CHARLES VALETTE
Deux ans avant de mourir, Charles Valette recevait d'Hauteville-House une lettre signée Votre ami, Victor Hugo dans laquelle il était dit — entre autres : « Je ne sais, Monsieur, par où commencer. Votre idée est charmante et votre sonnet est superbe Vous êtes un poète exquis doublé d'un
ferme et généreux écrivain Je reviens, M. Charles Valette, à vos nobles vers. L'âme y est, le cœur aussi. Ils m'ont ému dans mon désert : je vous serre la main, courage : le grand, souffle est en vous. » Et quand Charles Valette fut mort, M. Adolphe Dupeuty s'écria : « c'était un convaincu, un poète de grande foi et qui aurait eu du talent. »
Je n'ai connu Valette que quelque temps avant sa mort ; ses yeux brillaient de cet éclat fiévreux particulier à ceux que doit emporter la phthisie ; le régime qu'il suivait alors ne devait pas le mener loin.... ; — il venait de publier un petit volume, les Filles d'Eve, frêle bagage de 534 vers qu'il adressait à toutes les femmes de V univers s et non, je vous
assure, aux critiques moroses dont il se méfie quelque peu. Lien qu'il ait i air de n'en avoir aucun souci :
Que mon livre soit délaissé Par tous les critiques moroses, Qu"importe ? si par vos doigts roses Il est quelquefois caressé.
et plus loin :
On peut bien sur mes vers dire ce qu'on voudra,
un méchant vers de toutes les façons.
En deux mots, voici le poème de Fernande : Fernande est une fille qui, ayant fait sagement des économies, se trouve dans 4'heureuse situation de pouvoir rendre à un de ses anciens amants tout ce qu'autrefois il a fait pour elle ; en d'autres termes, elle l'entretient le plus richement qu'elle peut et ce couple vit heureux et paisible, lorsque la donzelle s'amourache d'un poète dont son amant lui fait faire la connaissance; — je vous dirai tout à l'heure dans quelles circonstances. Fernande, qui croit à la rédemption, cherche à se refaire une virginité avec son poète, quand au bout de huit jours celui-ci s'enfuit à la vue d'un cheveu blanc, d'un seul; Fernande, désespérée de voir l'amour partir et la vieillesse arriver, meurt de douleur. C'est tout.
Ce poème débute par un marivaudage entre Fernande et son amant — l'ancien, celui à qui elle rend la pareille; il lui fait mille compliments, lui dit combien elle est encore jeune et belle.
Fernande, qui le connaît, lui répond simplement :
— Albert, où prenez-vous cette galanterie? D'ordinaire, méchant, vous me flattez fort peu. Parlons avec franchise et sans plaisanterie, Vous venez m'emprunter dis louis pour le jeu.
Je vois qu'avant un an si je ne vous arrête, Vous mangerez le fond avec le revenu.... Eh bien ! voici ma bourse, Albert, je vous la prête, Si vous me présentez à ce bel inconnu.
A quoi le particulier — dont on ne peut vraiment pas dire qu'il n'est ni chair ni poisson — fait quelques sages objections :
— Y pensez-vous, Fernande? un poète, un artiste, Monsieur Julien Robert, un philosophe, un fou. Qu'il soit fier ou joyeux, qu'il soit rêveur et triste, Il méprise la femme. ... et n'a jamais le sou.
Fi, en voilà bien assez.
C'est encore à peu près dans le même monde que se déroule le petit poème de Marie et Marion. Lui, le
Poète ami des champs et de la solitude,
(en est-il bien sûr ?) entre un soir dans un bal de barrière par le plus grand des hasards, car il ajoute :
Quel désir, quel caprice en ce lieu m'appelait? Mais sans doute cherchant quelque sujet d'étude, Pour mieux sentir le beau, je voulais voir le laid,
et ce qui est plus vrai :
Sans doute de ses sœurs mon âme séparée D'en trouver une enfin, gardait un vague espoir.
0 bonheur, il rencontre cette âme sœur et la sauve du gouffre en l'emmenant immédiatement chez lui ; mais le lendemain, elle disparait et le
Poète ami des champs et de la solitude,
ne la retrouve que longtemps après au bal de l'Opéra; seulement ce n'est plus Marie, elle s'appelle Marion et est la reine du bal :
Prends-moi comme je suis viens ! je suis harassée,
Je t'aime et j'ai grand faim. — Poète, allons souper!
lui dit son âme sœur ; et c'est la fin et la morale du poème.
Charles Valette est mort très-jeune; néanmoins, on peut se demander quels fruits aurait donnés l'arbre qui portait de pareilles fleurs ? et sincèrement l'heure de Charles Valette aurait-elle jamais sonné?
ANTOINE GANDON
J'ai visité, disait Gandon, l'Europe, l'Afrique, l'Amérique, un peu l'Asie, et je n'ai pas rencontré un seul ennemi ! -—et il fallait alors l'entendre narrer longuement, longuement ses voyages et ses aventures. Il était né, disait-il, le 26 juillet 1812 au moment même où un boulet russe coupait en deux à Smolensk son frère aine ; et en 1814, la bonne femme à laquelle il était confié, ayant été tuée par les Cosaques, il resta abandonné pendant 48 heures dans les bois de Seine-et-Marne .
Comment se tira-t-il de là? Nous n'en savons rien, Gandon n'ayant jamais voulu édifier là-dessus une de ces prodigieuses aventures dans lesquelles il mettait si bien au pis le destin contraire. C'était aussi un gaillard à se tirer de dangers plus difficiles encore que celui-là, grâce, du reste, à la Providence qui avait béni M. Gandon père... — elle lui avait donné 28 enfants, 10 d'un premier mariage et 18 d'un second . Un peloton de manœuvre dans la cavalerie s'écriait Gandon :
24 hommes dans le rang (y compris quatre brigadiers).
2 sous-officiers.
1 trompette.
1 officier.
La Providence, dis-je, veillait sur lui. Il fut soldat, lancier .je crois, puis chasseur d'Afrique, secrétaire de Philarète Chasles, médium en Amérique, rédacteur au Courrier des États-Unis, etc.; puisa 46 ans, il publia les Souvenirs d'un vieux chasseur d'Afrique, ouvrage qui fut suivi d'un GrandGodard, d'un Brigadier Flageolet -, d'un Jean Gigon, d'un Oncle Philibert... je ne sais plus quoi au juste. Ses ouvrages obtinrent quelque succès, toujours grâce à la Providence dont rien ne démontre davantage l'impénétrabilité des vues.
En 1862, Gandon fit un petit héritage et ses amis espérèrent un instant que le vieux chasseur allait cesser d'écrire .
Il est encor de beaux jours pour la France Car désormais Gandon n'écrira plus,
chantait Pothey. Mais Gandon écrivit, écrivit toujours et il écrirait encore si l'Implacable n'était venue le prendre, en pleine gloire littéraire, disait amèrement Gandon, car ce vieux chasseur d'Afrique croyait que c'était arrivé, ce qui ne l'empêchait pas d'être un excellent homme et d'avoir un nez prodigieux. On prétendait et cela lui était douloureux, qu'il avait en Afrique, rien qu'en se mettant de profil, sauvé un escadron dont il avait caché la présence à l'ennemi. Pothey qui ne sut jamais respecter nos vraies gloires (tu verras, mon vieil ami,
que par un juste retour des choses d'ici-bas, on ne
te respectera pas toi-même !) avait chanté ce nez en des couplets restés célèbres :
Ah ! le beau piton
Ton, ton Qu'il a Gandon !
, etc.
ELIACIM JOURDAIN
Ses amis le traitaient familièrement de Gœthe^ de Shakespeare, d'Ossian... que sais-je?
Eliacim Jourdain c'est Fhomme-cathédrale,
a dit je ne sais lequel des Des Essarts, et quand l'homme-cathédrale venait à Paris pour assister aux séances de la Société des gens de lettres dont il était si fier de faire partie, Charles Coligny le promenait de cabarets en cabarets en déclamant la Ballade d' Eliacim :
Connaissez- vous en Normandie Un fils merveilleux d'Aladin ?
Aussi grand qu'une tragédie, Dont la muse est une Lydie, Le barde Eliacim Jourdain.
Et Eliacim Jourdain ouvrait sa grande bouche édentée, riait niaisement et vous demandait si vous n'aviez pas lu sa Comédie normande, mystère en 23 actes, en prose et en vers, formant un volume de 668 pages et renfermant plus de 200 personnages, ou quelqu'autre des 80 romans, pièces de théâtre,
etc., échappés à son pauvre cerveau parla fêlure qu'y entretenaient soigneusement les intimes de ce malade.
Il s'appelait de son vrai nom Séraphin Pélican, ce qui n'avait rien de shakespearien et était secrétaire de la mairie de Dieppe, position honorable mais qui, non plus, n'a rien de très-ossianesque ; son œuvre est un entassement prodigieux et incohérent de bouffonneries, de banalités, de calembours, d'insanités de toutes sortes qui sont beaucoup plus tintamaresques que titanes ques — c'est Charles Coligny qui dit titanesqnes î C'était un excellent homme dans la vie privée, mais un grotesque en littérature, voilà toutj (et non pas un extravagant), auquel la vanité était loin d'être étrangère. Il réimprimait à ses frais les articles où il était question de lui et allait même jusqu'à reproduire son nom seul extrait du sommaire d'un journal.
Jamais vit-on vanité plus féroce et plus ridicule !
Quand ce pauvre auteur êpopéen mourut, je crus qu'on allait laisser tranquille Shakespeare, Gœthe, Ossian et les autres, mais non... M. Claretie, dans cette prose d'épitaphe commune et banale, dont malheureusement il n'a pas seul le secret, s'écria : Il y avait du Gœthe et du Shakespeare dans cet homme qui laisse 375 sonnets, des drames, etc..
Voilà un de ses sonnets!... Il prouvera au moins que cet employé de mairie, qui n'avait de bohème et d'excentrique que son ami Coligny,était, comme l'a dit M. Paul Ferry, (encore un qui prétendait avoir le vertige quand il se penchait sur l'œuvre d'Eliacim Jourdain) très apte aux affaires
et aux choses de la vie — en même temps qu'il donnera au lecteur une juste idée de ce talent shakespearien, ossianesque, etc.
SONNET A LL. A A. IL le prince Napoléon et la princesse Clotilde.
Sois le bienvenu sur la terre, Impérial petit enfant, Joie, orgueil, bonheur de ta mère, Et de ton père triomphant.
Petite créature chère, Du Seigneur visible présent, Ton nom est encore un mystère Pour la muse au suave accent.
Où m'emporte la poésie !
Ton nom est écrit dans le ciel :
Napoléon-Emmanuel !
Napoléon, nom de génie,
Emmanuel, nom de l'honneur :
Ce nom te fait deux fois vainqueur !
Je suis peut-être bien sévère pour ce bon Séraphin Pélican qui, talent à part, était un brave garçon...; mais aussi, la faute n'en est-elle pasauxDesEssarts de toutes sortes que j'ai rencontrés bourdonnant autour de lui.