‹ Les Derniers bohêmesChapitre 38 sur 47 · FERNAND DESNOYERS · texte numérisé non relu

FERNAND DESNOYERS

En 1856, Fernand Desnoyers écrivait au Figaro: « Les nouveaux poètes, ceux qui ont créé dans la forme ou dans le fond, sont : Pierre Dupont, Gustave Mathieu, Ch. Baudelaire, Th. de Banville et moi ! retenez ces noms-là. » Eh bien ! je puis assurer que ce n'était pas là tout à fait la pensée de Fernand, que du moins, cette phrase n'en était que l'expression adoucie, car si Desnoyers, — laissant de côté toute modestie, — eût écrit carrément ce qu'il pensait, cela faisait une affaire de dix mots, pas plus : il n'y a qu'un poète, et c'est moi.

Jadis, j'avais la faiblesse de m'indigner contre ces gens qui font la roue pour se mirer dans leurs propres plumes... depuis, j'en ai tant vu et qui n'avaient rien pour les faire excuser que je souris aujourd'hui aux sorties vaniteuses des hommes de talent. Et vraiment, ce doit être si bon de croire en soi, — et de le dire.

Retenez mon nom, disait Fernand, et il avait raison, c'est celui d'un poète, d'un vrai poète; cette personnalité cassante et vaniteuse qu'il promenait bruyamment au milieu de nous, était

bien à lui ; elle n'était point faite de bric et de broc et lui appartenait telle qu'elle, toute entière ; — il faut l'en féliciter et lui en tenir compte. Gomme ses confrères, Desnoyers disait volontiers ses vers (quand on le priait un peu), mais il choisissait son endroit, son heure et son public, un public peu nombreux, bien qu'assez mêlé et dans lequel le

lettré et la fille dominaient mais avant tout, un

public de sensations et que Desnoyers n'eût pas changé avec raison contre toute la clientelle du Petit Journal. Il est bien peu de cabarets à la mode dont les murs n'aient entendu, vers les trois heures du matin : les Assassins du vin, le Mariage dans les Mes, ou Madame Fontaine Quant au grand public, au public composé de tout le monde, Desnoyers le haïssait, le méprisait, il n'avait jamais assez d'invectives pour le conspuer :

Bête à têtes de^ceau, de lapin et d'aspic, Nombre lâche, gros tas, qu'on appelle Public, D'ilotes, de bourgeois, pions et journalistes, Ecoute-moi! — Depuis le temps que tu m'attristes, J'ai bien acquis le droit de poète indigné, De te jeter un peu de mes vers par le né!

Et dans sa Harangue contre V argent, il est superbe d'indignation :

Allons, bourgeois épais, venez qu'on vous aligne

Comme des chiffres

Vous êtes tous marqués 1 Jamais un médecin Ne pourra vous trouver pour remède un vaccin, Tout ce que vous touchez seulement de la vue Prend dans le même temps l'aspect d'une bévue

Il termine par ce trait qui trahit d'une lieue son petit-fils de Villon :

Je vous ai, dit Mangin, je crois, insulté tous ? Veuillez vous cotiser pour me prêter cent sous.

Ce mépris du public, il l'a sans cesse et partout; ainsi, dans une préface qu'il destinait aux Chansons parisiennes, préface restée inédite et que m'a communiquée mon ami Poulet-Malassis, il termine ainsi :

Toute cette jeunesse et sa vulgarité

La voici. — C'est mal fait, rimé mal, imité,

Bref, c'est bien ce qu'il faut au public. — Je l'imprime

Parce que c'est commun, fait pour tous et sans rime.

Et il ajoute sournoisement :

Quelques morceaux, pourtant, satisfont mon orgueil, Ceux-là tomberont-ils jamais sous aucun œil?

Tout le monde connaît son fameux voyage au Havre :

Habitant du Havre, Hâvrais, J'arrive de Paris exprès Pour mettre en morceaux la statue De Delavigne (Casimir) etc.

Mais laissons-là ces folies; j'ai dit que Fernand Desnoyers était un vrai poëte, je le prouve; lisez son Credo :

Page 1