ANTONY DE MENOU
J'ai connu de Menou en 1856, et voici le portrait qu'il traçait de lui-même à cette époque : « Son costume, propre, quoique usé, annonçait qu'il ne nageait pas dans l'opulence. La redingote, surtout, noire comme le reste de son habillement, datait de 1850 et avait été recousue et rapiécée maintes et maintes fois. Ses souliers paraissaient n'avoir plus de semelles et son chapeau demandait fort à être remplacé. — Quant à sa figure, elle était de cette pâleur qui est le caractère le plus distinctif de l'aristocratie. Ses traits fortement accusés, sa moustache noire à la Van-Dyck, son front très-large, ses longs cheveux noirs et plats, rejetés en arrière, donnaient à son visage un cachet artistique qui, joint à son chapeau à larges bords, ne pouvaient être que celui d'un homme de lettres. »
Voilà pour le physique ; pour le moral : « C'était un noble cœur, une de ces natures fortement trempées et que n'abat point l'adversité. Outre l'intelligence et le grand esprit d'observation que lui avait donné la nature, il était encore doué d'un caractère excessivement indépendant, ferme et loyal.
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La conscience de son origine, sans lui ôter ce cachet de distinction et cette exquisité de manières que l'on ne retrouve guère que dans l'aristocratie, ne lui avait pas donné ces airs hautains et dédaigneux, etc. »
En partant pour la capitale, il s'était dit : « J'ai de l'esprit naturel, un certain goût pour la lecture, une grande facilité d'élocution, quelques connaissances parmi des hommes de lettres assez bien placés, — je serais bien malheureux si, d'ici à quelque temps, avec beaucoup de travail, je n'arrivais pas à me faire une position, soit dans un journal, soit dans une revue quelconque. »
Yoilà ce que voyait le vicomte de Menou quand il se regardait dans sa glace, — en l'an de grâce 1856 ; pour des yeux moins prévenus, c'était simplement un gamin menteur et prétentieux ; il avait toujours à la bouche le château paternel, racontait que les prodigalités de son père l'avaient ruiné et ne savait comment faire pour ne pas déroger à ses principes nobiliaires. Il écrivait dans le Diable boiteux d'Eugène de Montglave : « La première qualité d'un chroniqueur selon moi est de bien tenir une épée et de connaître le pistolet. La plume ne vient qu'en second lieu ; je tâcherai de me conformer aux exigences de ce programme. Je suis assez talon rouge pour ne pas souffrir la moindre insulte qui pourrait porter atteinte à mon honorabilité. »
Eh bien ! de Menou manquait de tout cela, deprincipes nobiliaires, d'abord, —il ne s'appelait pas Antony de Menou; ensuite ahl le pauvre garçon
manquait de santé aussi, et, quelques années plus tard, consumé par l'horrible phthisie, Antony de Menou s'éteignait à Asnières à l'âge de 21 ans, après avoir outrageusement battu de la caisse avec sa maladie, après avoir fait « de son suaire une affiche, » s'être exhibé de la manière la moins digne, de façon « à déconcerter ceux-là même qui avaientleplus chaudement patronné son infortune. » Bref, ce garçon qui n'avait guère su vivre, ne sut pas mourir .
Il avait jeté un cri de détresse etf 'ait au monde un suprême appel pour que ses œuvres (20 ou 22 volumes inédits), ne périssent pas avec lui. Arsène Houssaye , Théophile Gautier et vingt autres qui, en général, ne feraient pas dix pas pour sauver un garçon d'un talent réel et d'un véritable caractère, se mirent de la partie afin d'essayer de sauver les œuvres, — et si cela se pouvait, le dernier représentant d'un grand nom historique ; et huit jours après, Antony de Menou s'écriait : j'ai déjà plus de 1,000 souscripteurs, je suis sauvé! mes œuvres seront publiées ! et il inondait les librairies et les journaux de réclames afin d'activer la souscription : beau papier glacé, texte de choix dansant entre quatre marges blanches, — plus le portrait de l'auteur, sur son lit de mort
Voilà ce que fut sur cette terre le vicomte Antony de Menou.