‹ Les Derniers bohêmesChapitre 27 sur 47 · PERSONNAGES · texte numérisé non relu

PERSONNAGES

Jean, mécanicien. — Jacques, chauffeur.

{Le théâtre représente une locomotive).

Jean [très anime"). — Pousse-moi un peu par les épaules^ je ne peux pas monter.

Jacques {le poussant) . — Tiens-toi bien, mon brave, si le chef passait nous serions mis à pied.

Jean. — Donne-moi ce petit panier qui est là. . . . à terre. . . . à coté de toi. . . ., là, près de tes pieds. . . . mais là! te dis-je. . . . ah ça ! tu n'y vois donc plus, vieux ?

Jaaques. — Le voilà. . . . Qu'y a-t-il dedans?

Jean. — Du vin ! arrive à présent. . . . Ah!!! que je me sens faible !

Jacques. — Et bien! et moi donc, il me semble que je suis entre deux airs en plein air. . . . Chut ! parlons plus lias.

Jean. — Dis donc, est-ce qu'il n'a pas sifflé?

Jacques. — Je n'ai pas entendu. . . . mais qu'importe! les wagons sont attachés, je crois .... Au diable ! je n'y vois plus clair. . . Marche ! touche ! . . .

Jean, {prenant le régulateur)* — Dieu qu'il est dur!. . . Donnemoi donc un coup de main .... Machine de carton. ... va !

Jacques. — Oh! hisse. ... ça y est. ■ • • Adieu, vat"! et du calme .... toujours, toujours.

Jean. — Asseois-toi là, tiens, sur le coke, je vas te verser un coup il débouche une bouteille) : à ta santé. , . .

Jacques. — Dis donc, il me semble que la trotteuse a trop de vitesse, j'ai envie d'appuyer un peu le régulateur ?. . .

Jean. — Laisse donc, nous arriverons plus tôt.

Jacques. — A ta santé alors!. . . Mais dis donc, pourquoi tes tilles ne sont-elles pas venues dîner avec nous ?

Jean. — Est-ce que je sais, moi ! je leur avais pourtant dit que c'était ma fête . Mais il paraît qu'elles courent les champs depuis trois jours avec deux étudiants, et on ne peut plus en jouir à la maison, elles sont toujours dehors.

Jacques. — Mais Jean, je te dis que nous coupons le vent.. . . modère ton train.

Jean. — Laisse donc rouler et bois un coup. . . . N'est-ce pas que c'est bon l'oie. . . . j'en mange tous les dimanches, l'hiver, moi; ma femme arrange ça crânement, — hein !

Jacques . — Oui, c'est bon l'oie, l'hiver, et les marrons qui sont dedans aussi. Mais j'en ai trop mangé ; ça me fait mal !

Jean. — Déjà la deuxième station passée ; à la bonne heure. — Ça ne traîne pas.

Jacques. — Modère donc, tedis-je! modère donc!!

Jean. — Nous reperdrons le temps sur la grande rampe. . . et tiens, v'ià le fond de la bouteille.

Jacques. — Je sens que je me grise.

Jean. — Dis donc que tu te saoules.

Jacques. — Sais tu une chanson, toi?. . .Mais, là, une belle?. . .

Jean. — Oui, tiens, écoute-moi ça : [il chante à tue-tête}.

Le père Gribouille, Faisait la patrouille Dans une citrouille Au milieu de l'eau, Le petit Jean Broche Au fond de sa poche Fondait une cloche A grands coups d'marteau.

Je la sais depuis 43 ans .... C'est mon père qui me l'a apprise.

Jacques. — Je ne l'entends pas.

Jean . — Approche-toi donc plus ! . . . Deuxième couplet ! . . . ah ! ça, tu dors ?

Jacques. — Non, je suis malade; cette vieille carcasse de fer me cuit les pieds, tandis que j'ai la figure gelée.

Jean. — Approche-toi donc te dis-je; tiens v'ià un verre de vin, ça te remettra!

Jacques. — Vois donc comme les poteaux se suivent vite. . . . tu as tort nous arriverons trop tôt .

Jean. — Tais-toi donc, nous n'arriverons peut-être pas, au contraire.

Jacques. — Pas de bêtise j'ai trois enfants, j'ai peur.

Jean. — Laisse-moi donc la paix avec tes enfants. ... ils te voleront plus tard jusqu'à la laine de tes matelas. . . . Vois mes filles. . . . elles sont propres! .... et moi je suis ivrogne. . . . vrogne. . . . vrogne. . . . comme le vin.

[Les voyageurs aux portières des wagons, poussent des cris lamentables)

Jacques. — Tu pleures donc?

Jean. — Oui, des larmes chaudes, des larmes d'eau- de- vie.. . . Entends-tu les harengs en caque? Ils braillent; je les ai mis en goût tout-à-Fheure. . . . En vlàun train de plaisir!

Jacques. — Viens m'embrasser, vieux compère, j'étrangle, j'ai besoin d'un ami ! . . .

Jean. — Je ne suis pas ton ami ! . . . tu es mon chauffeur .... je suis ton maître !

Jacques. — Mais arrête donc ta bourrique! la terre nous craque sous les pieds, les roues fument et la bielle est rouge ! je te le commande ou sans cela tu vas voir. ... je ne je ne peux plus

me lever.

Jean. — Et moi je bois encore ! je boirai toujours ! je suis un homme. . . . un fort homme. . . . Malheur, je ne pourrai donc pas noyer mon chagrin! . . . allons, encore un verre. . . . Non ! mille tonnerres! que la bouteille y passe tout entière. ...(7/ boit à même le goulot). Et une autre encore après. . . . et moi aussi!. ... Et si

je meurs que le corset de mes fille? leur en brise la taille!

Moi, je suis propriétaire du chemin de fer, je suis colonel ! . . . je suis roi. . . .

Jacques. — Arrête ! Jean .... ar . . . rête !

Jean. — Tais-toi donc, vieux paquet de linge sale.

[Jacques cherche à se lever, perd l'équilibre et tombe hors la ioco- MOtive).

Jean. — {Regardant la place où était Jacques d'un air hébété). Avant de partir, il a laissé au moins son cœur. (Au sortir d'un tunnel). Elle n'est pas longue la voûte aujourd'hui! . . . Tiens, là-bas ! que de lumières. . . . Mais non, que je suis bête ; c'est déjà le jour à une lieue d'ici ! Cependant si c'est la gare!!!! . . Tant pis, je ne me dérange pas. ... ça la crèvera si ça veut. . . . Bataille !! . . . ça se rapproche tout de même. . . . cent mètres encore. . . . Allons! en joue. . . . Feu!. . . .

Patatra ! . . . .

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