‹ Les Derniers bohêmesChapitre 44 sur 47 · PIERRE DUPONT · texte numérisé non relu

PIERRE DUPONT

Je n'ai connu Pierre Dupont qu'au lendemain de 1852, et quand il tomba, quelques jours avant la déclaration de guerre à la Prusse, il y avait réellement dix-huit ans qu'il était.... mort.

Avec la foi, le sentiment profond qu'il avait de la nature, s'en alla ; il fit sur commande de méchants ouvrages pour de méchants libraires, se livra à des excentricités bonapartistes et, quand je le rencontrai pour la dernière fois, en 1867, il était assis devant une table de café, la tête dans les mains, l'œil atone... Le hasard fit que j'avais sur .moi quelquesunes de ses chansons politiques. — Tenez, Dupont, lui dit Drague, vous ne direz pas que vous êtes oublié, que personne ne pense à vous, voici Firmin Maillard qui, certes,, ne songeait guère à vous rencontrer, eh bien, regardez ce qu'il tient-là ; et il lui montra ses chansons. Dupont les prit, les retourna — c'était une édition de 1848 — me sourit niaisement, me tendit la main.... et sortit en trébuchant. Il était complètement abruti.

« Sa renommée populaire le tuait, raconte Duranty. Les chansons qui sortaient de son gosier

étaient remplacées par des verres de vin ou de bière qu'y versaient à flots ses enthousiastes.

Parfois on le rapportait chez lui.

Et puis, soit qu'il se rut trop prodigué ou fatigué, l'indifférence vint pas à pas. Pierre Dupont s'en irrita. Je l'ai vu se fâcher parce qu'on lui laissait trop attendre le moment de chanter.

La jeunesse, d'ailleurs, avait donné en lui comme dans les arbres à fruits, ses plus beaux résultats.

Mécontent, peu fortuné, ayant perdu sa femme, cette gaie Lise, qui chantait aussi des chansons d'une voix aigrelette, mais juste et décidée, se sentant à demi-malade et éteint, il se retira, il y a environ trois ou quatre ans, à Lyon, où un parent lui offrit un asile dans une maison de campagne. »

Pierre Dupont est mort à la fin de juin 1870.

Il laisse quelques œuvres parfaites : le Jour des morts, le Pain, la Musette, les Bœufs et ce magnifique Chant des ouvriers :

Nous dont la lampe le matin, Au chant du coq se rallume ; Nous tous qu'un salaire incertain Ramène avant l'aube à l'enclume : Nous qui des bras, des pieds, des mains, De tout le corps; luttons sans cesse, Sans abriter nos lendemains Contre le froid de la vieillesse,

Aimons-nous et quand nous pouvons Nous unir pour boire à la ronde, Que le canon se taise ou gronde

Buvons !

A l'indépendance du monde !

Ilelisez-ïa, cette chanson; elle est superbe, - et il y en a d'autres 1

Page 1