‹ Les Derniers bohêmesChapitre 28 sur 47 · EDMOND ROCHE · texte numérisé non relu

EDMOND ROCHE

Une âme d'artiste dans un pauvre corps tout chétif, tout ratatiné ; il avait des hochements de tête de petit vieux et marchait à demi courbé sur une grosse canne à pomme d'ivoire — Marguerite, comme il l'appelait ; elle lui servait à accentuer ses théories musicales, et, de sa main loyale et bonne qui n'eût jamais frappé personne, il l'agitait avec énergie quand il parlait de tous ces farceurs qui remplacent journellement l'inspiration, l'élan, la passion par le procédé. Et il fallait le voir dans un concert, assis dans sa stalle, le menton posé sur Marguerite, secouer la tête et murmurer, pendant que le public applaudissait à tout rompre aux tours de force de l'inimitable virtuose Saponaire de Grinski: Oui, va, allegro alla degiaganda; c'est cela, c'est cela prestissimo mabarbouillando... animal, gredin, etc; et Marguerite mordillait le parquet de sa belle douille de cuivre I Mais aussi comme sa tête fine et intelligente s'animait, comme son œil doux et limpide brillait d'enthousiasme et d'énergie, comme sa main crispée serrait fiévreusement l'inoffensive Marguerite quand « loin des coteries et

des arrière-boutiques où s'élucubrent les réclames musicales, où se fabriquent les réputations dujour, » des artistes comme Armingaud, comme Jacquard, dignes interprètes des grands maîtres, lui rendaient pour un instant ces chefs-d'œuvre aux charmes éternels.

Il aimait la musique, il l'aimait à en pleurer et on sentait que sur cette organisation si nerveuse et si délicate, cet art devait être .tout puissant. Il jouait assez bien du violon et avait été au Conservatoire L'un des bons élèves de la classe d'Habeneck ; mais, hélas ! il fallait gagner sa vie et mon pauvre Roche dut demander à un des pupitres de l'orchestre de la Porte-St-Martin de quoi rie pas mourir de faim pendant le temps de son surnumérariat à l'administration des Douanes. Une fois appointé, il revint vite à ses maîtres chéris, et ses longues soirées se passèrent désormais entre Mozart, Beethowen, Haydn, à l'interprétation desquels il dut toujours ses plus pures jouissances et ses plus douces consolations.

Roche s'essayait aussi à la critique musicale et, disons-le tous bas, à la poésie ; nous en parlerons tout à l'heure. De 1850 à 1860, il fut certainement, parmi les irréguliers de la petite presse écrivant à leur heure et choisissant leur endroit, l'un des plus compétents qui se soit occupé de musique et je n'en citerais pas cinq. Il avait du trait, de la verve, du mordant et quand nous lui disions : Roche, Roche, c'est trop vif, de grâce épargnez ce pianiste, ménagez ce violoniste.. . — Non, disait-il, pas de pitié! il est temps que le règne des charlatans finisse ;

l'art malgré le vulgaire, l'ignorance et la sottise doit tôt ou tard se manifester dans sa magnificence et dans sa liberté ! je trouve qu'un peu de courage et de bonne foi ne seront pas inutiles dans le débat et si, à défaut d'une voix autorisée, je n'apporte qu'une voix convaincue et si ma critique est un peu de la critique à la diable en dehors de tous les usages, de tous les ménagements, elle aura du moins l'honnête avantage de frapper en face.

Et ses articles du Nouveau Journal fd'Amédée Rolland) du Cadet-Roussel, du Biogène (d'Amédée Rolland) de V Effronté, du Diable boiteux, etc., ne donnent pas de démenti à ces fières paroles. Il avait le trait; dix lignes pour le prouver: • Ainsi Berlioz aspire à l'Institut II se sent donc bien vieux ! — J'avoue que je ne puis m'accoutumer à la pensée de le voir affublé du frac à palmes vertes.

— Voyez-vous d'ici cette belle tête si fine, si intelligente, si sarcastique, au-dessus de l'uniforme rétréci ! — Berlioz, l'homme de génie, le hardi violateur des règles, assis dans ce fauteuil, lui qui ne nous •apparaît jamais que debout, entraînant du geste et du regard une armée d'exécutants et soulevant la foule par toute sa force créatrice. — Berlioz votant,

— Berlioz discutant, — Berlioz examinant ! — Berlioz dormant ! — c'est effrayant ! »

Mais il avait mieux que de l'esprit: il connaissait à fond les questions d'art qu'il traitait, ce qui n'est pas aussi commun à notre époque qu'on pourrait le croire et était honnête ce qui est encore d'une certaine rareté. La musique occupa une large place dans sa vie et c'est pour cela que nous lui avons

donné le pas sur la poésie. Ici, il semble qu'il fût moins maître de son instrument ; le corps qu'il lui fallait donner à sa pensée en ternit l'éclat et paraît l'alourdir; il apporte dans sa poésie la même foi, le même enthousiasme, mais il est trahi par la forme, et, écho involontaire des deux ou trois grands poètes de notre temps, il ne nous offre rien de bien original, de bien personnel... C'est une petite note douce et émue, mais toujours remplie de sentiments généreux — du reste, en connaissait-il d'autres !

J'ai là, sur ma table, son petit volume les Algues, livre d'ami, car il ne se vendait pas et Roche ne le donnait qu'aux intimes...., une bonne et cordiale dédicace l'accompagne; hélas! cette pauvre main était glacée par la mort quand l'autre volume parut, le second... le dernier: Poésies posthumes, avec une notice par M. V. Sardou; eaux fortes de Corot, Bar, Herst, Michelin, Grenaud. Paris 1865. La forme se dessine d'une façon plus nette, plus accusée que dans le premier volume ; la plupart des pièces sont inspirées de ses maîtres chéris, dont je parlais tout à l'heure : Mozart, Haydn, Beethowen; parmi elles, je citerai la Transfiguration que je ne trouve point sans charmes. Il manqua à Reçue — Non, ce n'est pas ce que vous croyez;

vous allez bien voir ce qui lui a manqué.

Sa vie fut une lutte continuelle, lutte dans laquelle il fut toujours vaincu, jamais découragé. Plein de foi et d'énergie, il se relevait et gravissait , la montagne qui semblait grandir à chaque chute nouvelle. Il était naturellement gai et son caractère vif etenjoué reprenait vite le dessus ; et quelles bon-

nés histoires il racontait I des histoires de curé ! en savait-il! c'était à croire qu'il les collectionnait... puis, un nuage passait, toute cette gaîté s'envolait, et,, plus appuyé que jamais sur Marguerite, il remontait à Montmartre en me disant : Mon vieux, je n'ai cependant pas sujet d'être hien content, rien ne me réussit ; Sainte-Beuve avait recommandé ma Comédie des Ombres au Théâtre-Français, Got, qui a lu en public mon étude sur Stradivarius, poussait à la roue... eh bien, tout cela n'a servi à rien et voilà l'anniversaire de la naissance de Molière passé !

De fait, elle est charmante cette petite pièce qu'on a imprimée dans ses œuvres posthumes sous le titre de la Dernière fourle/rie de Scapin et je me demande encore quelles raisons avait la Comédie Française pour ne point jouer ce petit acte au vers si bien coupé et tout pétillant de grâce et d'esprit, — c'est peut-être la meilleure chose de Roche, — quand il me serait facile de citer une foule d'inepties jouées

aux anniversaires

Et Roche continuait : Mais que diraient- ils donc si je leur lisais ma tragédie de Velleda ! Cela ne va pas m 'empêcher de continuer mon grand drame le Dernier des Mohicans ! ce sera le dernier des drames; jamais, mon cher ami, vous n'en aurez vu un comme celui-là. Par exemple, il faudra un crâne directeur pour le jouer... c'est à celui qui recevra mon Bernard de Palissy que je réserve cette bonne fortune! — et il agitait gaiment Marguerite. . .

Dans cette terrible partie où tout son être était engage, une seule fois, la chance lit minp do passer de

LA FOSSE COMMUNE loi

son côté ; il avait par hasard fait la connaissance de Wagner, dont il était depuis longtemps un chaud admirateur, et cette rencontre, qui, un instant, faillit le sauver, précipita au contraire sa perte. Wagner l'avait chargé de traduire le Tanaliauser mais je

vais laisser M. Sardou raconter l'histoire de cette traduction qui devait être si fatale à notre ami.

« La traduction du Tanaliauser prit à Roche une année entière du travail le plus assidu, le plus exténuant : il y prodigua ses jours et ses nuits. Il faut l'avoir entendu raconter tout ce que lui faisait souffrir l'exigence de ce terrible homme, comme il l'appelait. Le dimanche, jour de repos à la Douane, était naturellement celui que Wagner accaparait pour sa traduction — quel congé pour le pauvre Roche ! — « à sept heures, me disait-il, nous étions à la besogne et ainsi jusqu'à midi, sans répit, sans repos ; moi courbé, écrivant, raturant, et cherchant la fameuse syllabe qui devait correspondre à la fameuse note, sans cesser néanmoins d'avoir le sens commun ; lui debout, allant, venant, l'œil ardent, le geste furieux, tapant sur son piano au passage, chantant, criant, et me disant toujours : allez,, allez ! — A midi, une heure quelquefois et souvent' deux heures, épuisé, mourant de faim, je laissais tomber ma plume et me sentais sur le point de m'évanouir. — « Qu'avezvous? me disait Wagner tout surpris » — <v Hélas ! j'ai faim. » — c< Oh c'est juste, je n'y songeais pas. Eh bien ! mangeons un morceau vite et continuons. » On mangeait donc un morceau vite, et le soir venait et nous surprenait encore, moi anéanti, abruti, la tête en feu, la fièvre aux tempes, à moitié fou de

cette poursuite insensée à la recherche des syllabes

les plus baroques et lui, toujours debout, aussi

frais qu'à la première heure, allant, venant, tapotant son infernal piano et finissant par m'épouvanter de cette grande ombre crochue qui dansait autour de moi aux reflets fantastiques de la lampe et qui me criait comme un personnage d'Hoffmann : « allez toujours, allez! » en me cornant aux oreilles des mots cabalistiques et des notes de l'autre monde. »

Le Tannliauser fut joué trois fois ! et le nom de Roche ne figura même pas sur l'affiche !

La dernière fois que je le vis, c'était la veille de la première représentation du Tanntiauser ; il était tout fatigué, tout triste, et il me raconta ses ennuis et ses déboires ; car, si je me souviens bien, Wagner lui adjoignit un second traducteur... il y eut même un peu de brouille à ce sujet et je n'affirmerais pas que Wagner se fût en cette occasion conduit envers Roche comme il eût dû le faire. Je n'ai, du reste, rien de précis à ce sujet.

Des courants divers nous entraînèrent de côtés différents ; je voyageais, et Roche était mort depuis longtemps, lorsque j'appris que sur la fin de cette année là, si terrible pour lui, des crachements de sang étaient arrivés et que mon malheureux ami avait succombé le 25 décembre 1861.

Il avait trente-quatre ans !

J. F. VAUDIN

Ce n'était point un méchant homme que celui-ci, mais cependant pour rendre hommage à la vérité, disons de suite qu'il était d'une égalité de caractère... insupportable: toujours de mauvaise humeur, un vrai bâton..., qu'on ne savait par quel bout prendre. Plus maniable avec ses amis, il fallait cependant encore que ceux-ci agissent avec une certaine circonspection, non qu'il fût méchant — je l'ai vu bon et même très-bon — mais il était content de croire qu'il inspirait généralement de la terreur; — de la sympathie.. . il s'en préoccupait peu, et, la plume à la main, se montrait souvent injuste et toujours violent.

En littérature, il appartenait à la série des engueic leurs (pardon du mot!) ; l'ironie, l'esprit, la malice étaient des armes dont il ne savait pas se 'servir, mais quand il tenait quelqu'un, les adjectifs furibonds, les épithètes insolentes arrivaient surabondamment sous sa plume et donnaient à sa prose une sorte de verve et de passion qui, à vrai dire, était le fond de son talent...

C'était un cerveau mal équilibré qui avait le tort

de vouloir viser à la politique à laquelle il n'entendait absolument rien ; il avait sans cesse le mot liberté à la bouche et s'écriait : « Des gens qui n'ont que leur mouchoir pour drapeau m'ont demandé quel était le mien, je me. garderai bien de m'empanacher d'une profession de toi. Je suis Français, voilà tout ce que je suis. Et en cette qualité je déteste la politique d'exhumation ou d'aventures » et dix lignes plus loin, ce pauvre Vaudin, qui n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez, disait : « En vérité le gouvernement ne fait-il pas des miracles en envoyant nos armées combattre pour la justice et la religion en Syrie, en Chine, en Cochinchine, au Mexique ? Nos soldats ne sont-ils pas des missionnaires apostoliques ?. . . Qu'allons-nous faire au Mexique, si ce n'est de la justice, un changement d'hommes et de choses, une épuration radi cale de la sentine gouvernementale de M. Juarez, une inoculation hardie de' notre morale et de notre droiture à ce vicieux peuple mexicain. » Et plus loin : « Un grand fait est déjà acquis à la cause et aux espérances de la liberté, l'Empereur la désire et la veut... » etc., etc.

Je lui avais donné l'autorisation de continuer une Histoire anecdotique et critique de la Presse parisienne dont j'avais déjà publié les années 1856, 1857 et 1858, —Vaudin fit les années 1859 et 1860, puis ce fut tout; ce qui n'était chez moi qu'une sorte d'annuaire, de description anecdotique et critique des journaux publiés à Paris chaque année, devint chez lui un simple pré-

texte à tartines politiques, religieuses, financières... v que sais-je? D'exactitude, de méthode, de renseignements... point ! il y avait là des journaux imprimés à Turin et des publications qui n'ont jamais rien eu de commun avec ce qu'on appelle un journal, mais qui, je l'ai dit, permettaient à Vaudin de flageller — et il n'avait pas la main légère, — certains philosophes, certains artistes, certains journalistes financiers qui ne lui allaient pas.

Il ne faudrait pas croire cependant que Vaudin fût un parangon de vertu ; s'il ne venait pas d'Athènes, il ne venait pas de Sparte non plus et je crois bon de rassurer les consciences de certains confrères que le rigorisme de Vaudin aurait pu effaroucher — les pauvres colombes ! -

A l'époque du procès Mirés, l'avocat impérial Séverien Dumas s'écria un jour en parlant du financier :

a II donne au premier venu, à celui-ci, à celui-là, 535,000 francs à des hommes de lettres ; l'honneur de ceux-ci s'en est justement ému ; au nom de la Société des Gens de lettres, une enquête a été réclamée... »

Là-dessus quelques gens de lettres, Etienne Arago, entr'autres, demandèrent à ce que ce fat ladite Société qui fit l'enquête afin de mettre l'honneur delà profession des lettres à l'abri d'imputations outrageantes. Mais les grands journaux gardèrent un silence prudent et la Société des Gens de lettres, aima mater, se contenta de cette explication : cet argent avait servi à rémunérer certains journalistes de leur collaboration aux journaux dont M. Mirés était le propriétaire.

Comme je poussais Vaudin à demander quelque chose de moins sec, de plus explicite, il me répondit en riant : j'en sais là-dessus autant que j'en veux savoir, car je dois 2,000 fr. à Solar.

Je ne veux pas faire de cela un crime à Vaudin, mais c'était un journaliste et rien de ce qui est commun aux journalistes ne lui était étranger ; et s'il avait été là, jadis, quand M. Guizot s'écria dans un discours resté célèbre : Vous sentez -voies corrompus ? Vaudin, la main sur le ventre, aurait pu répondre, eh I eh ! mais je me sens indisposé.

Je l'ai dit en commençant : quinteux et irascible à l'extrême, Vaudin s'était fait une existence peu enviable et il n'avait pas 40 ans qu'aigri, mécontent de lui et des autres, devenu complètement insociable, il se mit à vivre seul ; il s'enfermait et passait des journées entières... toujours une bouteille à côté de lui !

J'ai lu je ne sais où, qu'au moment de mourir, au milieu de son agonie il regardait la pendule avec une fixité irritante, et, comme l'ami qui le veillait l'engageait à ne pas se fatiguer dans cette stérile contemplation.

— Je voudrais savoir, dit Vaudin, avec un sourire indéfinissable, à quelle heure je vais mourir.

EUGÈNE CRfSSOT

Au moment de parler de Cressot, je me rappelle avoir lu dans je ne sais quel bouquin la vie du poète Anson, un traducteur d'Anacréon ; cette biographie se terminait par ces mots : Il mourut à Paris le 20 novembre 1810, des suites d'une indigestion. C'est peut-être le premier poète qui soit mort ainsi.

Cette réflexion qui me fit sourire alors, me revient aujourd'hui à la mémoire toute imprégnée de tristesse et de mélancolie, car l'indigestion ne fut pas la maladie du malheureux poète dont le nom figure en tête de cette page ; son mal, son vrai mal fut la faim !

Pauvre poète ! Rien dans son extérieur ne prévenait en sa faveur ! Il était maigre et long, long,.... comme un jour sans pain; son teint était jaune, terreux et cette peau parcheminée faisait encore ressortir les vives saillies de son visage osseux ; ajoutez à cela je ne sais quoi de gauche et d'embar^ rassé et vous aurez une sorte de Pierre Gringoire, qui ne pouvait véritablement exciter chez les plus sympathiques que la compassion, la pitié.

Mais demandez à tous ceux qui le connaissaient

quel digne et bon garçon c'était ! En voilà un qu'on peut citer aux poètes auxquels la faim fait faire de mauvaises connaissances et qu'elle conduit dans de mauvais lieux ; et cependant il eut faim et souvent ! Ecoutez : Cressot, grâce à quelques travaux de traduction faits, je crois, pour la maison Hachette, pouvait tout juste vivre de deux jours l'un ; ah ! si les mois n'eussent eu que quinze jours... le rêve de Cressot ! Il arriva cependant à réaliser cet idéal et son moyen fut des plus simples tout en étant des plus héroïques ; ces malheureux quinze jours qui le gênaient, il les supprima et résolument accoutuma son misérable estomac à ne recevoir de nourriture que tous les deux jours. Je n'exagère rien, ce que je dis est à la lettre : Cressot ne mangeait que tous les deux jours ! Et il n'en dit rien dans ses vers:

J'ai vécu dans la peine et la douleur austère,

voilà tout.

Entrait-il par hasard chez un ami à l'heure du repas, même le jour où il ne mangeait pas :

— Tiens, Cressot, vous déjeunez avec nous ?

— Non, disait simplement Cressot qui ne voulait point déshabituer son estomac, non merci, je viens de déjeuner ; j'ai même trop mangé et il appuyait sa main contre son estomac comme pour le faire taire; et quand involontairement il trahissait par une grimace les souffrances que lui causait cet affamé et qu'on lui disait : mais Cressot, vous n'avez pas l'air d'être à votre aise ; — Oui, répondait-il,

LA FOSSE COMMUNE io9

doucement, depuis quelque temps, j'éprouve des contractions... je ne sais à quoi les attribuer.

Et comme il aimait sa petite chambre de la rue Regnard, si petite qu'il ne pouvait y tenir debout et que de son lit il atteignait le rayon chargé de livres: Est-elle commode, s'écriait-il, j'ai toujours adoré les petites pièces, on a tout sous la main !

De tout cela, je l'ai dit, pas un mot dans ses vers.

Ses vers ! ils sont bien de lui, doux, tristes, résignés — avec une pointe de découragement par ci, par là, car Cressot était mieux qu'un héros, c'était un homme ! Ses défaillances ne sont pas longues et le poète tend les .bras vers l'avenir avec confiance.

Un peu plus de virilité, une pensée plus nette, plus accusée... Eh ! mon Dieu, du pain tous les jours et Cressot ne serait pas mort avant son heure !

Un de ses amis lui avait laissé en mourant une petite rente, de quoi manger plus souvent, c'est-àdire de quoi être heureux ; mais, hélas ! ironie de la destinée ! ce pauvre estomac était si bien habitué à ne pas manger qu'il ne pouvait plus rien supporter et Cressot rentra dans l'éternelle paix où ceux qui sont restés purs deviennent à jamais, comme il le disait, essence et lumière.

Il avait du talent et était honnête, voilà en deux mots son oraison funèbre, a dit Albéric Second, le seul journaliste, je crois, qui se soit aperçu de la mort du poète. Et en effet, pourquoi eùt-il occupé la chronique ? il n'avait sauté sur aucun tremplin, n'avait été ni improvisateur, ni fabricant de romans, ni comédien, il avait été poète, voilà tout!

Je viens de relire son œuvre..., que de choses j'aurais à citer si je ne sentais la place me manquer. La pièce les Voix de la forêt peut donner une idée assez juste du talent de Cressot, il y est tout entier: qualités et défauts; malheureusement je ne puis en publier que des fragments.

Pourquoi, dit le poète :

Pourquoi chanter encor, quand s'éteint la clarté Sur la terre avilie,

Quand sous les cieux muets, les martyrs, les proscrits, Ceux qui morts se font craindre,

Et qu'il est défendu pendant nos jours maudits De pleurer ou de plaindre

Les amants, les laboureurs, les soldats lui répondent en strophes de rhythmes différents ; celles des amants sont charmantes :

Nous avons comme toi, passé dans ce chemin, Souriant à la vie et nous donnant la main,

Comme toi, nous avons, poète, Vu nos rêves chéris emportés par les vents, Et nous avons pleuré lorsque, spectres vivants,

Nous errions dans l'ombre muette.

Mais que nous fait d'avoir senti nos cœurs brisés, Que nous fait d'avoir vu nos longs baisers glacés,

Comme les feuilles sous le givre, Si nous avons un jour, dans une coupe d'or, Bu le miel parfumé dont il nous reste encor

Le souvenir qui nous enivre.

Ah! nous avons aimé, si nous avons souffert, Sur nos fronts rayonnants le ciel s'est entr'ouvert.

Et maintenant dans la nuit sombre, Nous attendons le temps de l'éternel amour, Et l'aube qui bientôt ramènera le jour

Qui pour jamais chassera l'ombre.

Quand tous ont parlé, ia vision dit au poète

Tu les entends poète, aucun n'a blasphémé ; Ils espèrent toujours : leur cœur tient renfermé, Comme la fleur des nuits qui se clôt à l'aurore, Une larme du ciel qui les fait vivre encore.

Elle le console, lui parle d'espérance et le poète se relève .... mais mélancoliquement :

Toujours nous faudra-t-il tendre nos bras lassés

Et, pâles de souffrance, Suivre en fermant les yeux aux souvenirs passés

L'implacable Espérance .

Il y a plus d'énergie dans les vers suivants

Quand le crime vainqueur par surprise a lié

La vérité, la foi, la justice sacrée,

Et, que l'œuvre accomplei, sous sa main exécrée,

Les lâches ont courbé leurs fronts vils sous son pied,

Alors viennent des temps pleins d'angoisses et d'ombre. Les cieux âpres et durs refusent leur lueur Au monde, dans les champs ne germe aucune fleur, Aucune étoile d'or ne perce la nuit sombre,

Nous sommes à la fin de cette nuit obscure, Regardez dans les cieux, déjà brille l'éclair, C'est l'archange qui fait étinceler dans l'air Le glaive dont il va frapper la race impure.

Et plus loin :

Mais avant ces grands jours, il faut que le poète, Proscrit qui va portant dans son âme inquiète Tous les maux amassés dans les cœurs déchirés, Lorsque chacun se tait, dise dans la nuit sombre Ce qu'auront souffert ceux qui traînèrent dans l'ombre Leur âme et leurs pas égarés.

' N'est-ce pas qu'il y a du talent dans tout cela, et mieux que du talent, du cœur ; et ne pouvons-nous pas dire à Eugène Cressot — ce qu'il se fait dire par la poésie :

Redresse-toi donc, mon poète !

Vers le ciel relève ton front !

L'œuvre du sang de ton cœur faite, Vivra malgré tout vil affront.

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