discussions gratuites et que c'était bien mal de chercher à lui enlever le pain de la bouche. — Et il vous disait cela avec forces citations grecques, la-

tines, ou encore des maximes tirées des meilleurs auteurs allemands, espagnols, anglais, etc.. gens qu'il ne connaissait que très-approximativement.

Je ne sais quelle idée ce malheureux Duchesne se faisait du XVIIe siècle, mais vraiment, en fait de gentilhomme, il était peu difficile. — J'arrivais àParis et je ne demandais pas mieux que de faire commerce d'amitié avec les gens qui avaient conservé les grandes traditions du dix-septième siècle... une plus ample connaissance du gentilhomme en question me remit vice dans le chemin de la raison... de la saine raison.

Je venais de publier — le moi est haïssable a dit Pascal, et je suis bien de son avis, mais je raconte mes souvenirs et non pas ceux de mon voisin ; si je mettais ce voisin en mon lieu et place — ce qui serait préférable littérairement parlant — j'altérerais la sincérité de cespetits croquisqui n'ont ,du reste, d'autre valeur que celle que peut leur donner la bonne foi avec laquelle ils sont écrits ; — cela dit, je reprends : je venais de publier une brochurette (1857 dont le Figaro avait donné de larges extraits et dame ! je croyais que c'était arrivé, comme nous disions alors, mais Delvau!... je l'entends encore s'écrier douloureusement: faites attention, mon cher ami — et ce disant, il souriait à l'italienne, — c'est une infâme boutique que celle-là, ils vont vous attirer dans leur caverne, prenez garde, vous êtes jeune, il ne faut qu'un instant pour vous perdre à tout jamais; — puis s'élevant, s'élevant, ilme parla de sévérité de principes, d'incorruptibilité et aussi de racines dans les fossés des fortifications...

J'étais attéré !

Heureusement, Rolland., qui plus tard devait faire des cantates et Duchesne, qui n'était pas bégueule, me consolèrent... et où je fus complètement consolé c'est lorsque Delvau quelque temps après se glissa dans la place grâce à la protection de Duchesne qui venait d'y entrer. Ce fut diffficile. . . — on ne l'aime pas là-bas, je ne sais pourquoi, disait Duchesne, et j'aurai bien du mal à lui faire prendre pied; et j'ai bien ri, dans ma barbe, en entendant cette petite conversation — certain 31 décembre :

Duchesne à Delvau : — Tu ne peux t'en dispenser, nous (c'est-à-dire certains rédacteurs avec les employés des bureaux) offrons demain à madame de Villemessant une boîte de bonbons de chez Boissier (mes souvenirs sont tellement précis que je me souviens encore que ce fut Jean Rousseau qui acheta la boîte), c'est tant par personne et il faut que tu viennes.

Et Delvau paya et alla, et, quand le soir, je demandai à Duchesne des nouvelles de cette petite fête de famille : décidément, me dit-il, ce sera dur de le faire entrer dans la maison ; le patron m'a dit, après les premiers compliments, qu'est-ce que c'est que ce rousseau qui est là-bas ? (Delvau se tenait modestement à l'écart derrière ses principes et sa dignité) — c'est Delvau — Ah! je n'aime pas cette tète-là. et le monarque tourna le dos à son nouveau sujet.

Mais Delvau n'était pas homme à reculer pour si peij et il pénétra dans la place tant et si bien que quand il demandait de l'argent, il le faisait si

gentiment que Duchesne s'écriait : « Nous ne sommes pas fâchés que le public sache en quels vers et en quelle prose se demandent les avances au Figaro » et il publiait une humble requête à Figaro dont voici la dernière strophe :

Je veux partir pour Bougival

Ou pour Saint-Germaiu dit en Lave

Je veux courir du mont au val,

Du val au mont, comme uncipaye!..

Mais pour vaquer en sûreté

Dans ce pays charmant de Tendre,

Il faut un passeport d'été

Siffné Garât — ou bien Legendre .

Et. craignant que les ombrageuses fiertés de sa pauvreté ne jetassent quelqu'obscurité sur le sujet, Delvau ajoutait en bonne et claire prose : «Le passeport dont s'agit coûte 600 fr. et j'en ai plus sérieusement besoin que je n'en ai l'air. Si vous voulez me le délivrer, je vous en serai très-reconnaissant. . , etc. »

Bref, cette histoire-là et une douzaine d'autres plus typiques encore et que je raconterais également — s'il le fallait — me montrèrent à quelle sorte de gentilhomme (puisque gentilhomme il y a) j'avais affaire.

Gentilhomme de la Bièvre sur les bords de laquelle il avait poussé, Delvau n'avait rien du peuple, du vrai peuple dont, à de certaines occasions, il se vantait de sortir. C'était un faubourien jaloux doublé d'un bohème orgueilleux...; il avait du talent, l'esprit parisien, une sorte de sensiblerie, de mélancolie à fleur de peau qui n'était pas sans

charme, mais tout cela manquait d'une qualité essentielle, la sincérité. Il était laborieux, il avait de la mémoire et comme il avait aussi des instincts de lettré , cela lui servait à développer certaines facultés d'appropriation, d'assimilation qu'il possédait naturellement et à remplacer une instruction absente par une sorte de connaissance superficielle de toutes les littératures possibles.

Aussi avait-il la manie, comme je l'ai dit plus haut, de bourrer ses articles de phrases grecques ou latines et de citer des fragments des meilleurs contemporains russes, anglais, allemands, chinois... tout lui était bon et cela, en disant mielleusement à propos, je crois, du manque d'instruction de Murger : « ce n'est pas moi — humble et ignorant — qui fais à sa mémoire ce reproche pédantesque, ce n'est pas moi qui lui impute à crime l'insuffisance de son éducation première, son ignorance en un mot. »

Et le lendemain de la mort de Delvau, je lus encore dans quelques feuilles que c'était une nature sévère, franche, un peu sauvage, aimant le grand air, la liberté — et la franchise, cette liberté de la parole poussée jusqu'à l'excès.

La franchise !...

C'est justement ce qui a toujours manqué à Delvau dans ses livres... et autre part.

J'ai été dur pour Delvau, c'est possible !

J'ai le sentiment très-vif du juste et de l'injuste et je réserve mes tendresses pour d'autres fous (vous les trouverez dans ce livre) que les exagéra-

tions de dignité, les ombrageuses fiertés de pauvreté, les sévérités de principes ont tué réellement et que regardaient comme des imbéciles tous ces farceurs à principes qui, rougissant à huis-clos d'écrire dans certaines feuilles, ne se plongeaient pas moins voluptueusement jusqu'à, mi-ventre dans leurs eaux grasses .

J. MAILFER

C'était un artiste, un vieux graveur, élève de Pollet ; la vue s'était affaiblie et le père Maiîfer (nous l'appelions ainsi familièrement) vivait tout doucement, tout tranquillement d'une petite rente et descendait paisiblement le fleuve de la vie. Il travaillait à une grande planche de cuivre : un Christ, je crois, et qui devait être son œuvre. Nous l'aimions tous, car il était sincèrement bon et l'avait prouvé plus d'une fois; il était doux, souriant, d'une humeur égale ; indulgent pour tous, il ne voulait cependant pas qu'on touchât au trône et à l'autel. Ah ! dame, il n'entendait pas raillerie sur ce chapitre-là : c'était une sorte de légitimiste que des relations journalières avec des républicains avaient rendu orléaniste (on était sous l'Empire).

Un jour nous ne le vîmes plus, ni le lendemain ni les jours suivants... on s'inquiéta; mais il faisait de temps en temps un petit voyage, on attendit..., une semaine se passa, puis deux, puis

trois Alors, quelques amis firent ouvrir sa

petite chambre de la rue Véron et on trouva Mailler pendu à une corde, les jambes repliées sous

1 ui, car il touchait au plancher ; — à côté, une chaise renversée et une bouteille d'eau-de-vie complètement vide.

Il y avait 21 jours que Mailfer était accroché là.

C'était le 13 novembre 1860 ; il était rentré plus tôt que d'habitude, avait acheté un litre d'eau-devie chez l'épicier voisin, s'était déshabillé en arrivant chez lui. avait mis deux chemises propres l'une sur l'autre et passé un pantalon de coutil (on était au 13 novembre) ; puis il avait réglé ses petites affaires. Sur la note de la blanchisseuse était la petite somme qui devait lui revenir lorsqu'elle rapporterait le linge qu'elle avait à lui ; de pressantes recommandations étaient faites au concierge afin qu'il remit à l'épicier la bouteille d'eau-de-vie dont le contenu avait été payé mais dont le verre lui appartenait... etc. Ensuite, il avait écrit une lettre au crayon — après avoir eu soin d'en mettre l'adresse à la plume — ; je railà,sous les yeux, cette lettre : elle est tout entière consacrée à des affaires d'intérêt, l'écriture est ferme, à la dernière ligne, dans un adieu de trois mots, la main a un peu tremblé... Puis il avait attaché'par les deux bouts la corde à la porte de sa cuisine, après l'imposte, et mis la bouteille sur une chaise qu'il avait placée près de lui . Ces préparatifs achevés , Mailler passa la tète dans cette espèce de nœud coulant, étendit le bras, prit la bouteille qu'il but avidement, et, d'un coup de pied repoussant la chaise, resta là à demi asphyxié, à demi-étranglé.

Le médecin qui coupa la corde, jeta le corps sur

un matelas qui était à terre dans la pièce voisine, et, amère ironie, le bras du pauvre vieux graveur vint s'allonger contre la fameuse planche de cuivre — son œuvre — qui se trouvait debout appuyée contre la muraille.

Quelle était donc la cause de cette tragédie ? Que s'était- il passé dans cette âme dont les passions devaient depuis longtemps être singulièrement refroidies, sinon éteintes ? Ah ! le cœur humain est plein de sombres abîmes. Tous les jours, nous coudoyons — souriants et inconscients — des drames terribles, des drames inconnus plus invraisemblables et cent fois plus vrais que les inventions saugrenues à l'aide desquelles des niais — de ma connaissance et de la vôtre — excitent et surexcitent la curiosité du vulgaire.

Chacun de nous chercha dans ses souvenirs ce qui pouvait se rattacher à ce dénouement tragique.

Mailfer était très-noctambule, nous ne pouvions jamais le décidera rentrer chez lui; il voulait toujours aller, et toujours, et toujours. Un matin, vers une heure et demie, il me supplia de monter avec lui à la Maison d'Or.

— Que diable, voulez-vous que nous allions faire là-haut ? lui dis-je en bâillant, à deux, çà n'est pas gai.

— Eh bien ! nous fumerons un cigare en buvant du Champagne et en causant philosophie.

Et comme je résistais: — Je vous en supplie, me dit-il, ne me quittez pas, c'est un service que je vous demande.

Sa voix avait quelque chose de sérieux et de triste qui me frappa, je cédai, et, comme deux heures après nous sortions de la Maison-d'Or, au petit jour, Mailfer radieux, s'écria : Ah ! voilà le jour, allons à Chatou.

J'allai me coucher, mais il se rendit à Chatou chez le père Fournaise.

Une autre fois, ayant un peu bu, Mailfer, qui parlait de Rouen, s'arrêta brusquement et s'écria: Oh

quand je pense, c'est là que je l'ai rencontrée

c'est à ce voyage-là... oh !...

Nous changeâmes de conversation et je me rappelai plus tard que ce soir-là il mit une insistance étrange à ne pas vouloir regagner Montmartre.

Je me souviens qu'un jour aussi — et il a fallu cette fin lugubre pour que je me rappelasse une causerie à laquelle je n'avais naturellement attaché aucune importance... depuis, j'y ai pensé souvent, — Mailfer, qui avait lu mon livre sur la Morgue, me questionna longuement au sujet des différents genres de suicide. Dame ! à cette époque-là, je possédais mon noyé sur le bout du doigt, l'asphyxié était pour moi sans mystère, mais, je l'avoue, je gardais toutes mes tendresses pour le pendu, et, plein de mon sujet, je lui fis une si charmante description de cette manière de voyager dans l'espace que c'était à donner envie de partir de suite par cet aimable chemin.

Il ne voulut pas encore rentrer ce soir-là.

Cet homme avait peur d'être en face de lui-même, il craignait la solitude !... Il savait qu'il se tuerait un jour... mais il reculait.

Quand nous le quittions, lui, calme, tranquille,

sain de corps — et d'esprit (nous le croyions), eh bien ! il cherchait partout des cabarets encore ouverts pour y boire de l'eau-de-vie, coup sur coup, à pleines et rapides gorgées, comme on avale une médecine, puis venait tomber ivre-mort devant chez lui. Le concierge se levait, le hissait tant bien que mal jusqu'à son logement dont il ouvrait la porte, mettait la clef en dedans, poussait... le cadavre à l'entrée de la pièce, et sortait discrètement, retirant sur lui la porte. — Mailfer lui avait enjoint de la façon la plus sévère de ne faire strictement que cela et surtout de ne pas pénétrer dans la chambre.

Un voisin l'entendit souvent aussi se promener la nuit avec agitation; il pariait haut, semblait accuser quelqu'un: le misérable ! ah ! quel malheur!... il ne sait pas le mal qu'il m'a fait... etc.

On trouva derrière le lit, sous les briques, un rasoir, un pistolet... de la poudre.

Il y avait longtemps qu'il tournait autour.

Nous ne sûmes tout cela que plus tard. Mais à l'époque, le lendemain de ces nuits terribles, nous retrouvions Mailfer, doux, calme et souriant comme d'habitude, prêt à rompre une lance en faveur de la religion menacée...

Nous ne chercherons pas la femme, mais elle y était (n'est-elle pas partout?) et Mailfer aigri, rebuté, n'ayant pu obtenir la main de celle qu'il aimait, s'était peu à peu désintéressé de son art et déshabitué du travail ; il s'était fait cette vie horrible, tranquille et douce en apparence, désespérée et épouvantable lorsqu'il se trouvait en tête à tête avec

lui-même. Il avait divisé son petit capital, tant par jour; cela lui faisait quelques années et Mailfer s'était dit : si pendant ce temps, malheureusement la mort ne vient pas à moi, eh bien ! le dernier jour arrivé, j'irai à elle — car il réprouvait le suicide.

La mort ne vint pas, alors Mailfer, qui était un honnête homme, partit... la veille du dernier jour.

Nous l'enveloppâmes dans un de ses draps avant de le mettre dans la bière, tel que nous l'avions trouvé au bout de la corde. — Cette corde 1 personne n'osa la détacher du cou et il l'emporta avec lui.

Je vois encore le bout tout tortillé grimper derrière l'oreille.

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