ALBERT GLATIGNY
— Quand tu me mettras dans tonlivre des Derniers bohèmes (avec toi sourire)... oh ! plus tard, dans une édition revue et considérablement augmentée, ne me continue pas cette scie qui m'a si souvent exaspéré et qui m'exaspère encore tous les jours ; ne dis pas, je t'en prie, comme tant d'autres, que je pouvais gagner largement et commodément ma vie à Paris, au milieu de mes amis, au centre du mouvement artistique et littéraire, mais que j'ai toujours préféré, pauvre, obscur, courir de bourgade en bourgade pour jouer la comédie et recommencer éternellement le Roman comique.
Non, personne plus que moi ne déteste la vie folle et vagabonde que le sort m'a faite ; j'ai des goûts de bon bourgeois et j'adore la vie douce et tranquille de la famille ; ce n'est que poussé par la misère, que je m'envolais vers la province pour m'y faire siffler outrageusement et non pour obéir à une malheureuse vocation... comme le disent tous ces farceurs.
Et la preuve, la preuve c'est qu'aujourd'hui où je gagne quelques sous, où j'ai une pièce ici, une
pièce là, tu vas voir quelle vie rangée je vais avoir; j'habiterai Montpellier pendant l'hiver (je ne me souviens plus des motifs qui lui avaient fait choisir Montpellier), et je passerai tranquillement l'été à Sèvres où, heureux, avec ma femme et quelques amis, je ne penserai jamais sans frissonner un peu. à la vie de bohème que la misère me fit mener trop longtemps.
Ce soir là, il allait dîner rue de Larochefoucauld, chez Victor Hugo et avait un vêtement de couleur claire ; un cache-nez d'étoffe blanche lui enveloppait le cou, et de ce foulard sortait ce visage long, pâle, amaigri, avec ces deux grands yeux noirs brillant d'un éclat fiévreux.... c'était étrangement triste : — Pierrot poitrinaire !
On me permet de fumer un peu, disait-il ; et sa pauvre poitrine se fatiguait après un cigare qui menaçait à chaque instant, — comme son possesseur du reste, — de s'éteindre pour toujours.
Et nous parlions de ce volume où pour y figurer, le pauvre garçon n'a pas eu à attendre une édition revue et considérablement augmentée; — n'as-tu pas oublié celui-ci? me disait-il, et celui-là, figure-toi qu'il ne se croyait pas malade, il était comme ils sont tous, plein de projets, de visions d'avenir, bâtissant sans cesse.... {après un silence) Oh ! moi, je vais tout-à-fait bien maintenant ; ah ! il y a eu un moment.... mais c'est fini aujourd'hui, et puis j'ai un médecin excellent :
Et ces chants cascadeurs et fous où je m'amuse Seront bientôt suivis d'autres, en vérité !
Le docteur Desfossez, en auscultant ma muse, Est resté stupéfait de sa forte santé.
Je fais toujours tirer sur grand papier vélin deux exemplaires de chacun de mes volumes, le premier c est pour ma femme, et le second pour le bon docteur... A propos, je ne t'ai pas envoyé mon dernier: Gilles et Pasquins, non, eh ! bien tu l'auras demain.
Et en effet, quelques jours après, je recevais ce volume dont je lus avec un douloureux sourire les premiers vers :
Plus tard, vieux rossignol sans gosier, vieux poète, Noyé dans un habit d'académicien, J'irai, lugubre à voir, triste et hochant la tête, Rabâchant vaguement quelque propos ancien.
En ce temps-là j'aurai, sur bien des tombes closes, Prononcé de pompeux discours très-applaudis, Et je rebuterai, par mes dehors moroses, Les poètes nouveaux, ces merles étourdis.
Folie ! folie ! il est mort au mois d'avril dernier à l'âge de 34 ans.
Du reste il avait dit, treize ans auparavant, alors qu'on se sent assez jeune et assez fort pour parler de sa fin prochaine, sans cependant pour cela, en croire un traître mot :
J'appartiens à jamais au farouche idéal De la beauté physique et de l'amour sans bornes, Et je vais sur le monstre au vol lourd et brutal, A travers les édens et les horizons mornes.
Je sais bien que la mort est au bout du chemin, Qu'il me faudra cracher mes poumons, que l'espace S:écroule
Fils, neveu et' victime de gendarme, comme signait en riant, ce poète dont on connaît l'odyssée douloureuse en Corse, et qu'il a si bien racontée sous ce titre : Le jour de Van d'un vagabond, Glatigny s'était fait lui-même ; il procédait de Victor Hugo et surtout de Théodore de Banville, mais apportait quelquefois dans sa poésie une étrangeté, une hardiesse d'allures en même temps qu'une chaleur d'impression et un entraînement que l'on ne trouve pas toujours chez ce dernier. On sent passer à travers certaines poésies de Glatigny, le souffle de Régnier, de Ronsard mais toutes sont loin d'avoir une égale valeur ; trop souvent le poète sacrifiait la pensée à l'amour qu'il avait pour lesrhythmes sonores, pour les couleurs brillantes, et, maintes fois, le lisant, j'ai pensé à ce que Henri Heine disait à un de mes amis, à Max Buchon : Toutes les réflexions solitaires que je fais, depuis sept ans, dans mon lit de douleur, sur cette question de marquetterie syllabaire, m'ont amené à découvrir que la versification est un pur enfantillage, et si je m'amuse encore néanmoins à enfiler des syllabes, comme les enfants enfi ent en automne des baies d'églantier pour s'en faire des colliers rouges, c'est à titre de sinrple passe-temps, ne pouvant faire autre chose.
Lamartine pensait de la même façon, et s'en est
expliqué jadis dans son Cours familier de littérature d'une manière très-nette et très-précise.
Quoi qu'il en soit, Glatigny avait du talent ; le y ers lui était extraordinairement facile, et son habileté d'improvisateur étonna le bourgeois et lui donna le succès qu'on marchandait à ses véritables poésies ; Adrien Marx, et d'autres gens de lettres — de même farine — lui furent doux et sonnèrent de la trompette pour faire tomber quelques sous dans son escarcelle ; quant à Victor Hugo,' il écrivait au doux pitre, (c'était le nom que se donnait Glatigny) : « Vous avez, cher poète, un auditeur lointain, mais attentif, c'est moi. Il y a un écho pour vous dans mon désert. Je viens de lire de charmants vers créés d'emblée par vous. Les rimes qu'on vous jette, en s'envolant vers vous, deviennent des langues de feu..., etc. »
Langue de feu est peut-être excessif
Voici les quatre premières :
Je fus pendant longtemps de cet art satellite Et j'ai suivi le char tragique avec excès : Mon amour pour cet art était mon seul mérite Mon orgueil, un beau jour, creva comme un abcès.
J'aime mieux Glatigny que cela; et, sans parler davantage de ses improvisations non plus que de son évolution républicaine, évolution que je crois très-sincère, je préfère vous citer la pièce de Maigre vertu qui me parait donner une idée, aussi juste que
possible, de la poétique du doux 'pitre dont il s'agit ici :