CHARLES BAUDELAIRE
Dans ce bouillonnement de médiocrités, dans ce monde épris des perfectionnements matériels qui est notre monde d'aujourd'hui, un homme a paru qui a été grand, non-seulement par sa subtilité métaphysique, par la beauté sinistre ou ravissante de ses conceptions, par la rigueur de son analyse, mais grand aussi et non moins grand comme caricature. Du sein de ce monde goulu, affamé de matérialités, il s'est élancé dans le rêve où il est resté ce que fut et ce que sera toujours le vrai poète, — une vérité habillée d'une manière bizarre, un paradoxe apparent, qui ne veut pas être coudoyé par la foule, et qui court à l'extrême orient quand le feu d'artifice se tire au couchant. Sa poésie est quelque chose de profond et de miroitant comme le rêve, de mystérieux et de parlait comme le cristal. Aucun homme n'a raconté avec plus de magie les déceptions de la vie humaine et de la nature ; — l'hallucination, laissant d'abord place au doute, bientôt convaincue et raisonneuse comme un livre; — l'absurde, s'installant dans l'intelligence et la gouvernant avec une épouvantable logique ; —
l'hystérie, usurpant la place de la volonté, la contradiction établie entre les nerfs et l'esprit et l'homme désaccordé au point d'exprimer la douleur par le rire. Il analyse ce qu'il y a de plus fugitif, il soupèse l'impondérable et décrit, avec cette manière minutieuse et scientifique dont les effets sont terribles, tout cet imaginaire qui flotte autour de l'homme nerveux et le conduit à mal.
L'ardeur même avec laquelle il se jette dans le grotesque pour l'amour du grotesque et dans l'horrible pour l'amour de l'horrible, sert encore à vérifier la sincérité de son œuvre et l'accord de l'homme avec le poète. 11 lui sera donné de conquérir l'admiration des gens qui pensent, par son amour du beau, par sa connaissance des conditions harmoniques delà beauté, par sa poésie profonde et plaintive, ouvragée néanmoins, transparente et correcte comme un bijou de cristal — par son admirable style pur et bizarre — serré comme les mailles d'une armure — complaisant et minutieux — et dont la plus légère intention sert à pousser doucement le lecteur vers un but voulu — et enfin surtout par ce génie tout spécial, par ce tempérament unique qui lui a permis de peindre et d'expliquer, d'une manière impeccable, saisissante, terrible, Yexception dans l'ordre moral.
A la vision du vrai qu'il avait toujours en lui — véritable infirmité dans de certaines circonstances — il joignait une délicatesse exquise de sens qu'une note fausse torturait, une finesse de goût que tout, excepté l'exacte proportion, révoltait, un amour insatiable du beau, qui avait pris la puis-
sance d'une passion morbide ; vous ne vous étonnerez donc pas que pour un pareil homme la vie soit devenue un enfer, et qu'il ait mal fini : admirez qu'il ait pu durer aussi longtemps.
Un jour vint, jour fatal, où après avoir franchi les hauteurs les plus ardues de l'esthétique et plongé dans les abîmes les moins explorés de l'intellect humain, la raison fut culbutée de son trône de souveraine. Car il est défendu à l'homme sous peine de déchéance et de mort intellectuelle de déranger les conditions primordiales de son "existence et de rompre l'équilibre de ses facultés avec les milieux où elles sont destinées à se mouvoir, en un mot de déranger son destin pour y substituer une fatalité d'unnouvean genre.
C'est ce que fit malheureusement Baudelaire.
Je n'ai pas voulu laisser passer ici cette figure si expressive, si originale, cette organisation exceptionnelle si intéressante pour les lettrés et les délicats — sans lui consacrer quelques lignes.
Ceux qui aiment Baudelaire et qui ont lu et relu ses ouvrages s'apercevront vite du procédé que je viens d'employer pour tracer la caractéristique d'un des hommes de lettres les plus singuliers de notre époque, bien que ses bizarreries et ses excentricités fussent plus voulues que réelles, et qui fut aussi l'un ,des écrivains les plus originaux de ce temps. En agissant ainsi, j'ai cru devoir une fois de plus rendre hommage à ce talent puissant et convaincu pour lequel j'ai toujours ressenti la plus vive et la plus sincère admiration.
Depuis la fin de l'année 1865, Baudelaire, atteint
de paralysie, d'aphasie, (il avait perdu la parole, il entendait, voyait, comprenait, mais ne pouvait rien répondre — crê nom étaient les seules syllabes que, dans son impuissance, ce poète, jadis causeur si fin et si brillant, parvenait à articuler,) traîna sa douloureuse existence — et cela en pleine possession de son intelligence si subtile, si personnelle et jusqu'à la fin, dit un de ses intimes, si consciente et si maîtresse d'elle-même.
Sa physionomie avait quelque chose d'étrange et de saisissant ; ses yeux... Mais ma foi je ne m'y risque pas. Il y a une douzaine d'années, Baudelaire, pas content, mais pas content du tout de son portrait que j'avais tracé en quelques lignes dans mon Histoire de la Presse parisienne, essaya de me prouver que je m'étais trompé, que j'avais pris un autre Baudelaire pour lui. « On me l'a montré une fois à moi-même, m'écrivait-il, c'était un Baudelaire fort désagréable et cette confusion n'avait rien de réjouissant pour ma vanité. Je ne suis pas aussi répugnant que le Figaro a essayé de le persuader... etc. »
Carjat a fait de lui une très-belle photographie.
GEORGES DETOUCHE
Dans les premiers jours de septembre 1868, mourait à l'hôpital Necker après soixante-cinq heures d'agonie un des bohèmes les plus singuliers de notre époque ; il s'appelait Georges Detouche et avait fait tous les métiers possibles... et quelques autres avec. Il avait été clerc d'avoué, pitre (à Lyon par exemple) faisant la parade du haut des tréteaux et annonçant à grand renfort de lazzis les exercices de la troupe à laquelle il avait l'nonneur d'appartenir ; les mauvais jours étant arrivés, il était devenu secrétaire de Ponson du Terrail, souffleur au théâtre de Montmartre et avait travaillé pour Massenet de Marancour qui, un moment, fit confectionner certains bouquins pour certains libraires par certains gens de lettres faméliques et... peu scrupuleux.
C'était un garçon d'un esprit bizarre, donnant plus au rêve qu'à la vie réelle, et que certaines étrangetés malsaines , du reste plus voulues que réellement senties, attiraient et retenaient ; et une étude un peu serrée sur ce père de famille, car Detouche était marié et avait des enfants, nous entraînerait dansdes cas de physiologie des plus curieux,
mais aussi des plus difficiles à raconter à d'autres qu'à des médecins. Las, harassé, le cerveau fatigué des voyages qu'il ne cessait de lui faire faire à travers les espèces imaginaires, Detouche se prit un jour, avec une ardeur qui tourna vite à la manie, à désirer mourir ou, mieux, se réfugier pour
toujours dans le rêve Il essaya de se tuer, il
l'essaya vingt fois; un jour on le trouva pendu au bois de Boulogne, on le décrocha et on le rapporta chez son père — un huissier — qui, profitant de cette circonstance pour s'en débarrasser, le fit mettre dans une maison de fous. Plus tard, il essaya de l'Arc-de-Triomphe ; mais soit qu'il craignît de tomber sur l'entablement, soit pour tout autre motif, il redescendit tranquillement et alla à Clamart. Là, étendu sur l'herbe., il fit la connaissance d'un particulier mal mis, qui, comme lui, avait assez de l'existence ; ces deux messieurs causèrent de la vie future, puis, le moment venu... le particulier hésita et laissa Detouche, qui, bien décidé à ne pas rentrer à Paris, alla, sans plus chercher, se jeter la tête la première dans un de ces puits à extraire la pierre. Pendant que les pompiers prenaient des mesures pour le tirer de là, il se détacha de la margelle une énorme pierre que Detouche, couché sur le dos et incapable de faire le moindre mouvement, eut la satisfaction de voir dégringoler et tomber... à côté de lui. Quand on le sortit du puits, on s'aperçut qu'il avait les deux jambes brisées; il fut transporté à l'hôpital Necker où on l'aurait sauvé (il serait resté infirme), si la suppuration ne s'était pas arrêtée brusquement, et Georges Detouche mourut simple-
ment de la poitrine, — comme une jeune fille,
disait-il en souriant. A l'hôpital, Detouche joua la comédie — à cause des douceurs, et il passait sa langue sur ses lèvres sensuelles, — se confessa et mourut le plus chrétiennement du monde.
Ii avait rêvé beaucoup de livres, mais s'était toujours contenté de les raconter d'une façon très-spirituelle, du reste; il ne parlait que de grands travaux, d'épopées... et ne faisait que de petits articles dans de petits journaux; il produisit peu, comme ses pareils, et, sans parler de sa collaboration anonyme, je ne connais guère de lui que le Sommeil du juste, V Entendement philosophai , le Vin, VAmour et le Tabac et quelques autres articles épars ça et là. L'un d'eux m'avait frappé jadis, c'est le Vin; à mon avis le meilleur :