HISTOIRE DE MOUSTACHE
Il y avait autrefois au bourg de Corlay un garçon qui s'appelait Moustache, et qui, tout jeune, était resté orphelin. Il avait été recueilli chez son oncle, et il avait grandi la, séparé des enfants de la maison, car on ne l'aimait guère, n faisait pauvre chère, et quand les autres mangeaient du /àr de blé noir, le plus souvent, lui, illesre-
gardait par la fonijtre, sans en avoir sa part. Malgré cela, c'était un garçon insoucieux, chantant toujours devant la vie comoîo une allouetto devant son nid, aimant uéja les jeunes filles et Je vin de feu. Cependant il lui tomba un soir dans l'esprit d'aller chercher fortune loin du pays. 11 ne dit rien à personne ; mais quand le jour fut venu, il prit un bissac plein de pain, un bâton, un chapelet, et il partit. Tant qu'il vitle bourg, ses larmes coulaient comme de la pluie ; mais quand il ne vit plus rien que la route devant lui, il commença à chanter.
Il marcha ainsi la moitié du jour, et quand il se sentit fatigué, il s'assit au pied d'une croix, et se mit a manger. Mais voila que tout a coup trois voyageurs parurent devant lui , et le premier lui dit :
— Bonjour, mon maître: nous sommes de pauvres gens de Dieu ; nous avons bien faim , donnez-nous quelque chose au nom de Jésus-Christ.
— Un chrétien ne peut rien refuser a ce nom-la , dit Moustache ; prenez , voila tout ce que j'ai.
Mais des qu'il eut parlé ainsi , les trois mendiants devinrent étincelants de lumière ; leurs guenilles se changèrent en beaux vêtements brodés d'or, et l'un d'eux dit a Moustache :
— Merci, brave garçon. Je suis Jésus-Christ, et ceuxci sont saint Pierre et saint Paul , mes bons serv.U^urs, Fais trois désirs ; ils seront accomplis sur-le-champ.
— Demande une place dans le paradis, dit saint Pierre tout bas.
Mais Moustache ne l'écoutait pas.
— Fils de Dieu, dit-il à Jésus-Christ en ôtant son b' *met, puisque c'est un effet de votre bonté de me don- Lkït trois choses , je demande une belle femme qui soit à
moi, un jeu de cartes qui gagne toujours, et un sac où je puisse enfermer le diable.
— Tu auras tes trois souhaits , dit Jésus Christ ; mainlenant , va en paix.
Aussitôt ?3S voyageurs disparurent. Moustache reprit son bissac, son pen-bas, et continua sa route.
Bientôt il aperçut un beau manoir avec un colombier et un grand bois autour. 11 alla frapper a la porte pour demander si l'on n'avait pas besoin de ses services : une vieille femme vint lui omTir , et cria en le voyant :
— Jésus ! mon joli garçon , que venez- vous faire ici ? Voulez- vous aussi , par hasard , épouser la jeime princesse? Hélas ! croyez-moi, il faut se garder de cueillir les aubépines dans les haies, car il y a toujours dessous des ronces qui déchirent.
Mais Moustache ne comprenait pas ce que la vieille voulait dire. Alors elle lui apprit que le manoir était hanié , et que le prince qui l'habitait avait promis en mariage , a celui qui chasserait les démons , sa fille , qui était belle comme les étoiles , et qui s'ap^^elait Haie d'é- ^pines {Gars spcrn). Des que r\Ioustache eut entendu cette histoire, il dit qu'il voulait tenter l'aventure. Alors la vieille le conduisit dans une grande chambre du château toute tapissée de rouge. Dans celte chambre il y avait un grand lit, et sous ce lit étaient rangées les chaussures de tous ceux qui avaient péri pour délivrer le manoir. Il y avait la de riches bottines de gentilshommes , des souliers ferres de bourgeois , et des sabots de manants.
— Demain , vos galoches seront a côté, jeune homme, dit la vieille.
Moustache se prit a rire. Il ne s'effraya de rien et attendit la nuit.
Quand la nuit fut venue, il se coucha dans le lit.
Mais vers minuit im grand brait se fit entendre , et il tomba par là cheminée une longue file de diables qui se tenaient par la main. Ils se mirent aussitôt a courir par la chambre. L'un d'eux porta une table au milieu, un autre pla^-a dessus des chandelles qu'il alluma rien qu'en les touchant du bout de sa queue ; puis il vinrent cous autour du lit de Moustache, et ils crièrent ensemble :
— Allons, lève-toi, chrétien, et viens jouer ton âme contre chacun de nous.
Moustache se leva sans rien dire. Il chercha dans son bissac , y trouva les cartes que Jésus-Clirist lui avait promises et commença a jouer avec les démons. Il gagna la première partie ; alors il prit par les cornes le diable qui avait perdu , et le fourra dans son sac. Un autre diable vint , et il eut le même sort ; puis un troisième , puis tous , les uns après les autres. Quand Moustache les eut, bien ficelés dans son sac, il se recoucha et attendit le jour. Dès que le coq chanta et que les jeunes filles virent assez clair pour trouver les œillets de leur Justin , la vieille vint frapper à la porte de la chambre rouge pour savoir si l'étranger vivait encore.
— Je vis, dit .Moustache : allez chercher tous les forgerons du pays et faites-les venir, car j'ai de l'ouvrage pour cuï.
Cela fut fait comme il l'avait demandé. Quand tous les tape-fers furent arrivés, Moustache posa son sac sur une enclume et leur dit :
— Maintenant, mes garçons, frappez la-dessus comme des aveugles, et ne vous étonnez pas du bruit qui en sortira.
Les forgerons se mirent donc 'a frapper ; mais les diables moulus criaient et demandaient grâce. Moustache arrêta eafin les marteaux. Il entra en conversation avec les
LA BRETAGxN'E ET LES BRETUiNS. 87
prisonniers, et, après avoir fait avec eux un pacte pour qu'ils ne revinssent plus sur la terre tourmenter les chrétiens, il ouvrit le sac et les laissa aller. Le manoir ayant été ainsi délivré, Moustache épousa la jeune princesse.
Mais le bonheur dans ce monde est comme l'herbe en fleurs des prairies ; c'est quand il est le plus vert et le plus odorant que la Providence le fauche. Au bout d'un an passé dans la jouissance de tout, Moustache mourut.
Cependant une fois mort, il ne se déconcerta pas. Il se trouvait en face de deux chemins. L'un avait l'air difficile et plein d'épines ; l'autre était une route royale et il y passait autant de monde que s'il y eût eu quelque foire aux environs. Moustache, qui aimait ses aises et la société, prit la grande route. Il arriva tout droit à la porte de l'enfer. Il frappa :
— Pan ! pan !
— Qui est la? demanda Belzébut,
— C'est moi, dit le trépassé, moi, Moustache ! ouvrez.
- — Au large ! cria le diable nous ne voulons pas de toi ; tu es trop malin pour nous, mon garçon.
Moustache, qui avait tiré son bonnet brun, en homme poli, le remit tranquillement, tourna le dos, et revint sur ses pas pour prendre le chemin plein d'épines. Il arriva a la porte du paradis. II frappa encore :
— Pan ! pan !
Saint Pierre mit la tête au guichet.
— C'est toi. Moustache? dit-il; que viens-tu chercher ici?
— Je viens chercher ma place, dit Moustache.
— Il n'y a pas de place pour toi on paradis, répondis saint Pierre ; tu as refusé d'en demander une quand Je-
sus-Christ te proposa de faire trois vœux ; va clierclier ailleurs.
Et saint Pierre ferma son guichet.
Voila l6 pauvre Moustache bien sot cotte fois, car on ne voulait de lui ni parmi les diables ni parmi les anges. Il se grattait la tête comme un séminariste à qui on fait une question diflicile ; mais heureusement que c'était un garçon qui aurait vendu la vierge sans se damner. II pensa qu'il fallait être plus fin que le portier du ciel. Il prit donc son bonnet brun a deux mains, et il le jeta pardessus la porte dans le paradis ; puis il frappa encore. Saint Pierre lui demanda ce qu'il voulait.
— Ouvre-moi, dit î\Ioustache, pour aller chercher mon bonnet que j'ai jeté la-bas dans un mouvement de colère.
— Un homme sage ne se sépare jamais de son bonnet, répondit saint Pierre ; tu n'entreras pas.
— Alors, dit Moustache , il restera dans le paradis pour me garder une place jusqu'au jour de la résurrection; et après le jugement tu seras obligé de me recevoir parmi les bienheureux.
Saint Pierre fut frappé de ce qu'il disait, et*jl ouvrit la porte.
— Viens donc le chercher, et repars tout de suite, dit-il.
Mais une fois entré, Moustache se mit à courir dans le paradis comme un cheval qu'on mc4, au vert.
— Saint-Pierre, s'ccria-t-il, un homme sage ne se sépare jamais de son bonnet ; c'est toi qui Pas dit, je ne quitterai plus le mien.
Et il a' assit comme un tailleur sur son bonnet brun. Quand ils le virent, les saints se mirent a rire, et la sainte Vierge dit qu'on le laissât où il était.
Et depuis ce temps, Moustache est dans lo paradis, attendant le jugement dernier, assis sur son bonnet.
On voit qu'il y a dans le dénoûment de l'histoire de Moustache quelque chose de singulièrement hardi. Cette manière d'escamoter le paradis et de faire passer une âme à la porte du ciel, comme un mouton de fraude aux barrières de l'octroi, est plus plaisante qu'orthodo:ïe, et le saint Pierre de l'histoire bretonne ne le code guère en bonhomie à celui de Béranger, Sans doute tous les récits de nos paysans ne sont pas aussi irrévérencieux pour les choses saintes; mais a part cette nuance philosophique un peu vive, l'histoire de Moustache résiuue admirablement le conte gai de la littérature armoricaine. Aucun autre modèle n'en donnerait une idée plus exacte. La fable peut varier, les personnages changer de nom ; mais toujours vous trouverez le joyeux garçon, fringant et avisé, qui va par les cliemins, cherchant aventure, et qui finit par épouser une princesse, après avoir joué quelque mauvais tour au diable. Car le diable est la victime obligée, c'est l'Orgon du fabliau bas-breton ; dans le genre plaisant comme dans le genre terrible, sa figure est celle qui domine. Le diable est chez nous, de toute éternité, le personnage effrayant ou le personnage risible, comme le mari en France! C'est mCme une assez curieuse étude que celle de cette vieille haine qui prend tour a tour la forme de la malédiction ou de la raillerie, mais qui toujours exprime une mcme horreur pour le symbole du mal. Lorsque les sociétés civilisées sont arrivées à ne se moquer que de l'inusité des formes, de l'exK^rieur, de tout ce qui se désigne sous le nom de ridicules, il est ciJ^rieux de voir un peuple ei^core assez naïf pour ti'OUYer le mal risible, par cela seul qu'il est le mal, ek
pour sentir que le ridicule vcrilable n'est autre chose que le méchant, de même que le beau n'est autre chose que îe bon. Pour pouvoir ainsi rire du diahie, il faut être capable de sentir Dieu.
§ III. — Superstitions. — Fêtes. — Pèlerinages. —Poésie du langage.
Le cachet d'une nature transitoire et demi-francisée est si profondément empreint dans une partie du Tréguier, que le langage même de ses habitants en porte la trace. C'est un breton d'abord pur, puis qui va toujours s' altérant jusqu'à Saint-Brieuc, où il se fond en un patois qui rappelle singulièrement le français de Montaigne. Le costume aussi y est moins varié, moins original, que dans le Léonais et la Cornouaille. On a pu voir, dans ce que nous avons dit, que la foi ellemême y était affaiblie , les superstitions seules, ces premières et dernières Heurs que pousse une religion, ont survécu jusqu'à présent à tous les changements. Elles sont en grande partie les mêmes que dans le reste de la Bretagne, et nous les avons indiquées ailleurs. Cependant il en est quelques-unes particulières aux Trégorrois : tel est l'usage religieux suivi par eux lorsqu'ils recherchent le corps d'un noyé. Dans ce cas, toute la • famille s'assemble en deuil ; un pain noir est apporté ; on y fixe un cierge allumé, et on l'abandonne aux vagues. Le doigt de Dieu conduira le pain au lieu même où gît le cadavre du mort, et sa famille, ainsi avertie, pourra l'ensevelir dans une terre sainte. Une autre superstition se rattache a la fontaine de Saint-^iichel. Quiconque a eu à souffrir d'un vol n'a qu'à s'y rendre à jeun le lundi, et a jeter dans l'eau des morceaux de pain d égale grandeur,
en nommant successivement les personnes qu'il soupçonne ; lorsqu'un des morceaux va au fond, le nom qui a été prononcé, en îe jetant^ est celui du voleur que Ton recherclie Ces deux croyances sont évidemment un vestige du culte pour les éléments qui formaient la base dudruidisme. Du reste, les traces de celui-ci sont encore profondément empreintes partout dans notre vieux duché ; il est aisé de voir que le catholicisme, afin de s'établir plus facilement parmi les Celtes, s'est enté sur l'ancienne foi, comme si l'on eût craint, en l'isolant, qu'il ne prît point racine assez sûrement.
Les premiers apôtres de l'Armorique, pour rendre la conversion plus générale, conservèrent, sans doute, une partie des rites populaires, en leur donnant seulement un nouveau patronage et une autre intention. La foule qui ne s'attache qu'aux dehors et se laisse prendre par les sens, changea plus aisément de croyances qu'elle n'eût changé d'habitudes ; on lui baptisa ses idoles pour qu'elle pût continuer a les adorer. Ce fut ainsi que, ne pouvant pas déraciner les menhirs, on les fit chrétiens en les surmontant d'une croix ; ainsi que Ton substitua les feux de Saint-Jean a ceux qui s'allumaient en l'honneur du soleil. Mais le peuple alla plus loin : ses passions lui étaient restées ; et, bien que la nouvelle foi, toute de pureté et d'amour, ne leur offrit aucun patronage, il voulut conserver un culte pour elles. La divinisation de ses mauvais penchants est une hypocrisie naturelle a l'homme ,- il a besoin d'avoir un complice dans le ciel. Le Celte , avant sa conversion , avait un autel élevé à la haine ; il ne put se résoudre à n'en avoir qu'un seul consacré à la charité. Son vice lui était resté, et il lui fallait le Dieu de son vice. Il songea donc a conserver son culte en changeant seulement de patron. Son esprit V 7
çrrossier ne voyait, sans doute, dans le Christ et sa famille que des divinités supérieures en puissance h ses anciennes idoles ; il pensa qu'il pouvait transporter ses hommagos des premiers autels au nouveau, S'-^ns rien changer, et qu'il n'y avait, après tout, qu'un culte à déménager. Ce fut ainsi que ce qui appartenait a un dieu barbare fut attribué, par lui, à la mère de Jésus, et que l'on vit s'élever des chapelles sous l'étrange invocation de Notre-Dame de la Haine l Et ne pensez pas que le temps ait éclairé les esprits et redressé de semblables erreurs ! une chapelle dédiée a Notre-Dame de la Haine existe toujours près de Tréguier, et le peuple n'a pas cessé de croire a la puissance des prières qui y sont faites. Parfois encore, vers le soir, on voit des ombres honteuses se glisser furtivement vers ce triste édifice placé au haut d'un coteau sans verdure. Ce sont de jeunes pupilles lassés de la surveillance de leurs tuteurs ; des vieillards jaloux de la prospérité d'un voisin ; des femmes trop rudement froissées par le despotisme d'un mari, qui viennent la prier pour la mort de l'objet de leur haine. Trois AvCj dévotement répétés, amènent irrévocablement cette mort dans l'année. — Superstition bizarre et vraiment celtique ; vestige éloquent de cette énergie farouche des vieux adorateurs de Tentâtes, qui semblent n'avoir renoncer a l'épée qui venge et tue, qu'a la condition de pouvoir poignarder encore par la prière !
Toutes les fêtes sont célébrées avec une grande piété au pays de Tréguier, mais surtout celle de Noël. Aux approches de cette solennité, des troupes séparées de jeunes filles et de jeunes gens parcourent les campagnes en chantant des noëls au pied des croix ée carrefour. C'est au décliu du jour, lorsque l'ombre descend sur les vallées, qu'on entend retentir tout-a-coup ces toymues religieux chantés par des chœurs invisibles»
Les voix des jeunes garçons s'élèvent les premières :
« Qu'y a-t-il de nouveau sur la terre, pour que taat de inonde soit par les roules? Pourquoi le peuple va-t-il par bandes vers les églises, pendant la nuit ? Pourquoi , pendant le jour,cette foule qui prie Dieu i ? »
Les voix des jeunes Glles, plus douces, plus fitiiches, plusélevées, répondent aussitôt :
« C'est aujourd'hui qu'est né le I\iessie; c'est aujourd'hui qu'i\ faut adorer le Sauveur. »
Les jeunes gens reprennent :
« Pourquoi entend-on la nuit et le jonr les offices dans les égliici ? Pourquoi les prêtres disent-ils la messe à minuit? Pourquoi en disent- ils trois? »
Les jeunes filles répondent encore :
« C'est qu'il faut se réjouir, c'est qu'aujourd'hui s'accomplit le mystère de la Nativité. »
Et les deux troupes répètent ensemble :
(t Cette nuit renouvelle la trame de la vie ; cette nuit refait le fils d'Adam ; celte nuit charge nos cœurs de joie et efface les péebés d'Eve ; celte nuit nous donne un Sauveur plein de douceur et de charité ; cbantoùS; puisque c'est sa fête, cbaotoDs de cœur : Koël ! Koël ! a
Et tandis que ces chants s'éloignent, la nuit tombe et les étoiles se lèvent au ciel. Dans les silences plus longs qui coupent chaque réponse, on entend le bruit mcnotonc des moulins de la coulée, les soupirs du vent dans les oseraies, et, par instants, les chants qui se perdent dans la brume, arrivent encore jusqu'à l'oreille, comme les vois des anges, annonçant que le Sauveur est né ; elles murmurent au loin :
(1) Voyez le recueil intitulé : Nouelio neve ha canlico, impriaé s -Saint- Brieuc, chr-z Pmd'hoihme. Le noëi que nous citons ici est ie prsnûcr : l'elra io hentoiis a nete, etc.
« Voici ie maître céleste qui vient nous donner des leçons. C'est un docteur qui arrive du pays des anges; venez, qu'il vous enseigne comment auit et jour il faut chercher le chemin du paradis ! »
Le pays de TrégQÎer a un grand nombre de pèlerinages célèbres, parmi lesquels on peut surtout citer celui Je Saint-Mathurin a Montcontour, et celui de Notre- Dame de Bon-Secours a Guingamp. La puissance de saint jlatliurin est sans égale aux yeux des Trégorrois. Interrogez-les, ils vous diront sérieusement que si ce saint l'avait voulu, il eût été le bon Dieu. Le jour de sa fête, un concours immense de paysans se dirige vers Montcontour. Ils y conduisent leurs bœufs pour leur faire toucher la relique du saint, enchâssée dans un buste d'argent. Chaque fidèle, avant de se retirer, allume uu cierge qu'il dépose dans le sanctuaire ; et c'est un bizarre coup d'œil que celui de cette foule d'hommes, de femmes, d'enfants, d'animaux, se pressant autour de l'autel, au milieu d'une forêt de bougies élincelantes, tandis que la voix rauque d'un marguillicr répète d'intervalles en intervalles : Allumez les cierges^ allumez les cierges! Cela ressemble moins a une cérémonie religieuse qu'à une adjudication du paradis, faite par commissairepriseur, a éteinte de bougie.
Quant au pardon de Notre-Dame de Bon-Secours, à Guingamp, il offre un aspect tout différent. La principale procession a lieu la nuit. On voit alors les longues files de pèlerins s'avancer au milieu de ténèbres, comme un lugubre cortège de fantômes. Chacun des pénitents tient à la main droite un chapelet, à la gauche un cierge allumé, et tous ces visages pâles, à moitié voilés de leurs longs cheveux, ou de leurs coiffes blanches qui, pendant des deux côtés comme un suaire, passent lentement en psalraodiaal une prière latiue. Bientôt une voix s'clève w
dessus des autres : c'est le conducteur des pèlerins qui chante le cantique de madame Marie de Bon- Secours *.
« J'ai été pèlerin, dans tous les coins du pays. Je suis allé à Tréguier et à Léon, à Vannesel à Carhais; il n'y a aucun lieu dans la basse contrée, aucun lieu consacré à la Yierge. qui Soit autant fréquenté par les pèlerins que celui de madame Marie de Bon-Secours, à Guingamp, — madame Marie, qui est la plus belle étoile du firmament I
0 Elle donne la lumière à ceux qui en sont privés ; elle donne à entendre aux sourds, et la course libre à ceux qui sont boileuî ; par elle guérissent les languissants et parlent les muets. A tout alïïigé elle accorde soulagement.
« Approchez, assistants de toutes les conditions; voici l'instant de Tannée où s'ouvre le pardon. Au premier dimanche du mois de juin, ou jamais, sont les indulgences pour les pécheurs.
« Celui qui se confessera et qui communiera pendant celte solennité, gagnera cinq cents jours d'indulgence, du bonheur pour bien plus longtemps, et le plaiiir de jouir de la vie après sa pénitence.
K lîîbitanls de Guingamp, et vous tous qui demeurez autour, rien ne vous manque I — Heureuse est la terre où l'on jouit de Marie ! vous avez le plus beau trésor que puisse fournir notre monde, madame Marie de Bon-Secours, mère des pécheurs.
« Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, les trois personnes de la Trinité qui régnera éternellement, qu'ils prennent pitié de mon âme ; je vais finir.
« Puissions-nous avoir la grâce de nous retrouver tous ensemble un jour dans la vallée de Josaphat! »
A peine le cantique est-il achevé, que les rangs des pèlerins se rompent; des cris de joie, des appels, des rires éclatants succèdent au recueillement de la procession noclurne. La foule des pénitents se rassemble sur la place,
^l) Cantie en enor d'aniiron varia a vouir-tieotir Deu$ guaér a voengamp.— E. Moulrotdez eus a imprimeri Lédan. ^'ouâ ne JonnoDS ici la traduction qae d'une partie d{' cantique, qui n'a pas moiaa do dixkftit coupleld.
où tous doivent coucher pêle-mêle sur la terre nue. Alors la sainte cérémonie en l'honneur de la Vierge immaculée finit, le plus souvent, par une orgie; femmes et garçons se mêlent, se rencontrent, se prennent au bras, s'agacent, se poursuivent a travers les rues obscures ; et le lendemain, quand le jour se lève, bien des jeunes filles égarées rejoigent leurs mères, le front rouge et les yeux honteux, avec un péché de plus à avouer au recteur de la paroisse.
Du reste, quels que soient les inconvénients qui peuvent accompagner ces pèlerinages, le paysan trégorrois aime et recherche leur pompe grossière. 11 suit en cela son goût pour tout ce qui est spectacle ; car, de même que le Keniéwote, il est avide de chants, de danses, de représentations dramatiques et mouvementées ; mais ce goût a chez lui quelque chose de plus artiste que chez l'habitant des montagnes. Ses inclinations poétiques, sans être plus vives, sont plus développées, plus savantes, plus capables de combinaisons ; aussi à ses solennités religieuses a-t-il ajouté des divertissements littéraires. Il a son théâtre et son répertoire de drames nationaux. Tous les ans, a la fête de Lannion, des ouvriers de cette ville jouent une tragédie bretonne. Je me rappelle fort bien y avoir vu une pièce dont la représentation dura trois jours. Après avoir entendu deux actes on sortait pour souper et pour dormir , et le lendemain on revenait écouter la suite. Nous parlerons ailleurs de ces curieux ouvrages qui, dans leur contexture grossière, mais brodée d'or et de perles, participent à la fois de la mélancolie monotone d'Ossian, de la richesse verbeuse d'Homère et de l'énergie de Shakespeare.
L'imagination poétique des Bretons de l'évêché de Tréguîcr ne se révèle pas seulement par leurs fêtes, ils en ont marqué tout ce qui les entoure ; les noms de lieu, les
habitudes du langage reflètent cette teinte colorée ; il y a sous chaque nom un souvenir, sous chaque expression «ne figure qui se dessine. Leur langue n'a point été, comme la nôtre, usée et polie dans l'engrenage social ; c'est une monnaie où l'àme frappe son coin avant de la jeter en circulation. Demandez a la petite qui garde ses moutons noirs sur la bruyère le nom de ce bois ; — Le bois des Ossements ^ , "vons, répondra-t-elle ; — celui de ce ruisseau ? — La rivière du Meurtre - ; — de cet écueil ? — La pierre du Corbeau. Interrogez-la ensuite sur le nom de son père ; elle vous dira qu'il s'appelle Y Homme aux grands yeux^, et elle ajoutera peutêtre, si vous lui avez parlé le breton de sa i^aroisse et que vous ayez l'air d'être un pays, que sa mère était noble, qu'elle s'appelait Rose des bois*, et qu'elle est néealApetite peuplade^ ; qu'alla a en huit enfants, et qu'elle en a donné cinq à Dieu; que son plus jeune frère pique les bœufs depuis le mois de paille blanche, tandis qxieVaméest allé sur la mer du bon Dieu dans un vaisseau du roi. Après avoir reçu tous ces détails, partez en donnant une aumônea la petite ; elle portera la main à la bouche, comme pour vous envoyer le baiser chrétien, et elle vous jettera le remercîment vulgaire et touchant : Bénédiction de Dieu à vous.
Maintenant comparez, si vous le voulez, voire français limé et géométrique a cette naïveté remuante. Il n'y a que les langues des peuples primitifs pour être vives et figurées. C'est que les peuples primitifs sont des enfants qui parlent pour dire leurs sensations, et que nous, nous sommes de grandes personnes qui savons l'algèbre et la grammaire.
(*) Koa(teom.-~{i) Gouët.—',:^] lagadec.—[i)Roseoët.—[^) Plouiian.
§IV. — Le KIoarck trégorrois. — Sa vie. — Comment il devient poêle.
Qui ne connaît maintenant le Paris du moyen âge et son vieux qiiaiiicr des écoles, si souvent, si dranjaliquement décrit pur nos chroniqueurs modernes? Qui n'a revu, dans leurs tableaux, ces rues fétides de TUniversité, joncliées de paille et parcourues par les étudiants armés de rapières et d'estocs volants, par les professeurs montés sur leurs mules, par les bohèmes et les mauvais-garçons, cachés sous leurs capes de serge brune? Depuis ce vif retour vers les souvenirs de l'antique monarchie, qui ne s'est figuré, au moins une fois, vivre a cet âge d'élan, pauvre clerc accoudé sur son étroite fenêtre, derrière le châssis de toile ccrue qui lui servait de vitrage, sérieusement occupé d'étudier Aristote ou la pragmatique sanction? — Et qui n'a alors comparé avec dédain la mesquine agitation d'une existence d'étudiant de nos jours a cette vie aventureuse des clercs d'autrefois? Eh bien, ce type d'écolier du moyen âge, le temps ne l'a point entièrement détruit partout. Il existe encore dans nos évéchés de la basse Bre~ lagne, à Vannes, a Quimper, a Tréguier, a Saint-Brieuc, partout où les collèges et les séminaires attirent les jeunes paysans destinés a recevoir les ordres, et qui, dans la langue du pays, sont désignes sous le nom général de klo'àreck * . Le klodrcck ne commence ordinairement ses études qu'a seize ou dix-huit ans. C'est le plus souvent dans toute la force d'une robuste jeunesse qu'il vient s'asseoir sur les bancs de l'école, à côté d'enfants de huit ans, se soumettant à tous les dégoûts, a toutes les railleries qu'en- Iraiaeiit ces instructions tardives. Son costume ne reçoit
(1) Le klo'àreck trégorrois ne reproduit le type que de la partie studieuse de? anciens écol cvs de Paris ; c'est au pays de Vannes que l'on trouve le vé» liUble bazocbien, turbulent, buveur, et toujours la main au bàlua.
aucun changement; mais sa longue clievelure est livrée au ciseau, et sa tôle est a demi rasîe, comme pour indiquer le noviciat a la tonsure cléricale. Elle conserve seulement quelques boucles de cheveux qui flottent par derrière sur les épaules, dernier symbole des rêves mondains qui, chez lui, peuvent surnager au milieu des austères pensées de l'avenir ! Sa famille, que l'esi-'oir de faire un prêtre pousse a tous les sacrifices, ne peut cependant subvenir toujours a ses dépenses. Les objets les plus nécessaires, le papier, les pliunes, les livres, lui manquent parfois. Dans ce cas, le klo'ùreck devient ingénieux pour suppléer aux ressources qui lui sont refusées. Il obtient les vieux cahiers de ses camarades, et écrit dans les interlignes ; il ramasse, hors des classes, les plumes que le portier a balayées ; il copie a la main les ouvrages classiques, et son manuscrit lui tient lieu de livre. Sa vie malérielle n'est ni moins économique ni moins laborieuse. Réuni à cinq ou six de ses camarades, il loue une mansarde qui lui sert a la fois de salle d'étude, de cuisine et de chambre a coucher .Quelque fois aussi lekîo'àreck trouve un cabaretier ou un loueur de chevaux qui veut bien lui fournir une paillasse et une couverture dans le coin d'un grenier. Il s'engage alors a payer cette faveur par des travaux domestiques : il va prendre l'eau à la fontaine, couper l'herbe au pré, soigner les chevaux a l'écurie. Quelques étudiants favoriiés se placent chez un notaire dont ils font les copies, moyennant une légère gratification mensuelle ; d'autres donnent des leçons de lecture et d'écriture a raison de dix sous par mois ; mais le nombre de ces élus est nécessairement fort borné. Quelle que soit d'ailleurs l'industrie qu'exerce le klo'àreck, elle suffit, tout au plus, a son entretien ; les frais d'instruction et de nourriture restent toujours a la charge de sa famille. Cliaque I. 7
jour de marché, le père ou la mère se rend à la ville et apporte a l'ccolier un pain noir, du beurre, du lard, quelques galettes et des pommes de terre. Ces provisions durent jusqu'au marché suivant, où elles sont renouvelées,
Nous devons dire qu'il est des étudiants plus heureux, et qri, appartenant a de riches parents, mènent une vie plus iouce; mais ceux-là ne sont point les clercs bretons que nous cherchons a faire connaître; ceux-là sont des écoliers semblables aux écoliers de tout pays, poussant pleine sève dans la vie, au milieu d'une atmosphère d'aisance et de joie. Ce que nous voulons peindre ici, c'est le kioareck de la foule, sacré prêtre d'avance par l'humiliation, la misère, les rudes études , et commençant à marcher à travers le monde, comme le Christ vers le Calvaire, avec sa couronne d'épines au front et sa croix sur les deux épaules.
En hiver, je l'ai déjà dit, le dortoir que le kio'dreck habite avec ses compagnons lui sert de cabinet d'étude ; mais dès que les premiers bourgeons sont venus aux haies, et que le pinson chante dans les aubépines, il abandonne sa mansarde pour les champs. 11 vient s'asseoir entre deux sillons, dont l'un lui sert de table, pour étudier ses leçions et écrire ses devoirs. Heureux, il a retrouvé l'air de sa campagne natale et un souvenir de ses douces fainéantiseâ d'enfant, alors que, velu de haillons et les pieds nus, il gardait dans les landes les vaches df son père, en tressant de beaux chapeaux pointus avec les joncs des marais ! Qui peut dire l'enchantement que doit éprouver le pauvre écolier de dix-huit ans, quand cette nature si parfumée, si pleine de réminiscences confuses et de bruits endormeurs, bourdonne autour de lui ; lorsque entre ses yeux et le triste livre de classe, passe UQ
oiseau dont il sait le nom, im papillon qu'il a autrefois poursuivi, une abeille qui regagne peut-Ctre les ruches de son père ! Quel moyen de continuer, a travers tant de ravissants allcchements,Ie cours monotome d'une conjugaison latine ? Comment entendre la cloche au milieu de ces mille harmonies? Aussi, bien souvent le kîoareck succombe; il ramasse dans sa large poche ses cahiers, ses livres, et avec eux tout souci de l'avenir ; il bondit a travers les champs, les taillis, les prairies, cherchant les nids dans les feuilles, cueillant les noisettes ou les mûres au milieu des haies vives, et chantant à plein cœur quelque giierz appris aux veillées. Parfois la voix lointaine d'une jeune fille qui garde ses moutons lui répond, et leklo'ûreck ravi écoute cette voix bergère et prolongée se perdre avec le vent dans les coulées. I\ïalheureusement le jour finit, il faut revenir a la ville, et le lendemain une punition lui fera expier son échappée pastorale. Il faudra se coucher plus tard, se lever plus tôt pour achever le surcroît de travail qui lui sera imposé. Aussi, peu confiant dans sa raison, renoncera-t-il, s'il est sage, à travailler désormais sous le ciel. Malgré les joyeux appels d'un soleil brillant, il restera dans sa chambre délabrée, et s'y livrera tout entier à ses devoirs. De temps en temps seulement, lorsque sa tête et ses doigts seront lassés, il se détournera vers la cage grossière suspendue a la croisée, et causera quelques instants avec son bouvreuil ; car le kîoareck, trop pauvre pour nourrir un chien, a du se contenter d'un oiseau qu'il va dénicher lui-même, qu'il nourrit ue son pain, et que l'hiver il réchauffe dans sa poitrine, seul foyer dont il puisse disposer. Le bomTeuil le connaît, l'aime et le comprend. Comme lui, c'est un enfant des campagnes qui chante quand viennent la brise d'été et l'odeur des foins coupés.
Ainsi s'écoulent les sept années les plus chaudes et les plus fleuries de l'étudiant. Cependant un changement complet s'est insensiblement opéré en lui. Arraché aux occupations rustiques pour être jeté suhitemt-nt dans le repos du corps et le travail de l'esprit, il sent tomber, en même temps, le cal formé sur ses mains et celui formé sm" son âme. Ses membres se sont engourdis dans l'inaction ; son front basané s'est déteint a l'air des classes ; bientjt tout son corps s'amollit"; le dur enfant de la campagne est devenu semblable a l'homme des villes, élevé sous verrines et que tuerait une gelée blanche. Mais en même temps aussi , par compensation , son intelligence s'est développée ; elle a acquis des forces ; elle s'est assouplie dans l'exercice de la pensée ; son imagination enrichie a pris feu et a commencé a jeter des lueurs sur son cœur , dont il comprend mieux les mouvements dont il analyse les désirs. La vie matérielle a cessé d'être tout a ses yeux ; son corps s'est amoindri, allégé, et son âme paraît a travers. Alors toutes les maladies de l'homme civilisé l'attaquent à la fois ; alors arrivent les douleurs vagues , le vide , ces tristesses sans nom et sans remède qui viennent on ne sait d'où, et font souhaiter la mort, on ne sait pourquoi. Les émotions, les désirs , les rêves trop pressés dans son cœur , y forment abcès tout a coup et font courir la Gèvre dans toutes ses fibres. Et quelle possibilité qu'au plus fort de ces dispositions mélancoliques, alors que le sang fermente dans les veine? du klo'ùreck , quelle possibilité qu'il échappe au premier amour ? Le moyen , dites-moi , que l'étudiant , en revenant seul chaque soir de sa promenade, passe devant une jeune mère qui fait sabler son enfant sur ses genoux, sans penser qu'il serait doux d'entendre la voix de cet enfant l'appeler son père ? Pans c^
premières années de jeunesse , nous comprenons encore si bien les joies de la famille ! Tout meurtris que nous sommes contre rindiflerence ou la dureté de maîtres hargneux , nous sentons si bien comme il serait doux de vivre , une de nos mains dans celles d'une femme et l'autre sur un berceau d'enfant !
Eh bien, qu'au moment de ce brûlant désir un obstacle invincible vienne s'élever devant notre avenir ; qu'à l'âge où toutes les femmes sont belles a nos yeux , nous venions a penser que nulle femme ne s'appuiera jamais sur notre poitrine!... qui ne comprend tout ce que la certitude de cet isolement éternel remuera en nous d'amertume?... Oh! alors, pour peu qu'il y ait quelque fougue dans notre imagination, quelque fluidité dans nos pensées, la plainte s'élancera de notre cœur pleine d'éloquence et de vérité, et nous deviendrons poètes, comme les mères deviennent chanteuses, pour bercer des douleurs dans leurs chants !
Or , ce que nous venons de dire , c'est l'histoire du kloareck. 11 ne faut point chercher ailleurs ses dispositions élégiaques et son aptitude pour la poésie. Ce qui précède explique aussi comment le pays de Trcguier , qui recevait dans ses collèges la jeunesse la plus impressionnable et la moins grossière des campagnes de l'Armorique , a pu devenir la source de presque toute la littérature moderne de la Bretagne, et former l'école trégorroise , si distincte des autres et si remarquable à tous égards.
Cette école reflète la vie du kloareck tout entière ; c'est la confession de ses faiblesses humaines , de ses chagrins de cœur, des oublis de femme qui l'ont torturé ; c'est un éternel mémoire auquel chaque abbé ajoute sa pajje avant de rompre avec le monde.
Ailleurs , en parlant du prêtre breton, nous avons dit ce que devenaient toutes ces éruptions poétiques ; nous avons peint ces recteurs allant de nuit et pendant la tempête porter les sacrements aux mourants , a travers les marais débordés. Pour qui aura bien compris ce que nous venons de dire des premières années du clerc breton , ce rude dévouement paraîtra sans doute plus explicable. Et que feraient-ils , en effet , ces jeunes gens a cœurs froissés , une fois cousus dans la soutane noire , s'ils ne se livraient avec ferveur et enthousiasme a leur nouvelle mission ? 11 faut bien que leur énergie, repoussée des affections terrestres , déborde quelque part ; il leur faut bien un culte et un amour ! Et maintenant que les cultes et les amours du monde leur sont interdits, ils presseront !a religion dans leurs bras comme ils eussent pressé une femme, avec délire! Le secret de l'exaltation fanatique de beaucoup de nos prêtres est, sans duiUe, là»
CnAPlTRE IV.
LE PAYS S£ VANNSS.
S I. — Aspect du pays. — Carnac. — Tour d'Elven. — Ruines féodales.
Quittons la Prefagne maintenant ; nous allons entrer en Celtie. La féodalité qui nous apparaissait sans cesse dans les pays de Léon , de Cornouaille et de Tréguier , comme le caractère propre de la contrée , nous n'allons plus la voir qu'au second pian ; ce sera la trace d'un passage. Elle va se montrer a nous a côté des signes de la conquête latine, pareille a un brochage semé sur une trame gauloise. Ici les cromkc'hs, les licavens, les peulvans, les grottes aux fées, sont semés de toutes parts*, il y a mcme, dans la physionomie que ces monuments
(1) On appelle cromlec'hs des cercles draidiqaes formés de pierres plantées TerticalemjDt en terre; les lichatens sont formés de deus pierres verticales, recoavertes d'une troisième en forme de linteau de porte ; les peulvans sont, comme les menhirs, des pierr..s veriicales flchées en terre ; les groUet aux féet sont des carrés longs, formés par des pierres Terlicales et contiguëc sur lesquelles sont placées horizontalement et transversalement des tables de pierre en forme de toit plat : ordinairement une pierre feim? .'.'"'■e de leors ex< tréirjtés.
donnent à la contrée, quelque chose de funèbre, d'aride, de décliarné. Dépouillé des forêts qui donnaient du mystère a ses enceintes sacrées, parsemé de pierres druidiques qui blanchissent sur les landes comme des ossements, le pays de Vannes a l'air d'un immense squelette qui, après avoir perdu sa peau et ses chairs , étale encore au jour sa carcasse faussée et ses membres désarticulés. Vous qui aimez les traditions des premiers âges et les débris de l'antiquité, allez \oit les peulvans de Bieuzy, deSarzeau, de Quibcron et de Gourin ; allez mesurer le menhir gigantesque de Loc-Maria-Ker qui s'élève à plus de soixante pieds, et sous lequel des troupeaux se mettent a l'ombre ; allez vous assoir sur les barraws et les gaJgals ' de Trehorentcc ; allez visiter la pierre de l'iougoumelin sur laquelle on prêtait serment ; allez voir les grottes aux fées et les dolmens - de Quiberon , de Saint-Xols , de Sulniac, d'Elven, de Caro, de Pluherlin, de Ruffiac, de Saint-Jean-Brevelay, de Plaudren ; mais hâtez-vous surtout, de peur que les ingénieurs ne vous devancent, et que vous ne trouviez ( comme moi à Pleucadeuc ) leurs ouvriers mettant la mine sous les monuments druidiques.
Nous voici h Arzon. Voyez-vous cette montagne qui s'élève la bas à l'horizon et qui sert de point de mire aux caboteurs de l'Océan? c'est un barow, c'est la tombe de quelque grand commerçant de la Venetie. C'est sur cette plage qu'il venait, pendant sa vie, attendre le retour des flottes qu'il avait envoyées a Parthénope ou b Pliocée; il a voulu dormir au bruit de la mer, cette vieille amie
(i)Les barraws aonl des monticules de pierresniêléesdet;rre9; les ja?pof» sont des monceaux de caillous sans mélange de terre ; les iiarrawi et les galgats sont des tombeaux celtes.
(-2) Dolmen, table de pierre. Les dolmem sont des pîerres longues el larges qui sont placées boruontalement suc des pierres veriicales.
LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 107 qui l'a enrichi ; il écoute, dans sa tombe, le bruit monotone de la houle comme une voix d'associé qui lui rend des comptes. le soir, si vous voyez une forme humaine s'agiter au sommet de ce tiimulus, c'est son ombre qui vient y guetter une voile a l'horizon, car il attend ses navires qui sont allés chercher l'étain de Thulé, la pourpre de Tyr, et les fers de l'île d'Uva. Montez vous-mcme au sommet de ce cap dressé pour couvrir les cendres d'un seul homme, et regardez ; la vue s'étend au loin sans obstacle. Ici, devant vous , l'Océan qui se perd dans le bleu du ciel ! la, au nord, l'archipel de la petite mer (.Mor-bihan) avec ses îles aussi nombreuses que les jours de l'année. Celle-là où vous voyez un pâtre aux larges braies et aux cheveux flottants, assis sur un galgal, c'est l'île de Galafris ou dos Chèvres ; cette autre, couverte de barow, s'appelle Vile longue ; là bas apparaît Vile aux Moines avec son dolmen, appelé Vautel du sacrifice, et ses menhirs qui se penchent comme les mûts d'un vaisseau près de sombrer. Plus loin c'est l'île d'Artz, toute dépouillée de ses forêts de pins, et qui, désolée, dresse sous le ciel ses cromlec'hs, ses dolmens et ses peulvans tachés de mousse marine. Puis, sur la mer, voyez ces barques a voiles rouges qui se perdent entre les mille récits de la baie, qui s'assoupissent à la houle sous le vent de ces îles vertes ! Ce sont, sans doute, des barques venètes qui pèchent pour les banquets de la grande Rome, car les LucuUus d'Italie préfèrent maintenant les huîtres d'Armorique à celles du lac Lurîn *. Regardez à vos pieds cet homme qui monte le colline ; à son vêtement de lin ne le reconnaissez-vous pas? c'est un
(i)Sun< et Armorici qui laudent otlrea Ponti. (Ausone, epist. xi
BeUec'h ou druide • ; cette femme la-bas h la longue coiffe et tout habillée de laine blanche, c'est une Lëanez ou prêtresse *. Je vous l'ai déjà dit, vous n'êtes plus en Bretagne, vous êtes au pays des vieux Celtes visités par César.
Et ce n'est point seulement sur les bords de la mer que vous trouverez cet aspect antique; quittez le rivage et lancez-vous à travers les bruyères : partout et toujours c'est la vieille Gaule, moins ses forêts, que les haches de la conquête et de la civilisation ont fait disparaître. Ici vous rencontrez la lande immense de Lanvauï, hérissée de ses cent vingt pierres druidiques ; la c'est Trehorentec avec ses barows innombrables, et que vous entendrez appeler dans le pays \e jardins des tombes-^ c'est Carnac enfin, Carnac, où les antiquaires ont cru voir, tour à tour, un campement de César,un cimetière de venètes, un monument triomphal, les colonnes d'Hercule, un serpent zodiacal, un lieu d'assemblée, et enfin un temple de druides ; Carnac, cette ville des poulpiquets^ , comme on l'appelle dans la contrée, cet ouvrage égyptien pour la patience et l'énormité , et qui semble réclamer la fraternité des pyramides et des allées de sphinx qui conduisent au temple du même nom dans la Thébaïdc. ]\îai3 si vous voulez voir ce lieu étrange dans toute sa fantastique beauté, arrivez-y
(1) On appelait les druides BeUec'h du mot gailiqne Btlh, lin, parce qu'ils étaient vêtus de toile. On a conservé en Bretagne le nom de BeUec'h, «jx prc'tr?à catlioliques.
Kus paysans sont vêtus de toile, comme les anciens druides.
{2} On appelait les druidesses Lëones, du mot galliqr.e Gloan ; par contra» oiction Lëan, qui signifie blanc, parce qu'elles éiaient vêtues de laine blanche. On appelle maintenant en Bretagne les religieuses Lëanez, et beaucoup de celles-ci portent aussi le vêtement de laine blanche.
13) Noms des gnomes bretons.
comme moi, vers minuit, par une nuit d'hiver claire et froide ; arrivez-y après avoir erré cinq heures dans les bruyères, sans pouvoir retrouver votre route, après vous êtrearrêté vingt fois, avec un indicible saisissement, pour entendre les hurlements d'une louve affamée ou le cri d'un oiseau de cimetière ; montez sur la colline au moment où une horloge éloignée vous fera entendre ses douze coups fêlés ; et, arrivé au haut, vous vous arrêterez en jetant un cri de surprise et d'épouvante^ carie plateau de Carnac sera devant vous !
Sur onze lignes parallèles s'élèvent onze rangées de pe2(/i'flM^ d'inégales grandeurs. Aussi loin que l'œil peut s'étendre, on voit les onze lignes se prolonger dans la nuit» et cette armée de fantômes immobiles semble rangée la pour passer la revue de la mort, que l'on s'attend a voir paraître entre les des, armée de sa faux et montée sur son squelette de cheval. Par instant, la clarté stellaire que voile ou que découvre un nuage, baigne ces masses blanches d'ombre ou de lumière, et l'œil trompé croirait les voir exécuter des mouvements mystérieux. Un silence solennel règne au loin ; a peine si le vent vous apporte UQ écho du clapotement de la mer sur les grèves. Il semble seulement que l'on entende dans la nuit cette voix sourde et indistincte de la terre et du ciel, ce retentissement confus de l'eau qui sourd, de l'air qui passe, de l'insecte qui rampe ; vague rumeur du travail de la nature, a laquelle on ne peut donner de nom, et que l'on prendrait pour l'entretien insaisissable des génies de la terre, du ciel et des eaux.
C'est seulement a l'apparition du jour que tout prestige disparaît et que Carnac se montre dans sa réalité colossale. Alors le saisissement fait place a l'admiration. Les onzes lignes de pierres druidiques se prolongent jusqu'à l'hori-
no LES DERNIERS BRETONS.
zon à pins de deux Hcues. Il en est qui s'élèvent a vingt pieds, et dont le poids suffirait pour charger un navire ; toutes sont formées d'un seul bloc, brutes, et telles qu'on les tira de la carrière. Pour augmenter encore le prodige d'un pareil travail, cespeidvans ont été plantés la pointe en bas, de manière à paraître portés sur des pivots; on dirait des pyramides que des géants se sont plu a renverser a la suite d'une orgie.
J'étais depuis deux heures dans la contemplation de cet incomprélicnsible ouvrage ; je parcourais les rues immenses de cette ville sans modèle et sans nom, lorqu'un jeune paysan passa, conduisant une génisse noire, maigre et malade. Je lui souhaitai la bienvenue.
— Que Dieu vous bénisse, monsieur! me répondit-il en tirant son chapeau ; car il avait vu que j'étais un compatriote.
— Sais-tu quia mis la ces pierres? lui demaudai-je, en lui montrant les lignes de menhirs.
Le paysan se signa.
— Ça, monsieur, dit-il, ce sont les soldats qui poursuivaient saint Corneille, le bon patron de notre paroisse ; comme il allait être pris par eux et qu'il était arrêté par la mer, il les changea en pierres ainsi que vous les voyez la.
Je remerciai le pâtre et je passai ; je venais de retrouver la trace chrétienne au milieu de mes rêves d'antiquaire ; j'avais marché sur le moyen-âge en tournant autour d'une pierre druidique.
Car le moyen-âge aussi a laissé ses traces au pays de Vannes ; scalement il s'y est soudé après coup et sur un fond qui ne lui appartient pas. Ce fond, qui existait également dans le reste de la basse Bretagne, y a presque totalement disparu, tandis que le Morbihan le montre
encore de toutes parts. Cependant les ruines gothiques y sont nombreuses. Elles ont même un caractère plus militaire et plus historique que dans le reste de TArmorique. De tout temps, aux jours des Romains comme aut jours de la vassalité, cette terre du Morbihan a nourri une race dure et batailleuse. Là, les hommes naissent avec la maladie héréditaire que l'on nomme esprit guerrier. Souvent je me suis étonné de ce que les dépeceurs de moyen-âge, qui se sont mis depuis dix ans à fouiller le passé comme un cadavre, n'aient pas songé à y placer la scène de quelqu'un de leurs romans. C'est un pays a parcourir pour les arrangeurs de chroniques, et ils y auraient trouvé de merveilleux cadres pour décalquer Walter Scott. N'avaient-ils pas en effet les sombres châteaux de Plessis et de Rochefort, avec leurs longs souterrains encore béants et garnis de dalles retentissantes? Sucinio, ce Trianon d'une époque farouche, où l'on avait fait des étangs avec la mer ; le château de Josselin, bâti par CUsson ; le vieux chêne de Mi- Voie et le combat des Trente, ce beau duel qui dura dix heures, et oii l'on entendit ces étonnantes paroles qui seraient dans toutes les rhétoriques si elles eussent été dites en latin : — Bois ton sang, Beaumanoir, et tu n auras plus soif! la tour d'Elven, si belle quand on regarde les deux cents pieds d'élévation qui restent a ses murailles, quand on entre dans son enceinte qui était une ville entière, et que l'on voit la fenêtre a laquelle s'accouda prisonnier un roi d'Angleterre *. Puis la ville de Vannes, elle-même, n'a-telle pas ses grands souvenirs ? n'y voit-on pas la tour du connétable, dans laquelle se passa le drame terrible dont Voltaire a fait la tragédie d' Adélaïde du GucscUn? iN'y
(«) Le comte de Ricbemond, plu3 tard Henri Vil.
mon(re-t-on-pas encore les halles où Pierre II fut coaronné duc ; où, plus tard, des états effrayés et corrompus prononcèrent la clôture définitive de la féodalité, en votant lu réunion delà Bretagne à la France? Et si ces faits poli liquos ne suffisaient pas a nos romanciers, il en était de plus romanesques, de plus intimes. Ils n'avaient qu'à visiter, près de Brech, la fontaine où la levrette de Charles de Blois l'abandonna au moment de la bataille, pour suivre Montfort, présage éloquent qui disait d'avance l'issue du combat ; ils pouvaient dépeindre la curieuse église de Ploèrmel, où l'on voit au-dessus du portail le fameux verrat jouant de la cornemuse, et au fond du sanctuaire, deux tombeaux des ducs de Bretagne, Jean II et Jean IIî ; ils avaient a parler du pont de l'île Cado, bâti par le diable, et où l'on voit encore la trace que laissa le pied de saint Cado en glissant sur la pierre ; ils pouvaient explorer, près de la Magdeleine, une corderie de cacoux, et nous faire quelque beau tableau de ces parias d'autrefois, vêtus d'une souquenille que timbrait la croix rouge, et forcés d'écouter l'office sous les cloches 1 Je ne dis rien de la forêt de Broceliande *,
(1 ) La forêt de Broceliande et de Paimpoul ou de Brécilien se tronve située dans la commune de Concoret, arrondissement de l'ioërmel, département do îlorbihan ; elle est célèbre dans Its romai s de la Table ronde. C'est là que l'on rencontre la fontaine de Baranton, le I ai sans retour, la tombe de Merlin. Ou sait qae ce magicien se trouve encore dans cette forêt, où il est retenu par les enchantements de Viviane à l'ombre d'un bois d'aubépine. Viviane avait essayé sur Merlin le charme qo elle avait appris de Ini-mèoîe, Bâns croire qu'il put opérer ; elle se désespéra quand elle vit que celui qu'elle adorait était à jamais perdu pour elle. On assure que messire Gauvain et quelques chevaliers de la Table ronde cherchèrent partout Merlin, mais en vain. Gauvain seul l'enlendit dans la forêt de Broceliande, mais ne put le voir. Une vieille chronique, faisant partie d'un contrat de propriéié de la forêt de Broceliande, s'exprime ainsi à l'égard de ce lieu :
« En ladite forêt il y a quatre châteaux et nn fort grand nombre de beaui « étangs, «t de» plus belles choses qu'on pourrait auire part trouver. Il y a
LA BRETAGNE ET LES BRETOIsS. 113
de la chapelle de Betlhcem, de la grotte de Saint-Rivalin a l'embouchure de la Sare, et de mille autres mines fécondes aussi faciles a exploiter.
§ ii. — Les poulpicans et les fées. — Saint -Bieuzy. — Supertitions.
On devine d'avance que le double cachet celtique et féodal qui marque au front si proloudément le pays de Vannes se retrouve non moins prononcé dans son aspect moral. Le Rlorbihanais est un Celte baptisé qui laisse entrevoir son origine bien plus clairement que tous les autres Bretons. Nulle part le culte des éléments et des gé-
« deux cents brieui de bois... entre autres celai nommé le Breil-au-Seigr.ear, CI auquel jamais n'habite ni ne peut habiter aucune béte renimeuset portant a venin ni nulles mouches ; et quand on y approchait, audit Breil, aucune a béte venimeuse tantôt en est morte et n'y peut aroir né. Et quand les hêteg o pâturent en ladite forêt sont couvertes de monches et peuvenî recouvrer le- « dit Breil, eoudainenent !es mouches s'en départent quittent Ii celui Breil.
a Un autre se nomme le Breil de Balanton, et dans le pays de Baranton, < auprès de laquelle le bon chevalier de l'ontudo fit ses armes, ainsi qu'on « peut voir par le livre qui de ce fut composé... joignant à ladite fontaine, il a y a une grosse pierrj qu'on nomme le perron de Baranton. Et toutes les n fois que le seigneur de Montfort vient à ladite fontaine, et de l'eau « d'icelle arrose et mocille ledit perron quelqse chaleur , temps sûr de a pluie, quelque part que le vent soit, soudain et en peu d'espace, plutôt qne « ledit seigneur n'aura pu recouvrer son château de Comper, ains qu'avant « la fin d'icctui jour, pleut ati pays si abondamment que la terre et le bieo « en icelle en aontmonlt arrousés et moolt leur profite, m
H. l'enhou'^t, qui donne ce renseignement, ajoute les réfleii'xiâ eairantcs qui nous paraissent fort justes :
« Celte citation est très-curieuse, car, sons le voile de la fiction, elle nous parait cacher fine cérémonie du druidisme. On sait qu'antérieurement au christianisme, le culte des fontaines se liait à v-elni des pierres. Ici un seigneur da Slontrort et du château de Compor n'a-t-il pas remplacé on prêtre de Bel, un druide qui s'adresse an iJiou Bulaton pour avoir de la pluie, et, pour cette cérémonie, prend de la fontaine sacrée l'ean dont il mouille la pierre. Cette pierre n'cst-elle pas la représentation d'une divinité qui portait le nom de Balanton, par corruption Baranton ? En Angleterre, les Romains avaient admit le 4i«\i Bïlautceraie, que les Crctuns traduiiaieot pat liai l'aneitn. »
Î14 LES DEilNIERS BRETONS.
nies de la raytliologie druidique ue s'est plus évidemment conservô sous un léger déguisement chrétien. On y trouve encore ies arbres a niches, les fontaines miraculeuses, les Jeux gauloi'î, les pierres révérées. 11 n'est point un seul des miile monuments druidiques répandus sur le sol venète, devant lequel le Morbihanais ne se sente saisi d'un mouvement de respect. Toutes ces pierres couvrent des trésors miraculeux ; toutes ont quelque vertu secrète, quelque divinité mystérieuse et toute-puissante. Allez au roulers * de Pontivy, maris inquiets, et, si vos soupçons sont justes, la pierre immense que le doigt d'un enfant sufit pour remuer, demeurera immobile sous tous vos efforts. Ne passez pas trop tard près du peulvan de Noyai, vous qui aimez la vie, car vous pourriez vous trouver sur sa rouleau moment où il va boire a la rivière; méfiezvous du kist-vean * de Caro, lan Kerloff de Sulniac y est passé la nuit de Pâques, et il a vu les fées qui y dansaient au clair de la lune. C'étaient de grandes femmes belles, vêtues de blanc, et si lumineuses, que lan Kerloff dit qu'en regardant leurs Ogures on croyait voir une lumière a travers une lanterne de corne. Craignez aussi, quand vous voyagez de nuit, les chemins creux et les ponts étroits. Hervé Carzou passait sur l'Are l'an dernier, eu revenant de la foire, lorsqu'il aperçut au milieu du pont un bouc noir qui le regardait d'un air effronté. Comme il avait un peu de vin de /eiidans la tcte, il voulut frapper i'animal en lui disant :
— Hors d'ici, puant.
Mais, par malheur, c'était le gabino, et il jeta Hervé
[l] t-es roulert sont de grosses pierres placées en équilibre, de sort» ^a'«» Tec Qb tJoigt oa [eut les mettre en mouTcmeot.
2 Lïs kitl-tean sont des roches aux féct.
Carzou dans la rivière, où il se serait noyé sans un chapelet bénit a Sainle-Aune et sans le fils du meunier qui l'entendit crier. A Coat-Bian il y a aussi des barûivs que l'on appelle le Château des poulpicans. Les poulpicans passent pour les maris des fées et les génies de la ierre. On en trouve à Elven, àNeuilliac, partout où il y des monuments druidiques. Ce sont eux qui font entendre une clochette dans les bois pour tromper les petits pâtres qui cherchent leurs chèvres égarées; qui, lorsque les jeunes filles reviennent trop tard des pardons ou des veillées, les saisissent a deux bras par derrière et embrassent leui's cous potelés. Souvent, dans les soirs d'hiver, quand on se tient pensif auprès du foyer et que l'on écoute le feu grésiller, il s'élève tout d'un coup, au dehors, des bruits aigus et criards. Les enfants et ceux qui ne savent pas les traditions disent : — C'est la poulie du puits que le vent fait tourner, ou l'aile du moulin a vent de Jacques qui cric sur son axe, ou le tourniquet de bois qui a été placé sur le grand pommier pour faire peur aux oiseaux; mais les vieux qui ont de l'expérience vous répondront, en secouant la tète, que ce sont les poulpicans qui s'appellent pour courir en rond autour des cromlechs du coteau. Alors ceux qui sont sages ne sortiront pas ; ils diront dévotement une prière, et ne se coucheront qu'après avoir placé devant leurs lits un vase plein de mil ; car si les poulpicans viennent, ils répandront le mil, et, forcés par leur nature aie ramasser grain a grain, cette opération les retiendra la nuit entière.
Les mères de Saint-Xolff vous diront aussi combien il est dangereux de laisser un nouveau-né dans son berceau, sans que personne garde le logis. 11 y a bien longtemps, la nommée Catherine Cloar le fit, et, pendant son absence, la fée d'un poulpican, qui vint a passer, entendit les va- I. 8
gissements de l'ei-ifant : elle entra, et voyant ce petit si blanc avec sa bouche rose et ses jolis yeux qui étaient bleus comme des jeannettes des champs, elle eut envie de ce bel enfant ; elle le prit donc, et déposa à sa place un petit poulpiquct, son fils, qui était plus noir et plus malia qu'un chat. Quand Catherine Clijar revint, elle ne s'aperçut de rien, et elle continua a nourrir le petit ; mais à mesure que l'âge lui venait, c'était merveille de voir qu'il ne grandissait nullement et qu'il se montrait plus malicieux chaque jour. Quand on l'envoyait garder les vaches aux champs, il s'amusait a leur attacher une branche d'épines à la queue, et riait aux éclats en les voyant courir tout afiolécs. Il y avait près de chez lui une jeune fille qui aimait un jeune garçon a qui ses parents ne voulaient pas la donner, et la pauvre créature venait souvent, le matin, trouver son amoureux derrière le pignon pour causer avec lui et le consoler ; alors le petit poulpican ne manquait jamais de passer tout auprès et de crier ;
— Bonjour, Ninorc'h Cosquer ! bonjour, Pierre Pouldul quand vous passerez-vous une bague d'argent au doigt ?
A ces cris, la mère Cosquer venait sur la porte en appelant sa fille ; JXinorc'h effrayée s'enfuyait, et l'on entendait le poulpican qui s'encourait dans la vallée en chantant comme une cigale dans les blés mCirs.
Cependant Catherine Cloar se désespérait de voir que son fils restât si petit de taille et devint si grand en méchanceté. Souvent elle disait à son mari assis près d'elle au coin du feu :
— Que sainte Anne nous bénisse 1 cet enfant n'est pas notre fils ; il a trop de petitesse de corps et de finesse d'esprit.
Cloar alors étendait ses grosses mains devant le feu, tirait sa pipe de sa bouche, crachait sur les tisons, gro-
gaait un peu dan? sa biirbe et ne disait rien : c'était sa manière de répondre. La pauvre femme se désespérait. Enfin , une aventure inattendue vint lui faire connaître la vérité.
Un soir que la pluie et le vent faisaient fureni , et que le petit poulpican était seul au logis, voila qu'on frappe a la fenêtre, et qu'une grosse voix dit :
— Y a-t-il quelque béte a vendre?
C'était le bouclier de Vannes qui passait par la , et qui avait voulu voir, malgré la pluie, s'il ne pourrait pas faire un bon marché 11 avait un grand manteau bleu qui l'enveloppait , lui , son cheval et un veau qu'il emportait , si bien que lorsque le poulpican ouvrit la petite croisée de bois , il vit s'avancer en même temps trois tètes , celle de l'homme , celle du cheval et celle du veau : il crut que toutes trois tenaient au même corps ! Grandement effrayé, il ferma vivement la fenêtre en disant:
— J'tti vu le gland avant de voir le chêne , et je n'ai jamais vu pareille chose-
Le boucher s'en alla bien étonné. Qnsîques jours après, il rencontra Catherine Cloar , et il lai redit ce qu'il avait entendu. Celle-ci, conûrmée par la dans les vagues soupçons qu'elle avait conçus , résolut de s'assurer de la vérité. En conséquence, le jour même, pendant que le petit était dehors , elle acheta cent œufs , les cassa tous , et rangea les coques , dans la maison , devant le foyer , comme on le ferait de prêtres en surplis dans une belle procession de la Fête-Dieu ; puis , entendant la voix du petit poulpian, elle se cacha. Celui-ci entrera, et voyant les œufs ainsi disposées :
— J'ai vu le gland avant de voir le chêne., murmura-t-il , et je n'ai jamais vu pareille chose.
Catherine l'avait entendu , et ûle n'eût plus de doute.
fl& LES DERNIERS BRETONS.
Dès le soir elle raconta tout h son mari , et tous deux résolurent de tuer le petit, qui devait t-tre un démon. Mais comme ils allaient exécuter leur projet, la féo, avertie par la connaissance que son espèce a de toutes les choses cachées, entra dans la maison en tenant un beau garçon par la main , et elle dit aux époux :
— Voila votre fils que j'ai nourri dans le tumuhis de Tir-Forden avec des racines et du charbon ; vous voyez qu'il est beau et joyeux ; prenez-le , et rendez-moi mon poulpican.
Ceci doit servir de leçon aux mères qui ne veillent pas assez sur leurs enfants nouveau-nés * .
Près de Saint-Gildas les pécheurs de mauvaise vie et qui se soucient peu de salut de leur âme sont quelquefois réveillés la nuit par trois coups que frappe à leur porte une main invisible. Alors ils se lèvent, poussés par une volonté surnaturelle ; ils se rendent au rivage , où ils trouvent de longs bateaux noirs qui semblent vides , et qui pourtant enfoncent dans la mer jusqu'au niveau de la vague. Dès qu'ils y sont entrés, une grande voile blanche se hisse seule au haut du mât, et la barque quitte le bord comme emportée par un courant rapide. On ajoute que ces bateaux, chargés d'âmes maudites, ne reparaissent plus au rivage , et que le pécheur est condamné a errer avec elles a travers les océans jusqu'au jour du jugement. Qui ne reconnaît dans cette fable la tradition celtique rapportée par Procope ^ ?
[1) M. de la Villemarqué a publié dans son Barzas-Breiz cMc m;;m3 légende en fers bretons, vol. I, pag. 2G.
(2) Procope dit que les habitants des côtes de la Gaule, qui sont en face de l'Angleterre , étaient chargés de passer les âmes, et étaient pour cela exempts de tribu. Au milieu de la nuit ils entendaient heurter à leurs portes, ils »e levaient, et trouvaient à la côte des bateaux vides en apparence et pourtant si chargés que Peau en touchait presque les bords supérieurs. L'no heure leu
Vous le voyez, toutes ces superstitions sont druidiques.
Les Celtes supposaiex\t des génies unis a tous les éléments , a toutes les parties de la matière. Ils donnaient à quelques-uns do. ces gnomes le nom de dus, comme nous l'apprend saint Augustin * . Dans certains cantons de Bretagne , ils ont conservé a peu près le même nom ; on les appelle encore teiis.
ftl'i.'iîtenant, en passant aux cultes que le- catholicisme a modifiés et baptises, je ne vous répéterai point tout ce que je vous ai déjà dit sur les feux de Saint-Jean, sur les épreuves des fontaines ; ce sont la des supertions conservées dans toute la Bretagne et ailleurs , elles n'ont rien de spécial au Morbihan ; mais il en est d'autres qui lui sont particulières, et où le mélange des deux croyances se montre évidemment. Ainsi demandez au paysan qui passe, avec une frayeur pieuse, a côté des pierres druidiques de la lande de Lanvaux, pourquoi ces peulvans ont à leur sommet une sorte de collier creusé ; il vous répondra que c'est la marque de la corde avec laquelle M. Kérollet y a attache autrefois le diable. Ailleurs, si vous lui montrez un galgal^ il vous assurera que la main des hommes n'a point touché a ces pierres, que c'est la Vierge qui les a apportées la dans son tablier. Une mary-morgan (sirène) habite l'étang du duc, près de Vannes ; elle en sort quelquefois pour tresser au soleil ses cheveux verts. Un soldat l'a surprise un jour sur son rocher, et, attiré par sa beauté, il s'approcha d'elle ; mais hmary-7norgan l'enlaça de ses bras et l'entraîna au fond de Tétaug. Si
sufTisait iioiir arriver à la Grarnl<--îîretagne bien que, lorsqu'ils naviguaient <lan3 leurs propres baieaiii, i'.'i pussent à peine faire ce trajet aans l'espace d'une nuit. (Procope, Goth, liv. iv, chap. 20.)
(1) Qaosdam dœoionca quos d'^sios G«lli nuncupant. [De civil. DeC lib. XV, cap. 23.
TOUS demandez au peuple ce que c'est que cette fée doi eauï, Yoici ce qu'il vous racontera.
Une princesse, a qui l'étang au duc appartenait, avait refusé d'épouser un grand seigneur qui possédait l'étang de Plaisance. Cependant, fatiguée par la prière de celuici, elle lui dit un jour :
— Je serai vôtre, quand l'étang de Plaisance coulera dans celui au du&^
Croyant bien demander l'impossible ; mais le seigneur fit creuser un canal qui réunit les deux étangs; et un jour, ayant invité la dame a une fête qu'il donnait a son château de Plaisance, il la conduisit en bateau, par le canal, jusqu'à l'étang au duc, et la il lui dit :
— J'ai rempli votre vouloir, remplissez maintenant votre promesse, et devenez mienne.
Mais la princesse, saisie de douleur en voyant ce qu'elle avait promis, ne voulut point donner son âme et son corps au seigneur qu'elle n'aimait pas, tandis qu'au contraire elle en chérissait un autre ; elle se pencha, désespérée, sur le bord du bateau, et se jeta la tCte en avant au fond du lac, d'où elle ne revint plus. Seulement, a partir de ce jour, il y eut dans l'étang une mary-morgan belle comme le jour, et l'on pense que c'est la princesse quia pris cette forme, et qui se montre, vers les matins d'été, sur les rochers qui bordent l'eau, peignant ses longs cheveux, et faisant des couronnes de glaïeuls. Nous pourrions ajoutei' à cette histoire celle de la Groac'h (naïade) du puits de Vannes ; mais cela nous entraînerait trop loin. Un volume ne suffirait point d'ailleurs pour rapporter toutes les traditions de ce genre. Il en existe d'autres aussi qui ne tiennent qu'au catholicisme, et dans lesquelles le souvenir druidique a complètement disparu ; celles-là sont des sécjès de miracles, des aventures de saints. C'est l'histoire
LA-BRiiTAGNE ET LES BRETONS. 121
du seigneur de Garo que je vous raconterai ailleurs ; c'est la merveilleuse mort de saint Bieuzy, dont on vous montrera l'ermitage près de la roche, et dont un cantique breton a conservé le souvenir. Bie«zy était un jour à l'autel, lorsqu'un seigueur voisin lui envoya un deses serviteurs qu'il lui dit :
— Mon maître vous ordonne de venir tout do suite au château pour guérir ses chiens de la rage,
— J'ai d'abord le maître de votre maître à servir, dit Bieuzy; il faut que j'achève l'office saint, et puis je me rendrai au château.
Le serviteur retourna et rapporta au gentilhomme ce qui lui avait été dit. Celui-ci, furieux, prend ses hommes d'armes ; il court vers l'église, entre au moment où le saint prononçait le Dominus vobiscum, et se jetant sur lui, il le frappa si rudement a la tête, que le coutelas resta en travers dans le crâne. Le saint, sans se déconcerter^ coQtÎQua l'office jusqu'à la fin ; il fit un beau discours au peuple assemblé, puis il partit pour recevoir la bénédiction de saint Gildas qui habitait une abbaye voisine. Il passa la nuit a prier dans une chapelle, en la paroisse de Pluvigner, le coutelas toujours dans la tête. Ses paroissiens arrivèrent la en grand nombre et se mirent a prier avec lui. Quand les coqs commencèrent à chanter, ils partirent tous ensemble, Bieuzy en avant, pour l'abbaye de Saint-Gildas. Arrivés à la grève, en la paroisse de Baden, ils aperçurent un grand nombre de bateaux qui couvraient la mer, et les bateliers étaient des hommes inconnus, si grands et si beaux, que t'on eût dit des anges q:ii cachaient leurs ailes. Mais à peint; embarqués, le y^rbihan devint furieux; les vagues montaient haut comme des clochers, et c'était une étrango chose a voir que le bateau de Bieuzy, immobile et sans
secousses au milieu de celte tempête, tandis que, debouf sur la proue, il penchait sur les flots, comme pour la méditation et la prière, sa tète entr'ouAerte où l'on voyait briller le coutelas, et d'où le sang tombait goutte à goutte dans la mer. EnDn tous arrivèrent a l'abbaye sans malheur, et aussitôt les bateaux disparurent miraculeusement. Saint Gildas donna sa bénédiction à Bicuzy, après quoi celui-ci rendit son âme a Dieu, sans changer de posture, les mains croisées, et a deux genoux sur le seuil du monastère.
A l'ile d'Artz, on aperçoit quelquefois, a ce que diseiit les habitants, de grandes femmes blanches qui sortent des îles voisines ou du continent, marchent sur la mer, et viennent s'asseoir au rivage. La on les voit, tristes et penchées, creuser le sable avec leurs pieds nus, ou effeuiller entre leurs doigts les fleurs de romarin qu'elles ont cueillies sur la dune. Ces femmes sont des enfants de l'île mariées ailleurs, et qui, mortes dans le péché, loin du sol chéri, y reviennent pour demander à leurs parents des prières.
Quelquefois aussi, dans les longues nuits d'hiver, quand le vent rugit sur les flots, les femmes de l'ile d'Artz qui ont leurs maris en mer sont réveillées en sursaut. Elles entenden comme le bruit triste et monotone de l'eau qui tombe gou te a goutte au pied de leurs lits ; alors elles regardent épouvantées, et si le bruit n'a point de cause naturelle, si la place n'est pas mouillée, malheur ! car c'est Yintersigne du naufrage, et la ni-or vient de fa'i'e des veuves !
A Carnac, quand on passe a minuit dans le cimetière, on trouve toutes les tombes ouvertes, l'église est illuminée*etily adeux mille squelettes a genoux, écoutant la mort, vêtue en prclre, qui proche du haut de la chaire.
LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 123 Plusieurs paysans des environs ont aperçu de loin la lumière des cierges et entendu la voit confuse du prédicateur.
Les animaux parlent, comme tout le monde sait, la nuit qui précède Noël. C'est un don qui leur est accordé en commémoration du bœuf et de l'âne qui se trouvaient dans la crèche a Bethléem, et qui réchauffèrent le Dieu qui venait de naître. A Noyai, un paysan ivre s'endormit ce jour-là dans son étable, auprès de son attelage. Il entendit un des bœufs qui disait a l'autre :
— Que forons-nous demain?
L'autre répondit :
— Nous traînerons notre maître en terre. Le paysan furieux se lève :
— Tu en as menti, bête maudite, dit-il.
Et, d'une hache qu'il a saisie, il veut frapper l'animal ; mais sa main, que l'ivresse rend chancelante, s'égare, il se donne lui-même la mort, et la prédiction du bœuf s'accomplit.
Il existe entre Âuray et Pluvigner une plaine qui a été lors des querelles des comtes de Blois et de Montfort, le théâtre d'un sanglant combat. Plusieurs fois, des débris de casques, d'armures, d'ossements humains, y ont été trouvés, et la tradition populaire assure que des centaines de soldats y dorment sous les bruyères. Or, les âmes de tous ceux qui sont morts dans ce lieu en combattant, sans avoir obtenu l'absolution de leur? péchés, sont condamnées à rester près de leurs cadavies, et, a une certaine heure de la nuit, elles s'élèvent du sein de la terre et se mettent a parcourir le champ funèbre dans toute son étendue. xMors, disen! les paysans, on croirait entendre les brises de la nuit gémir sourdement : ce sont les plaintes de ces âmes qui souffrent et demandent des
prières. Elles sont condamnées a errer jusqu'au jugement dernier sur celte plaine, et à ne parcourir jamais qiCune ligne droite^ quels que soient les obstacles qu'elles puissent rencontrer. Malheur au voyageur de nuit qu'elles trouvent sur leur chemin ; dès qu'elles Tont touché, il tombe frappé par une puissance invincible, et doit mourir avant le soir suivant.
Pendant un séjour que jefis a Auray, je pus juger combien cette croyance était profondément enracinée chez lez habitants du pays. Une jeune paysanne arriva dans la maison où je me trouvais, la figure couverte de pleurs et ne pouvant parler. Effrayés, nous l'interrogeâmes, et la pauvre fille nous apprit, a travers ses sanglots, que son père était mourant. La veille, il était allé à la foire de Pluvigner, d'où il était revenu seul et tard par la plainte funeste. Il avait été rencontré par une âme... (en prononçant ces mots , la jeune fille tremblait de tout son corps) ] il avait été terrassé, et c'était seulement le malin qu'on l'avait trouvé et rapporté chez lui. Nous nous informâmes sur-le-champ si un médecin l'avait vu.
— A quoi bon ? nous répondit la paysanne, c'est un prêtre qu'il lui faut ; ses heures sont comptées.
Nous nous rendîmes près du malade ; il était déjà a l'agonie. Cependant il nous donna quelques explicalious, en phrases entrecoupées par cet horrible hoquet du râle auquel on ne peut rien comparer. Il nous dit qu'il s'était senl'd frappé par l'âme, et que, malgré tous ses efforts, il avait été précipité de cheval.
Un médecin que nous avions fait chercher arriva enfin. Il examina le malade, et déclara qu'il avait été frappé dapoplcsie.
Nous pourrions multiplier a l'infini ces récits étranges; mais nous nous éloignerions de notre bu», qui est de
peindre le Morbihan dans sa spécialité caractéristique. Kous allons y revenir, en parlant d'un jeu encore en usage dans cette partie de la Bretagne ; jeu doublement intéressant par son origine et par l'énergie avec laquelle la nature des habitants s'y révèle ; nous voulons parler de la soule.
§ IIL — La soule dans le Morbihan. — Histoire de François le souleur.
D'abord il est essentiel d'expliquer à ceux qui ne connaissent pas notre pays et ses usages ce que c'est que la soule.
On donne ce nom a un énorme ballon de cuir rempli de son que Ton jette en l'air, et que se disputent ensuite les joueurs, partagés en deux camps opposés. La victoire reste au parti qui a pu s'emparer de .la solde et la porter sur une autre commune que celle où le jeu a commencé.
Cet exercice est un dernier vestige du culte que les Celtes rendaient au soleil. Ce ballon, par sa forme sphérique, représentait l'astre du jour ; on le jetait en l'air, comme pour le faire toucher à cet astre , et lorsqu'il retombait , on se le disputait ainsi qu'un objet sacré. Le nom môme de soule vient du celtique heaul (soleil), dans lequel l'aspiration initiale a été changé en s, comme dans tous les mots étrangers adoptés par les Romains * , ce qui a donné seaul ou soûl.
Maintenant le jeu de la soule n'est plus en usage qu'au pays de Vannes. C'est la seulement qu'on le retrouve encore dans toute sa brutalité primitive. Une soule , dans le Morbihan, n'est pas un amusement ordinaire; c'est un jeu chaud et dramatique , où l'on se bat et où l'on s*é-
(i) Voyei Vassias, Elymologieon lingws (alitiœ.
trangle ; un jeu qui permet de tuer un ennemi , saas renoncer a ses pâques , pourvu que l'on prenne soin de le frapper comme par mégarde et d'un coup de malheur. Aussi Dieu sait quelle fête pour le pays ! C'est un jour d'indulgence plénière accordée a l'assassinat. Et quel est celui qui n'a pas quelqu'un a tuer , comme me disait un jour un des souleurs les plus renommés. D'ailleurs, à défaut d'inimitiés privées, l'hostilité des paroisses suffit, car ce sont toujours deux communes voisines et rivales qui se disputent la soûle. Souvent aussi une ville entre en lice contre une population rurale , et alors le combat s'envenime de toute la haine du paysan contre le bourgeois ; alors ce n'est plus seulement la lutte de partis rivaux , c'est un duel de croyances, une bataille de chouans et de bleus , livrée avec les poings et les ongles. Non pas pourtant que cette vieille inimitié soit le résultat d'opinions politiques ; de tout temps , celles-ci ne furent qu'un prétexte ; mais elle tient à ce que le paysan, demeuré serf, a vu le bourgeois , serf comme lui , conquérir richesse et liberté: c'est la jalousie d'un frère cadet, resté dans la misère , contre son aîné devenu grand seigneur. L'insurrection des campagnes en 1793 et en 1815 fut moins, au fond , un élan politique ou religieux que le résultat d'une colère amassée depuis longtemps contre les privilèges des villes. Les chouans étaient des révolutionnaires à leur manière ; ils auraient voulu aussi imposer a tous le grand chapeau et l'habit de toile , et ce but , ils tâchèrent de l'atteindre, comme les terroristes , par le pillage et le meurtre. Lorsque , pendant les Cent-Jours , douze mille paysans entourèrent Ponlivy , ils étaient suivis de leurs femmes , portant des sacs dans lesquels elles devaient enlever le butin, après la prise de la ville. L'une d'elles en portait d'eux, un sur chaque épaule ; on lui demanda çg qu'elle en voulait faire,
LA BRETAGNE ET LES BRETONS. i27
— Celui-ci, dit-elle en montrant le plus petit, est pour mettre l'argent que je trouverai ; et celui-là pour emporter des têtes de messieurs l
Toute l'histoire de la chouannerie est dans ce mot.
Du reste , rien ne peut mieux prouver ce que nous avan(;ons que le spectacle d'une soûle. C'est réellement une lutte entre la ville et la campagne ; lutte à laquelle prennent part les hommes de toutes les conditions. Ce jour-la on voit les jeunes gens aux habitudes les plus élégantes , tes pères de famille les plus paisibles , se réunir aux ouvriers pour gagner la soûle contre les paysans , et faire le coup de poing comme des milords anglais. Quiconque se sent le bras assez ferme et la chair assez dure aux coups , va se jeter danr la mêlée. C'est une sorte de prise d'armes d'une garde nationale volontaire , tant chacun sent instinctivement qu'il y a une question vitale au fond de ce jeu prétendu, et que la campagne, en essayant ses poings contre la ville , ne veut autre chose que ta ter ses forces et préluder a la révolte.
Lorsque le jour et le lieu d'une soûle ont été désignés, vous voyez accourir de tous côtés les vieillards, les femmes et les enfants, avides d'un pareil spectacle. Cette foule est l'avant-garde obligée des combattants. Ceux-ci arrivent ensuite par bandes nombreuses, la plupart revêtus d'habits serrés avec soin, afln de ne pas donner prise à l'adversaire, et ayant, en outre, autour de^ reins, une courroie bouclée aOn d'être plus agiles a la course. L'allure des paysans est généralement précautionneuse et leote; celle des bourgeois, vive, bruyante, hardio. Lne fois tons les souleufs réunis, les conditions du jeu sont proclamées à haute voix ; le prix qui doit êlre déféré au vainqueur est indiqué; ensuite les deux partisse retirent à une I. 9
égale distance d'un certain point où\ai soule est lancée, et laliiKo commence.
Elle n'a lieu d'abord qu'entre les plus faibles souleurs. Les forts se tiennent a l'écart ! Ils regardent, les bras croisés, jetant aux combattants leurs encouragements ou leurs huées ; mais ils ne prennent parti la a mrlée qu'en appuyant de temps en temps leurs mains vigoureuses sur quelque groupe de lutteurs entremêlés, pour les envoyer, à dix pas, rouler l'un sur l'autre dans la poussière. Cependant, peu a peu, ces préludes les agitent ; la solde, prise et reprise, est déjà loin du lieu où elle a été lancée ; lesl)omes de la commune sont proches ; tous sentent qu'il est temps d'intervenir. Le plus impatient s'élance ; un premier coup est donné, et aussitôt un cri s'élève ; tous se mêlent, se poussent, se frappent; on n'entend plus que plaintes, imprécations, menaces, bruit mat et sourd des poings qui meurtrissent les chairs ! Bientôt le sang coule, et a cette vue une sorte d'ivresse frénétique s'empare des souleurs ; un instinct de bête fauve semble se réveiller au cœur de ces hommes; la soif du meurtre les saisit à la gorge, les pousse et les aveugle ; ils se confondent , se pressent, se tordent l'un sur l'autre ; en un instant , les combattants ne forment plus qu'un seul bloc animé, audessus duquel on voit des bras se relever et retomber sans cesse, comme les marteaux d'une papeterie. De loin en loin , des Dgures pâles ou bronzées se montrent , disparaissent, puis se relèvent sanglantes et marbrées de coups. A ïxiesure que cette étrange masse s'agite, on la voit fondre et diminuer, parce que les plus faibles tombent, et que la lutte continue sur leurs corps. Enfin, les derniers combattants des deux côtés restent face à face, demi-morts de fatigue et de souffrance. C'est alors à celui qui a conservé quelque vigueur de s'échapper avec la
ioule. Faiblement poursuivi par des rivaux exténués, il a bientôt atteint la limite de la conmiune voisine et obtenu ainsi le prix tant disputé. Cependant cette dernière fuite n'est pas toujours sans danger; la ténacité haineuse d'un ennemi peut la rendre funeste, comme l'éprouva François de Ponlivy, vulgairement appelé le soldeur.
François avait acquis une immense réputation dans ces Jeux, et il s'était rendu redoutable aux paysans de toutes les communes voisines. Il avait chez lui , suspendues et rangées devant sa cheminée , toutes les soldes qu'il avait gagnées , et il les montrait avec le même orgueil qu'un Mohican eut mis à faire voir les chevelures de ses ennemis attachées autour de son wigwam. Bien que l'âge eût diminué la vigueur de François, il suspendait chaque année quelque nouveau trophée a son foyer.
Un seul homme avait longtemps disputé la supériorité à ce grand souleur. C'était un paysan de Kergrist, nommé Ivon Marker. Mais François lui avait enfoncé une côte à une soûle qui eut lieu a ^'euliac, en 1810, et Yvon en était mort. Son fils, Pierre Marker, avait succédé aux prétentions de son père sans être plus heureux ; François lui avait crevé un ceil à la souIe de Cleguerec, et cassé deux dents a celle de Séglien. Depuis ce temps, Pierre avait juré de se venger.
Une solde eut lieu à Stîval, et les deux antagonistes s'y rendirent. Tout se passa d'abord comme d'ordinaire. François remarqua seulement avec surprise que Pierre évitait de l'approcher pendant la mêlée. Il l'avait vainement appelé en lui disant i
— Viens ici, chouan, que je te prenne ton autre œil.
Le paysan n'avait point répondu et était demeuré à l'écart. Une seule fois, vers la On de la journée, François ayant été renversé, avait senti, au même instant, deux
130 tES DERNIERS BRETONS.
sabots ferrés qui lui écrasaient le ventre, et il avait aperçu l'œil sans prunelle de Pierre qui roulait sur lui d'une manière terrible; mais, grâce a ses elforts et à ceux de ses amis, il s'était bientôt relevé.
Cependant la nuit commençait a tomber; la plupart des souleurs, accablés de fatigue, se retiraient, quelquesuns des plus acharnés se disputaient seuls encore le prix. François profita de cet instant pour s'emparer de la soule 8t fuir a travers la campagne
On le poursuivit , mais il gagna du terrain et perdit bientôt de vue les paysans. Leurs cris lui parvinrent encore pendant quelques minutes a travers la brume du soir, puis ils changèrent de direction , s'éloignèrent et se perdirent. Chacun regardait la solde comme gagnée et se retirait. Le Pontivien s'arrêta un instant pour reprendre haleine, car tout son corps était brisé et douloureux. Jamais solde n'avait été disputée avec autant de persévérance. Après avoir tâché de ralentir les battements de sa poitrine en s'étendant sur la terre froide, François se releva et recommença a courir vers un ruisseau qui séparait la commune de Stival de celle de Ponti^7. Déjà il voyait les saules qui le bordaient ; son cœur battait plus joyeux ; lorsqu'il entendit derrière lui le bruit mou et particulier que font les pas d'un homme qui court les pieds nus ; il se retourna et aperçut, dans l'obccurité du chemin creux, une ombre qui s'avançait rapidement. Alors le vieux souleur eut peur, car il se sentait trop faible pour se défendre, et il était trop loin pour espérer du secours des siens. Il se décida à fuir. Rappelant tout ce qui restait de force dans ses membres engourdis, il prit saj^ourse vers le ruisseau.; mais le bruit des pas qui le poursuivaient devenait toujours plus voisin ; François entendait déjà l'halciae retentissante de son adversaire 1 II fait un der-
nier effort , il toucbe aux saules, son pied est déjà dans l'eau .. Tout-a-coup un cri part derrière lui ; un cri qu'il reconnaît !... François veut traverser d'un bond le court espace qui lui reste a franchir ; mais, roidi par la fatigue, il retombe lourdement sur les pierres aiguës qui forment le lit de là rivière. Au même instant, un genou s'appuie sur sa poitrine, et la figure de Pierre s'approche do la sienne avec son œil borgne et sa bouche sans dents, qui sourit d'une manière terrible ! Par un mouvement instinctif, François étend la main vers la rive gauche, car cette rive est la commune de Pontivy, et s'il la touche il est sauvé ; mais le paysan a saisi cette main de son poignet de fer :
— Tu es en Stival, bourgeois, dit-il ; j'ai droit sur toi.
— Laisse-moi, chouan, crie l'ouvrier.
— - Donne-moi la soûle.
— La voila. Lâche-moi a présent.
— Tu me dois encore quelque chose, bourgeois.
— Quoi donc?
— Ton œil ! hurla Pierre, ton œil! Et pendant qu'il criait ces mots, son poing fermé s'abattait sur l'œil gauche de François et le faisait jaillir de son orbite.
— Laisse moi, assassin ! criait celui-ci.
— Tu me dois encore tes dents, bourgeois.
Et les dents du Poutivien tombaient brisées dans sa gorge.
Alors un délire furieux s'empara du paysan. Tenant sous son bras gauche la tête de François, il se mit a lui marteler le crâne avec son sabot qu'il tenait de la main droite. Cela dura sans doute longtemps, car le lendemain on trouva près du ruisseau François qui ne donnait aucun signe d'existence.
Telle était cependant la force du vieux souleur, qu'il
revint a la vie ; mais il fallut le trépaner, et depuis ce jour il resta bor'^ne et idiot.
Pierre, viaduit en cour d'assises, ne repondit rien à toutes les queslions du président , sinon que François était en Stival lorsqu'il l'avait rencontré, et que c'était comme ça qu'on jouait à la soûle.
il lut acquitté, mais les souks furent défendues.
§ IV. — Caractère des kloarecks du Morbihan. Chant des Arsoiinais.
Ce que nous avons dit dans le chapitre précédent doit avoir suffisamment fait comprendre le caractère du paysan morbihanais. Ce qui y domine, c'est la ténacité énergique, c'est l'inclination haineuse et guerrière. Déjà , dans le Eernéwote, nous avons indiqué les éléments de cette nature ; ici , ces éléments ont grandi , ils ont absorbé le reste, ils sont devenus tout un caractère.
Nous avons peint ailleurs le kloareck trcgorrois dans son existence toute de myslicilé, de passion chaude, mais docile, de sentimentalité douce et triste ; le kloareck du pays de Vannes n'a rien de cette physionomie allemande. C'est un vrai basochien du moyen-àge, turbulent, buveur, toujours la main au bâton ou au couteau; une bête fauve mal apprivoisée qui , à la moindre colère , secoue sa crinière et grince des dents. L'esprit antibourgeois que nous avons signalé dans le chapitre précédent domine surtout fortement cette jeunesse des campagnes, agglomérée dans les écoles , les collèges et les petits séminaires. C'est qu'aussi tout l'excite et l'entretient : tous les motifs d'envie, de colère, de jalousie, soulèvent a îa fois les mauvaises passions de ces étudiants, qui ne se trouvent en contact avec les bourgeois que pour sentir douloureuse-
LA BRETAGNE ET LES PRETONS. 133 ment la supériorité de ceux-ci. Tout ce qu'ils voient tend à envenimer leur haine. C'est tantôt l'aisance et le luxe des cités qu il= ne peuvent partager ; tantôt les succès de ces jeunes messieurs qui , riches des souvenirs d'une enfance mieux cultivée, leur enlèvent , dans chaque classe, les prix et les applaudissements ; c'est leur habit grossier que l'on raille, opposé au costume élégant de l'enfant de la ville , c'est le dédain pour leurs mœurs, leurs affections, leurs habitudes ; c'est toute cette émancipation libérale des bourgeois, heurtant leur foi pour les antiques traditions, et les poussant à la haine par la honte ou par leressentiment. Aussi les étudiants du Morbihan se sontils levés , en toute occasion , pour combattre les villes. En 1815, le petit séminaire de Vannes alla grossir, en masse, l'armée royaliste, ses professeurs en tête, et tous combaltirent vaillamment a Auray. Si en 1830 le Morbihan est demeuré tranquille, c'est que les prêtres, à qui l'on avait conservé leur position, n'ont point osé rompre avec le gouvernement nouveau, et se sont contentés de le bouder. Les nobles ont tenté le soulèvement; mais seuls, ils avaient peu d'action sur les campagnes. Les nobles aussi sont des bourgeois, sourdement détestés, et auxquels le paysan ne s'allie que par haine pour un adversaire commun. Le temps émoussera sans doute toutes ces inimitiés; déjà elles sont moins générales. Il est des paroisses même où l'esprit fraternel les a remplacées, où le citadin trouve aide et charité ; ce sont les plus grandes et les plus riches , celles qui se rapprochent le plus des villes par leurs ressources et leurs lumières ; mais, parmi les kloarecks, l'hostilité guerrière s'est encore profondément conservée et se conservera longtemps. Outre les causes de jalousie toujours existantes, qui tendent à l'entretenir, elle «st exaltée par les récits des pères, les histoires de chouan-
ncrie et les chansons populaires qui célèbrent les hauts fails dos royalistes. On se rappelle encore avec quel enthousiasme les paroisses du Morbihan , et surtuui^ • les écoles, se réunirent sous les vieux chefs de bandes pour recevoir la duchesse d'Angoulème, lors de son pèlerinage a Sainte-Anne d'Auray. 11 fallut toute la rudesse disgracieuse de cette malheureuse princesse pour arrêter court leur élan. Un peu de chevaleresque reconnaissance, quelque effusion de cœur, deux ou trois mots comme les Bourbons savaient parfois les dire, eussent attaché pour longtemps à la monarchie cette population palpitante; mais la chaleur de la foule vint s'éteindre devant un visage pâle et chagrin ; elle ne trouva , dans ces yeux rougis par les larmes, que l'expression d'un ennui méprisant. Cette femme, qui ne parlait pas la langue du peuple, et qui , pour se faire comprendre de lui, aurait dû avoir recours au geste ou au sourire, arriva muette et morne ; elle traversa la foule au galop de ses chevaux , sans un signe de tête, sans un salut de main, et on la vit passer ainsi, vêtue de noir, presque menaçante, semblable à un reproche lugubre et vivant. Ce voyage fit plus de tort, dans le Morbihan , a la branche aînée , que n'auraient pu en faire toutes les menées des libéraux ; elle mit la cause royaliste dans l'impossibilité d'y redevenir populaire.
On peut donc l'afGrmer aujourd'hui, si les souvenirs de 1793 et de 1815 sont encore caressés par la jeunesse des écoles 4u pays de Vannes , c'est surtout parce que son amour-propre y trouve son compte ; c'est qu'elle aime à se rappeler les exploits de ses pères. Les poéî^ies d'ailleurs entretiendront encore longtemps ces idées. 11 n'est point de taverne a Vannes, a Auray, a Ploërmel, à Jossehn, où l'on n'entende le soir retentir quelques-uns des chants historiques, qui sont, pour les habilantr> du Morbihan,
LA BUI:TAGNE et les bretons. 135
ce qu'étaient en Cfei-aiine, il y a deux cents ans, les romances du Cid.
Tel est, du reste, le caractère guerrier de ces fconiincs, qu'ils le rcvclcnt jusqu'au milieu des solennités les plus pacifiques. Les paidous^ qui sont partout ailleurs des fctcs pieuses et fninqiiillcs, sont chez eux entremêlés de souvenirs miliiaircs. A la procession d'Auray, 'es hommes d'Arzon se pressent comme un bataillon autour du Uiodèle d'un vaisseau de 7i, pavoisé de tous ses pavillons et porté par six matelots. Ce sont les descendants de ceux qui, avec la protection de sainte Anne, déQrent les flotti s de Riiyter. Ils marchent, liors de ce souvenir, en chaulant eu chœur l'hymne des Arzoniiais.
en V\T DES ARZOXNAIS.
« Sainte Anne , que Diru bénit , vos vertus, votre puissance ont éloigné de nos icics la mort et tous les dangers !
« Nous courons à voire maison sainte pour offrir des artion? de grâces ; car vous nous avez préservés dans les dangers du combat !
« Sainte Anne, que Dieu bénit, etc.
« Une troupe d'Arzonnais était partie pour l'armée ; ils étaient plus de quarante et soumis aux ordres du roi 1
« Sainte Anne, que Uieu béràt, etc.
« Pleins de foi , pleins de confiance, nous tous, paroissiens d'Arzon, nous vînmes ici vous implorer le saint jour de la Pentecôte!
« Sainte Anne, que Dieu bénit, etc.
V Nous vc-i''=i voguant dans la Manche, avee relui qui nous commande, chercliaul combat et vengeance contre les vaisseaux hollandais !
0 Sainte Anne, etc.
o Coups de canon nous arrivent plus pressés qu;» la qrêle t cil! non, jamais, jan-ais nous ne fûmes en pareil danger 1
« Sainte Anne, clc«
« De chaque flanc du vaisseau , des tonnerres de bordées fra» cassent et font tomber râbles, voiles, mâts et cordages!
« Sainœ Anne, etc.
« 0 véritable miracle! aucun des enfants d'Arzon ne reçut la moindre offense de boulet ni d'arquebuse !
« Sainte Anne, etc.
^ Très d'eux, à droite et à gauche, tués ou blessés, tombent les nommes ; mais, pour eux, votre secours, voire vertu, les défendaient !
« Sainte Anne, etc.
« Là , prés de nous, un boulet frappe un pauvre matelot el la moelle de sa tète jaillit sur un enfant d'Arzon !
« Sainte Anne, etc.
« Nous vous prions de bon cœur, sainte Anne, que Dieu bénit : conservez-nous en grâce maintenant et toujours ! »
N'est-elle point belle cette Marseillaise catholique composée par de pauvres matelots d'autrefois? Ne respire-t-elle pas une forte et noble assurance? n'est-elle point propre à donner, dans les luttes furieuses, cette con« fiance aveugle qui fait les victorieux? Et dites-nous, hommes d'aujourd'hui , qu'avez-vous à apprendre aux enfants d'Arzon à la place de cet hymne de leur clan? quel est le chant avec lequel vous les mèneriez au combat, si venait l'heure de la mêlée? que leur diriez-vous, à ces durs enfants de la mer, pour éveiller leur rage guerrière? Cet hymne de leurs pères, vous ne leur permettriez pas de le répéter ; vous leur diriez d'aller lire la proclamation collée au grand mât !... — Ainsi la poésie s'en va, chassée de partout ; ainsi , à cette lièvre des coeurs de lion qui s'allumait aux airs chevaleresques des vieux temps, vous avez substitué le courage réglementaire et sans enthousiasme. Plus de chants excitateurs, plus d'exaltation généreuse; guerre et paix, tout est soumis à la règle écrite d'avance; on s'arme, on combat, on meurt par ordre!
Les républicains du Vengeur s'abîmèrent en répétant en chœur la Marseillaise; aujourd'hui, nos marins feraient sauter leur navire, les ordonnances ministérielles a la main. Déplorables suites du matérialisme politique qui nous ronge ; vice honteux d'une société qui parle , marcLe, travaille, mais qui semble avoir perdu la fins Itf'îlL'; partie d'elle-même, — son âme.
LES DERXlEPiS BRETONS.