‹ Les Derniers bohêmesChapitre 45 sur 47 · ARTHUR KALKBRENNER · texte numérisé non relu

ARTHUR KALKBRENNER

A quelle bohème appartenait celui-ci ? ou mieux, à quelle bohème n'appartenait-il pas ?

En 1864, il écrivait à un journaliste avec lequel il avait eu des mots : Il existe en moi deux hommes bien distincts, deux individualités bien tranchées. L'artiste, dont les œuvres et le talent sont soumis à l'appréciation du public et de la critique, et le gentilhomme qui ne permet à personne de le juger et de l'attaquer. Si vous vous étiez donné la peine de prendre les plus sommaires informations, vous auriez su qu'un Kalkbrenner accompagnait aux Croisades l'empereur Barberousse (Frédéric) : — qu'en outre le seul fait de la nomination dans l'ordre royal de l'Aigle-Rouge de Prusse confère la noblesse au titulaire et à ses descendants, et que mon père a été nommé Semblée (sans passer par le grade inférieur de chevalier de 3e classe), officier de cet ordre par Frédéric-Guillaume III...

Arthur Kalkbrenner était toujours irréprochablement mis, c'était ce qu'on peut appeler un bohème élégant. Il avait cette froideur, cette sorte

d'indifférence railleuse qui fait partie de ce qu'on

est convenu d'appeler la distinction distinction

que du reste faisaient avantageusement ressortir les milieux dans lesquels aimait le plus à se mouvoir cet aimable viveur.

Viveur... non; c'était un gaspilleur. Il gaspilla sa santé qu'il avait bonne et sa fortune qu'il avait belle, — tout cela pour mourir, usé, fini à 41 ans, le dimanche 24 janvier 1869. De son talent, il fut moins prodigue ; il ne manquait pas d'une certaine verve, et parmi ses œuvres (petite musique I) je sais quelques polkas, quelques mazurkas qui dénotent de l'esprit et de la facilité.

Maintenant, vais-je vous raconter quelque histoire amusante sur Kalkbrenner ?... Il y en a, celle

de la tasse de chocolat... et d'autres Non, je

préfère citer un passage du testament de ce bohème :

« Voulant rentrer dans les idées de mon père, et répondant à mes sentiments personnels de confraternité envers les artistes musiciens, je donne et lègue à la Société des artistes musiciens, dont le siège est à Paris et dont M. le baron Taylor est actuellement président, une somme de 125,000 fr., payables dans les deux ans du jour de mon décès, et produisant intérêts à 5 0/0 à partir du même jour. Les frais, etc., restent à la charge de la succession. »

Voilà une idée qui n'est pas venue au cerveau mieux équilibré du maestro Rossini.

DONDEY-DUPRË

Un jour Dondey me dit : Fais-moi donc le plaisir de regarder dans tes collections si tu n'as pas un article de moi intitulé De amicitia, que j'ai enterré jadis dans le Mousquetaire, c'est dommage... je voudrais le re-publier. Le lendemain, je lui apporte le numéro renfermant l'article. — Eh bien! me dit Dondey. — Eh bien, quoi? Yoilà ton article. — Oui, mais qu'est-ce que tu en penses ? — Ah ! Est-ce que j'ai le temps de lire ces machines-là, dis-je en riant.

Dondey fut très-long à me pardonner cette petite méchanceté.

Il ne faudrait pas confondre notre ami Dondey, auteur d'un petit bouquin intitulé, je crois, Voyage au pays Bréda, qu'il avait signé Oneddy-Vitreuil (Vitreuil, — à cause du monocle auquel il était vissé), avec son cousin Dondey de Santeny ou Philothée O'Neddy, le romantique, l'auteur de Feu et flamme. Notre Dondey, à nous, n'était ni romantique, ni classique, ni ceci, ni cela... c'était un grand garçon poseur et hâbleur, qui avait la voix d'un ventriloque, tant il était creux et vide ;

il était aussi ennuyé qu'ennuyant et ne se distinguait du commun des mortels que par une horreur profonde pour là vérité.

Après avoir tâtonné un peu, il avait fini par trouver sa voie, disait-il, dans la critique d'art et était devenu un de nos salonniers les moins accrédités.

Voici un échantillon du style de Dôndey : « Un grand jeune homme blond, écrit-il dans un article intitulé le Premier Printemps, s'était approché du piano et en attaquait vigoureusement les touches. Des notes s'échappaient de ses doigts fines et drues comme l'herbe des prés, nuancées comme des soupirs de jeune fille et suaves.comme si elles avaient effleuré des abeilles rentrant à la ruche chargées de butin ; etc. »

Il devait évidemment finir par faire des Revices de Salon !

ALTÈVE MORAND

Il était de sens rassis, froid et un peu triste ; ne manquait ni d'intelligence, ni d'activité et était toujours en train de fonder un journal oudelancerune affaire ; il savait trouver le bailleur de fonds, mais le montrait trop et se le faisait enlever par les bons petits camarades; puis on le dépossédait de son titre de rédacteur en chef et finalement, il se trouvait un jour mis tortueusement à la porte de la feuille qu'il avait fondée, par un ami que lui, Morand, avait introduit avec bienveillance dans la place.

Altève Morand avait collaboré au Sans le Sou et à une foule de petits journaux autographiés ou imprimés qui, tout à coup, sortirent de terre de 1854 à 1856 et dont il publia l'histoire dans le Figaro. Il est aussi l'auteur d'une Réfutation honnête et indignée des Contemporains du sieur Mirecourt ; il fonda Y Appel, le Trïboulet, le Journal du Plaisir, le Trahi de Plaisir, etc., etc. ; puis, attiré du côté des spéculations financières, fit de mauvaises connaissances et alla fonder Y Echo du Brésil à Rio de Janeiro, où la fièvre jaune le prit et le garda. Je ne crois pas qu'il eut plus de 25 ans.

HENRY HOFFER

Vous souvenez-vous de ces tètes charmantes pleines de grâce et de sentiment, qui involontairement vous rappelaient Prud'lion...

Pauvre peintre ! il faisait son chemin, pas aussi vite, ni aussi brillamment cependant que son orgueil le désirait, quand sa raison trébucha, — contre quoi?... je ne sais. Un jour, on le trouva pendu à une tringle dans son atelier. Il avait plié et mis soigneusement sur un tabouret son gilet et son paletot, puis s'était placé en face de sa dernière œuvre: Une petite fille qui porte des fleurs clans son tablier.

Un an après, son frère, le graveur, — l'albinos, comme nous l'appelions, — m'abordait, en me demandant si j'avais des nouvelles d'Henry, que lui n'en avait pas depuis longtemps, etc. Puis il se jetait à genoux au milieu de la Brasserie et commençait une prière à haute voix, pendant que Baptiste, — qui était sceptique, — lui frappait sur l'épaule,

en lui disant : Faut, Monsieur Hcffer, que vous soyez toqué comme il n'est pas possible de l'être, pour faire des coups de temps comme cela. Avec ça

que c'est l'endroit

Je n'en ai plus jamais entendu parler.

AUGUSTE ROULLIOT

Celui-ci touchait à tout : aux arts, aux lettres, au commerce, à l'industrie ; rien ne lui était étranger, il s'assimilait toute chose — sous prétexte de faire une affaire, et, après avoir raté une entreprise de boutons de guêtres, et n'avoir pas réussi dans une combinaison de soupe aux légumes secs, il lançait sur la place le Stéréoscope, revue artistique des modes parisiennes photographiées d'après nature .

— Permettez-moi, s'écriait Goligny de vous présenter le directeur du Stéréoscopique- Journal!

C'était voler Roulliot que de prendre un abonnement à sa revue, car pour vos 30 francs, Roulliot — aussi fort que Léo Lespès — vous donnait en primes stéréoscopiques une valeur de 112 francs (— Vous lisez bien: 11*2 francs !! ) et la revue., qui renfermait des choses impayables. D'abord les chroniques de Charles Coligny dans lesquelles on lisait que l'Histoire de V Italie sous* la domination autrichienne, par Ponson du Terrail était un lyrique morceau d'histoire qui est à la fois d'un poète et d'un philosophe, d'un barde et d'un vengeur. — Puis . . . des vers de Jules Manias (actuellement préfet d'Oran).

Que ta modestie, ô mon vieil ami ! (je m'adresse à Mahiasj me pardonne la petite exhumation que je vais faire ; le Stéréoscope est mort il y a longtemps, son directeur Roulliot, atteint par la paralysie, l'a suivi de près dans la tombe ; toi, tu es pré, fet et peut-être plus tard. . . Dame l l'avenir est à Dieu.... Tu sais cela, toi qui es catholique ; il ne reste donc plus que moi qui sache où tu as enseveli ce délicieux poème qui avait-, je crois, pour titre : la Résistance. Des rats, pendant le siège (tu étais alors à l'Hôtel-de -Ville avec Jules Ferry,) ont grignoté étourdiment ma collection du Stéréoscope et n'ont laissé que cette strophe :

Ne me souris jamais, chère enfant, je t'adjure, Cache à ma volupté la nacre de tes dents Et ne me herce plus, de mirage en mirage,

Du crépuscule au jour ; Car je dois refuser, même à la blonde image,

Mon sacrilège amour.

Et aussi, tu étais préfet onze ans après.

MASINI

Des substituts ou de jeunes notaires, (je ne sais plus au juste) que je rencontrais dans certains salons de province cultivant le rosier des maigres vertus, m'ont dit souvent: — quelle singulière chose que l'humanité et quel étrange besoin de se mêler de politique ! . . . . Voilà un homme qui a fait des romances charmantes (et ici, le substitut ou le jeune notaire fredonnait quelques fragments de Où va mon âme ou de la Sœur des anges) et qui, au lieu de continuer, passe son temps à conspirer contre l'ordre de choses établi en Europe. Je vous demande un peu de quoi se mêle ce musicien

Le compositeur Masini, qui n'avait rien de commun avec le grand patriote Giuseppe Mazzini, était né à Florence ; il avait conquis une certaine célébrité dans un genre très démodé aujourd'hui et lorsque le beau temps de la romance fut passé, Masini un peu las, un peu oublié, se tourna vers la philosophie. Je le rencontrais souvent à la Bibliothèque de la rue Richelieu plongé dans les œuvres d'Hegel, Fiente , Schelling, Kant, Spinoza, et, de temps à autre, j'avais à subir de loDgues dissertations

sur l'idéalisme subjectif, sur la phénoménologie.... ; puis, peu-à-peu, de Fichte en Kant et d'Hegel en Spinoza, Masini arriva à une folie des plus singulières : il se croyait poursuivi, traqué par la police. Il se levait brusquement, regardait sous son fauteuil, frappait le plancher et vous disait : Comment, vous ne les entendez pas I ils sont là, cachés et me donnent des soufflets dans les jambes. Dans la rue, heurté par un passant, il s'arrêtait brusquement vous serrait le bras et s'écriait : hein ! l'avez-vous vu. . . Oui, cet homme en chapeau blanc qui s'en va là-bas, eh bien! c'en est un, je l'ai reconnu, ils croient que je ne suis pas sur mes gardes. . . ; mais c'est intolérable que de vivre ainsi !

CJn jour, la mort en eut pitié, et Masini alla sur place examiner ce qu'il y avait de réel dans les systèmes philosophiques au fond desquels il avait laissé sa raison.

Son confrère Ehvart a prononcé sur sa tombe cette jolie phrase qu'il serait regrettable d'enterrer avecMasini : «Dieu, Messieurs, juge seul les cœurs; et Masini, qui fut un compositeur mélodiste, devait en avoir un, malgré les excentricités de son caractère original. »

LA FOSSE COMMUNE 2ol

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