FERDINAND FOUQUE
Sa vie fut une lutte continuelle avec la misère; il
coucha des mois entiers sous une arche de pont
on ne pouvait l'arracher à ses rêves pour le ramener aux réalités de la vie. Il était doux, instruit et n'aimait rien tant qu'à philosopher avec quelques amis. Il s'ignorait complètement et méprisait fort les âmes incomplètes qui errent dans le vide et l'imaginaire; l'honnête homme, disait-il, n'est-il pas toujours en butte à l'injustice, à la calomnie, à la persécution, à toutes les fureurs que la haine souffle sur le monde ! Mais c'est au- fort du combat que l'existence humaine grandit et se déploie avec magnificence. On n'est vaincu que quand on croit l'être. Qui souffre tout peut tout. Et la volonté de l'honnête homme est un arrêt du destin !
A l'époque où je le voyais quelques fois, il publiait dans la Revue française des études antiques fort remarquables : le Chant Amœljée, YAtellane, etc. La danse le préoccupait beaucoup et c'était pitié que de voir ce lettré, ce poëte, emprisonné dans une redingote râpée, boutonnée jusqu'au menton, cravaté d'un lambeau d'étoffe roulé en corde autour
du cou, le pantalon percé aux fesses, blanchi aux genoux et frangé au bas, s'écrier avant de regagner le banc ou le dessous de pont qui lui servait de domicile : « Il est certain que Ton reconnaît plus clairement son image dans les jeux nobles et doux d'une danseuse que dans les plus beaux traités que Ton puisse imaginer. La danse fait un concert de la vague étendue ; elle soumet l'espace indéterminé aux lois de l'être même ; elle le mesure, y établit l'ordre, en tire des accords et en fait une véritable symphonie. L'âme du commun des hommes, n'est qu'une divine confusion de pensées, de nrystères et de rêves ; le moindre geste élégant et pur suffit pour lai imprimer un mouvement harmonieux »
Pauvre Fouque !
Et je dirai comme lui : chaque homme a dans son fonds propre et essentiel un vice, un excès qui le pousse vers l'irrémédiable et il en est aussi des âmes sensibles et douces comme de certaines liqueurs délicieuses qui s'aigrissent et se corrompent d'elles-mêmes....
HENRY SIEURAC
Un peintre qui avait un sentiment vrai de la couleur, l'exécution large, nette bien des choses pour
arriver ! mais il toussait. ... et il me semble encore le voir doux et triste, s'effacer de son vivant comme s'il eût eu conscience de sa fin prochaine.
« Son dernier tableau, son allégorie des Trois vertus théologales, fut un tour de force comme il ne s'en fait plus guère. La toile contient environ 25 figures plus grandes que nature. L'artiste, surmené de petits travaux, exécuta avec une rapidité foudroyante, en moins de trois mois, cette tâche énorme qui eût pris certainement deux ans aux maîtres les plus habiles. L'ouvrage, bien que présentant des lacunes inévitables, fit sensation au salon de 1865. On l'eût trouvé bien plus étonnant si l'on eût su qu'il était l'improvisation d'un mourant, car Sieurac était arrivé, à ce moment, au bout de ses forces et de sa vie. Le gouvernement acheta les Trois vertus théologales avant la fermeture du salon. L'auteur, une fois payé, ne demanda qu'une faveur: celle de retoucher son œuvre. Il passa deux mois à la retravailler dans les salles froides et désertes du Palais de l'Industrie. Il était, en quelque sorte, en
pleine agonie ; chaque jour on le voyait pâlir davantage; seule, sa volonté héroïque le maintenait debout. Enfin, quand son œuvre fut finie, quand il en eut fait le chef-d'œuvre qu'il avait rêvé, quand sa conscience, son honnêteté, son bel enthousiasme d'artiste furent satisfaits, alors se croisant les bras, il cessa de lutter et laissa venir la mort. Deux mois après c'était fini. »
Les Trois vertus théologales sont au musée de Dijon.
Sieurac, qui n'avait pas quarante ans, a laissé encore quelques bons tableaux : Renaissance, les Dionysiaques et le Triomphe de Fabius Gurgès.