JE CROIS AU VL
Le bonheur s'arrondit et mûrit au soleil,
Il pousse sur les ceps, il est d'un noir vermeil....
Le bonheur, c'est du vin ! c'est du vin de Bourgogne !
Il vous met de la joie en rouge sur la trogne ;
Il s'appelle Pomard ou Beaune ! — Le bonheur,
On ne le rêve pas, — on le boit, c'est meilleur.
Dire que le bonheur peut tenir dans mon verre !
Pas longtemps, il est vrai : tout passe sur la terre !...
Le Beaune que j'ai bu me fait rire les yeux.
Je vois couleur de vin.... mon chemin est joyeux...
On dirait sur le seuil, qu'enlumine l'automne.
Que le soleil couchant met en perce une tonne.
J'entends dans le lointain rire et chanter l'écho....
Le rire des moissons, c'est le coquelicot !
Les peupliers sont saouls : au bord de l'eau malsaine
Ils peuvent dans le vent se soutenir à peine . . .
L'air a je ne sais quoi de vif, de guilleret —
On dirait que les champs sortent du cabaret.
La bonté du Pomard gagne le cœur : on aime, On devient aussi bon que le Pomard lui-même ; Et sur le vin l'amour revient comme sur l'eau, Remonte la grenouille aussitôt qu'il fait beau.
Le vin, c'est le printemps ! c'est le soleil ! il dore, Il sème dans le cœur des fleurs qu'on sent éclore ! Ainsi qu'un nid d'oiseaux qui vient de s'éveiller, Tout le bonheur passé se met à gazouiller... Comprend-on que le vin mette un homme en colère ? A peine a-t-on le temps d'en boire sur la terre. Le vin n'est pas méchant quand il est naturel, Il est doux au contraire, il est spirituel. . . Ce n'est pas mal placer son argent que de boire ! Je crois sincèrement au vin ! Il faut y croire.... Ainsi qu'un bon pasteur, on l'aime, il vous convainc, C'est ma religion, à moi : je crois au vin !
Eh bien, là, franchement, vous aurez beau lire et relire les œuvres complètes de >M. Catulle Mendès, ou celles de M. Coppée, ou celles de M. Viliers de l'Isle-Adam, ou celles... de n'importe quel parnassien du passage Choiseul (ils se partageaient avec les félibres la colère et l'indignation de Desnoyers ; — oui, oui, ces hommes du Midi que lou soleu fai cantad! quant à la luno, elle camino plan-plan... et Fernand ricanait en bon français), je vous mets au défi d'y trouver une pièce d'une couleur aussi franche et d'une originalité aussi sincère.
Mais on ne vieillit pas à faire des vers comme ceux-là, et surtout à les réciter régulièrement de trois heures à quatre heures du matin à quelques fous... — Fernand Desnoyers mourut jeune. 11 traîna longtemps, se voyant s'en aller peu à peu, et, quelques heures avant sa mort, il écrivait à un journaliste en lui recommandant son dernier volume : Poésie française :
Si tu te souviens encore de Fernand Desnoyers, je te dirai qu"il te prie, du fond de sa retraite (de Profundis...) de faire un compte rendu de son petit livre ci-joint. —
Je te le recommande beaucoup. C'est très soigné. Tout à toi.
Ex-Fernand Desnoyers.
Je t'écris ainsi en mon nom, n'étant plus.
C'est le dimanche, 7 novembre 18G9, que nous enterrâmes, au cimetière Montparnasse, Fernand Desnoyers.