HENRY DUBELLAY
Les Rimes huissonnières de Henry Dubellay : c'est un joli petit in-18 de 86 pages, édité par Malassis et renfermant vingt-quatre pièces de vers. C'est frais, gracieux, souvent plein de charmes ; il y a là un peu de tout, mais rien de bien personnel, point d'idées neuves et beaucoup de lieux communs poétiques. La forme le préoccupe, il serait probablement devenu un maître ciseleur — et après?
Il est triste, pauvre, découragé ; il se plaint d'avoir été broyé par la réalité : il doute.
Jeune homme de vingt ans fait vieillard par le doute.
Règle générale : Tout jeune poète doute — de quoi doute-t-il? Ah! voilà. Ces messieurs s'expliquent très-rarement là-dessus, mais ils doutent. Moi, je pense que c'est simplement pour arrondir le vers .
Quoi qu'il en soit, Dubellay doutait ; il doutait de l'avenir, pauvre garçon ! de l'avenir qui promettait cependant à ce qu'il dit :
La gloire à son orgueil, l'or à sa pauvreté.
O mes rêves Mes beaux rêves d'enfant, le soir, le long des grèves^ Quand l'espoir me chantait son hymne triomphant, Pourquoi m'avoir trompé, mes beaux rêves d'enfant ?
Il accuse la fatalité et retourne de temps à autre à ses rêves :
Parfois en tisonnant au coin du feu, je songe A ce qui m'est gardé par Dieu dans l'avenir, Et mon esprit caresse un gracieux mensonge De fortune, de gloire et d'amour à venir.
Mon rêve, qui toujours embelli se prolonge, Embaumé des parfums qu'exhale un souvenir, S'égaie à la pensée, où mon âme se plonge, Que ce bonheur passé peut encor revenir.
Ainsi je rêve amour, renommée et fortune, Tandis qu'en tournoyant la fumée importune S'envole du foyer en beau nuage bleu ;
Et quand je me réveille, amour et renommée, Richesse, tout s'enfuit, folle et vaine fumée ! Adieu, flocons légers ! ô mes rêves, adieu !
Ce que l'avenir lui gardait il l'a entrevu et il
a peur de lui-même :
La faim sombre, à l'œil fauve, a des conseils infâmes.
Et je trouve dans un article intitulé : Moralité de Carême et signé Dubellay, ce passage cruellement significatif:
« Des luttes quotidiennes contre le besoin, peu sont sortis triomphants et saufs. Beaucoup ont été mutilés; quelques-uns sont morts. Et combien parmi ceux qui sont arrivés à force de privations,
d'humiliations et d'amertumes, ont émoussé au dur contact de la nécessité, le sens de leur délicatesse native, et perdu, aux buissons du chemin, des lambeaux de leur dignité.— La vraie préface d'un chefd'œuvre, c'est un bon dîner. »
Au mois d'avril 1860, la Revue anecdotiqite flétrissait ajuste titre « les manœuvres frauduleuses d'un mendiant colporteur de volumes. » Voici le fait : Vous trouviez chez vous un livre, les Rimes Udssonnières, et une lettre ; la lettre disait :
Monsieur,
Inconnu dans la carrière des lettres, mais sachant combien votre cœur sensible et bon aime à venir en aide à toutes les souffrances pardonnez-moisi j"osevous adresser mon ouvrage.
Depuis plusieurs années, j'ai eu à supporter de grands, de bien
grands malheurs. Trompé par un faux ami horriblement
trompé! j'ai subi toutes les conséquences de la détresse où il m'a plongé : maladies, pertes cruelles et déceptions de toute nature, rien ne m'a été épargné, et j'ai cru être appelé à subir le sort des Gilbert et des Hégésippe Moreau ; mais mon courage s'est relevé à la pensée de Dieu, car je crois fermement à la Providence du ciel, qui ne permettra pas que celle des hommes m'abandonne.
Je vous l'ai dit, monsieur, inconnu dans la carrière des lettres, sans amis, le malheur n'en a pas, sans aucune protection, malade et souffrant, vous me rendriez un service bien grand si vous étiez assez bon pour faire l'achat de mon ouvrage ; car vous me permettriez de soulager aussi les souffrances de ma bonne mère aveugle, à qui j 'envoie chaque mois pour vivre le fruit de mes trop faibles économies.
Puisse votre réponse me permettre de joindre l'expression de ma reconnaissance à celle du respect avec lequel j'ai l'honneur de me dire,
Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur, Henry Dubellay.
P. S. J'aurai l'honneur de faire prendre demain votre réponse
LA FOSSE COMMUNS zzp
chez votre concierge, mais sous enveloppe cachetée, j'ose vous en prier.
Ce n'est pas tout; à défaut de cette lettre signée Dubellay, vous pouviez recevoir une autre missive à peu près semblable (deux ou trois mots changés, voilà tout,) mais signée L.-F. Chabau, homme de lettres et accompagnée 'd'Eerménéglkle, tragédie du dit Chabau.
Etait-ce Dubellay. était-ce Chabau, n'était-ce ni l'un ni l'autre? Je ne sais... et ne veux pas le savoir. Revenons au poète.
On a dit de lui qu'il rimait de race — c'est un mot, voilà tout; mais je ne crois pas qu'Henry Dubellay appartint à la famille de Joachim. Du reste, il ne le dit pas, tout en cherchant cependant à le laisser penser. Ainsi, son petit livre, les Rimes buissonnières, porte en épigraphe huit vers de l'amant de la belle Viole, et plus loin, il lui adresse un sonnet dans lequel il le traite simplement de vieux maître. Or, quelqu'un du caractère d'Henry Dubellay — sachant tout le parti qu'il pouvait tirer de cette parenté — n'eût pas manqué d'y faire allusion si elle eût été vraie.
D'un autre côté, il était Normand, et> on sait que le Prince du sonnet — comme on disait déjà du temps de Ronsard — est né près d'Angers. Plus meplait :
Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin, Plus mon petit Lire que îe mont Palatin, Et plus que l'air marin, la douceur angevine.
En 1855, Henry Dubellay est à Gaen et collabore au Moniteur du Calvados; il vient à Paris en 1856, écrit dans les petits journaux, et remplit les fonctions de secrétaire auprès d'un député — si Ton s'en rapporte à cette mention dont il fait suivre sa signature : Secrétaire intime du marquis de Cliaumont-Quitry , chambellan de l'Empereur, député au Corps, législatif. En 1859, il donne deux ou trois articles au Figaro et publie ses Rimes Missonnières qu'il avait eu d'abord l'intention d'appeler : Les Péchés de jeunesse, titre auquel il renonça en apprenant que Dumas fils s'en était servi. — C'est tout.
Henry Dubellay est mort dans la plus affreuse misère.