‹ Les derniers BretonsChapitre 9 sur 32 · CHANSON DU MARIÉ · texte numérisé non relu

CHANSON DU MARIÉ

« Dimanche malin , je me suis levé, après avoir déjeuné , et J'illai dans mon jardin pour nie promener.

« Mais un petit oiseau chantait sur un buisson fleuri... Hélas! il avait deux ailes, et moi, je n'étais plus agile comme au premier âge; hélas ! je ne pus le prendre... Mon pauvre coeur se mit à soupirer !

« Et un vieillard me dit : bonjour , jeune homme pourquoi soupirez-vous? Avez-vous nudadie de cœur ou tourment d'esprit?

« — Ce n'est pas maladie de cœur ni tourment d'esprit qui me fait s upirer ; mais je regrette , hélas ! ma jeunesse qui m'abandonne.

a — La jeunesse est la plus belle flear qui soit au monde , \e temps la coupe comme la faui du moissonneur... Mais la lieûae brille encore sur sa tige , la tienne n'est point prés de tomber.

« — 0 vieillard 1 rends-moi ma jeunesse et ses plaisirs , et je te payerai à boire.

« — O jeune homme ! jeune homme , si tu es un garçon d'ca- ; rit , rends-moi ma jeunesse , et je te payerai du vin.

« Autrefois , qinnd j'étais jeune homme, nul soucis ne E>c ;:naitau cœur, el j'avais dans ma bourse de l'argent pour moi . l mes amis.

- — Anlrcfois quand j'étais jeune homme , on me trouvait le =:ci'r du pays, je conduisais la danse sur la petite

« 1U.U.. je suis marié, maintenant embarras et cha-

grins !... Adieu ina joan'i-se. la danse el tous mes plaisirs. »

Ce chi.iit mélancolique ram^'ao lu gravilé sur tous les fronts. Un long silence se fait, pondant lequel chaque homme repasse dans sa mémoire ies insoucieuses années de sa vie de garçon, alors qu'il taisait aux jeunes filles de bdles baguettes de pardon a l'écorce arlistcment découpée ; que, joyeux, il pouvait dépenser au cabaret son dernier ccu sans crainte de trouver au retour des pleurs d'enfants et des rcprociies de femme. Puis les souvenirs des prix à la lutte ; des jabacUios aux airs neuves, des promenades %ux foires^ et des petits pains blancs de Penzé ! Au lieu d'e tout ceia, maintenant, îe ffaTûîî de qainie heures, le pain noir, l'habit de toile, la misère enfin!... non ccfte qui tue, mais cette misère cauteleuse qui vous suce le sang le plus pur et joue avec votre existence comme avec une proie. A ses pensées, les tètes se courbent, les regards s'assombrissent, et il s'élève au fond des âmes uh «commun désespoir qui les abat.

C'est aloxs que la mariée chante à son. tour sa complainte.

CIIÂ>iSON DE LX MARIÉE.

« Autrefoiï , dans ma jeunesse , j'avais un cœur si ardent !,.. A<Jïeu, mes compagnes, adieu pour jamais ! <t J'avùs im ctsur si avdeat 1... M pour er, ni pour argeai!:^.

je n'aurais donné mon pauvre cœur!... Adieu, mes compagnes, acï.to pour jamais!

« Uélas ! je J'ai donné pour rien , hélas î je l'ai placé dans un lien où U n'y a plus ni joies ai plaisirs... Adieu , mes compagnes , aâleu pour jamais !

« Peines et fatigues m'attendent : trois berceaux au coin du feu; fille et garçon dans chacun d'eux!... Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais !

« Trois autres au milieu de la maison... Fi'le et garçon y sont ensemble!... Adieu mes compagnes, adieu pour jamais!

« Allez, courez aux fêtes et aux pardons, jeunes filles ; mais, moi, je ne le puis plus... Adieu, mes compagnes, adieu pour jamaisJ

<' Moi, vous voyez, il faut que je reste ici ; je ne suis plus qu'une servante, jeunes filles, car je suis mariée !... Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais! »

Rien ne saurait rendre l'effet que produit ce chant si simple. Ici ce n'est plus seulement, comme pour la chanson du marié, une triste préoccupation qui s'empare des esprits ; les cœurs des femmes touchés dans leurs points les plus sensibles, éclatent en larmes et en sanglots. Cette vie de servage et d'abnégation, peinte si poétiquement par la jeune épouse, c'est leur vie a elles ! Libres comme l'oiseau des bois tant qu'elles n'ont point passé a leur doigt l'anneau d'argent, entourées de tendres séductions , de cajoleuses paroles jusqu'au mariage, il faut qu'elles s'accoutument subitement au dédain , à l'obéissance muette. Le tendre tutoiement, employé encore la veille, cesse lui-même le lendemain des noces, pour faire place a une forme plus impérieuse, comme si le mariage élait chose trop grave pour rien garder des caressantes Iiabitudv^s de l'amour ; les époux semblent laisser le soir, au pied du lit nuptial, tous les rêves suaves, toutes les chastes tendresses, pour retrouver a leur place, le lendemain, les lourds d^ voira, rindiflérence et les ennuis.

Le repas fini, on danse jusqu'à la nuit. Alors la jeune épouse et son mari sont solennellement places dans le lit clos. Le Vcni Creator est chanté en chœur par les assistants ; tout le monde se retire, sauf les deux vciU'^urs, qui demeurent dans la chambre nuptiale. En certains cantons, ces veilleurs sont le garçon et la fille d'honneur. Ils doivent tenir une lumière entre leurs doigts, et ne se retirer que lorsque la flamme est descendue jusqu'à leurs mains. A Scaër, les veilleurs sont chargés de donner au marié, pendant toute la nuit, des noisettes qu'il doit casser. Mais tous CCS usages tombent en désuétude. 11 en est de même de celui qui faisait consacrer à la Vierge les trois premières nuits du mariage. En Cornouaille, ainsi qu'ailleurs, les croyances se sont attiédies, et les mœurs, comme ces pièces de monnaie auxquelles la circulation a ôlé leur empreinte originelle, ont perdu leur caractère primitif.

Lanature du Kernéwote est vive, mélangée d'élans de joie et de rapides mélancolies. C'est en même temps l'Arabe conteur et l'Italien ami du chant. Il se montre en outre, comme ce dernier, avide de représentations extérieures et de symboles. 11 associe tout ce qui l'environne à sa joie ou a sa douleur. S'il meurt quelqu'un dans sa maison, les ruches d'abeilles sont enveloppées de banderoles noires en signe de deuil ; si au contraire un mariage a lieu, s'il naît un garçon, si la moisson est plus belle que de coutume, une étoffe rouge les entoure comme marque de réjouissance. L'absence de ces formalités ferait fuir les abeilles, car ce serait les exclure de la famille qu'elles ont adoptée et qu'elles enrichissent ; ce serait les traiter comme des amis auxquels on ne fait part ni de ses peines, ni de $on bonheur. Par suite de la même idée, la veille de Noël, Iss bestiaux sont soumis au jeûne rigoureux que s'imposent leurs maîtres. Cette nuit, qui précède l'anniversaire

du Christ, est solennelle et respectée. Pendant sa durée, si on en CTo\t\c Kernéwote, tous les animaux sont plongés dans an profond sommeil, sauf l'homme qui attend son Messie, et le crapaud, symbole immonde de l'esprit du mal.

Les Grecs avaient attaché à chaque objet quelque divinité protectrice; l'habitant de la Cornouaille a aussi un saint qui veille sur chaque action de sa vie. Les faits les plus vulgaires sont placés sous un céleste patronage. Saint Herbot, par exemple, fait lever le beurre ; saint Ives fait fermenter la pâte. Un Deprofundis et deux liards donnés aux trépassés aident à retrouver les objets perdus. De plus, le pays est couvert do chapelles miraculeuses, où la plupart des infirmités trouvent une guérison certaine. Il y a peu d'années que la fontaine de Languengar, placée sous le patronage de saint Honoré (dont les reliques y avaient été trempées) , avait la propriété de donner du lait aux Jeunes mères qui buvaient de ses eaux. Un incrédule osa en porter a ses lèvres par dérision, aussitôt ses seins se gonflèrent comme ceux d'une femme, et ce ne fut qu'à force de prières et de mortifications qu'il put mettre un terme à cette étrange punition.

De douces et gracieuses superstitions se mêlent à ces Dizarres croyances. Au festin des Rois, par exemple, lorsque le gâteau est rompu, la part des absents est mise de côté avec soin : si elle reste intacte, aucun danger ne menace celui auquel elle était destinée ; si, au contraire, elle ne peut se conserver, malheur ! car quelque funeste nouvelle de mort ou de maladie arrivera bientôt. Lorsqu'un premier-né est conduit a l'église pour ôlre baptisé, la mère lui attache au cou un morceau de pain noir, signe de l'humble posiiion qui l'attend dans le monde. — Les mauvais esprits verront que ce n'est pas un heureux, dit

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la îemmckernéwote, ot ils no lui jetteront pas un mauvais sort!

J'entrai un jour dans une c'iapeîle de la paroisse des Deux-Meurtres (Daoulas.) Une jeune femme était agenouillée d;}vant une statue do Marie et semblait prier avec ferveur. Tout a coup je la vis se lever, tenant a la à la main un de ces petit bonnets de soie semés de paillettes et bordés de dentelles d'argent, en usage dans nos campagnes pour les nouveau-nés ; elle alla le déposer sur la tête de l'enfant Jésus que la Vierge tenait entre ses bras, et sortit en pleurant.

— Qu'est-ce que cela? demandai-je au paysan qui m'accompagnait.

— C'est une mère qui a perdu son fils, me dit-il, et qui vient de donner, en cadeau, son bonnet de baptême a l'en, fant Jésus pour faire à son pauvre défunt un camarade dans le ciel.

C'est aussi une opinion généralement répandue que doux corbeaux président a chaque maison. Tous deux sont liés à l'existence des chefs delà famille, et si la mort menace l'un de ces chefs, vous voyez l'oiseau sinistre perché sur le toit et jetant son appel lugubre. Il y restera jusqu'au moment où le cadavre placé dans sa bierre aura dépassé la porte ; alors on le verra s'envoler pour ne plus revenir, car c'était le génie attaché a la destinée de celui qui vient de trépasser.

Tous les ans, des luttes se célèbrent en Gornouaille à l'époque de certains pardons. On annonce alors dans les communes des environs que tel jour et dans tel endroit des luttes auront lieu. Qu3 ceux qui entendent, écoutent cette annonce, dit le crieur chargé de faire connaître le programme de la fête, et qu'ils la redisent aux sourds. Tous les lutteurs sont appelés. L'arbre portera ses fruits

LA BRETAGNE ET L'.IS DUETONS. 6i

comme le pommier ses pommes^. Faites passer dans vos manches leau des bonnes fontaines * .

Au jour convenu, on voit donc arriver la foule dans la rillagequi a été désigné. Les sons du bignion, le bruit des danses, le cîiant des buveurs, annoncent de loin la fête. Une aire neuve ou le cimetière serthabituiUcment d'arén:; pour le combat. La foule se presse dans l'endroit convenu avec de grands cris. On reconnaît les lutteurs à leur costume particulier. Ils sont simplement vcLus d'un pantalca et d'une chemise de grosse toile qui leur serrent le corps de manière a ne laisser aucune prise. Leurs longs cheveux sont liés sur le sommet de la tête par une torsade do paille. Ils s'avancont entourés de leurs partisans et de leurs familles; ils se mesurent d'avance, fièrement, d'un regard sauvage, et leurs noms volent dans la foule attentive. Bientôt un roulement de tambour se fait entendre : c'e^l le signal. Les vieillards se réunissent pour choisir les juges du camp. Ces fonctions sont couûées à des lutteurs célèbres, imbus des bonnes traditions, mais que l'âge c:t les inQrmités éloignent de l'arène. Une fois les juges choisis, l'arbre pyramidal, chargé des gages du combat, est porté comme un drapeau jusqu'au lieu de la lutte. La foule y afflue, et quatre huissiers nommes par les juges sont chargés de la maintenir. Trois d'entre eux sont armés de fouets; le quatrième d'une poêle a frire, qu'il porte mzjestueusemont, au grand amusement de l'assemblée. Au signal donné par les juges du camp, un grand cri de lissl Ussl (place! place! ) se fait entendre. Aussitôt les trois fouets se déploient, et font reculer les spectiiieurs, afin

(1) .4.IIu:'3n à l'arbre aaqa?1 sont attachés Ic3 prii.

(2) L83 bas Bretons pensent que les eaux de certaines fontaines ont ta pto ptiélé de donner plus de vigueur aai membres. Ils font couler ces eaux dans leurs manches et le long de Uur poitrine pour se rendre iarinc^bles à \^ lotte .

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qu'un espace suffisant soit laisséaux combattants. L'homme à la poêle a frire régularise les contours du cercle qui se forme, en menaçant de son noir iustrument les genoux mal aligne. Eniin, lorsque l'arênc est libre et que chacun a trouve sa place, un lutteur entre en lice; il prend un des prix, qu'il enlève a bout de bras si c'est un mouton ou un veau, qu'il charge sur ses épaules si c'est une génisse; puis il se met a faire le tour du cercle en cherchant un antagoniste. S'il acïiève trois fois ce tour sans que son défi muet ait été accepté, le prix lui appartient ; mais s'il se trouve un adversaire qui lui crie : Chom sahué (reste debout ! ) , il s'arrête, car le défi a été relevé et le combat va commencer.

Le nouveau lutteur entre alors dans l'arène ; il touche à l'épaule son adversaire , lui frappe trois fois dans la main, et fait trois signes de croix ; puis se tournant vers lui:

— N'emploies-tu ni sortilège ni magie ? lui demandet-il.

— Je n'emploie ni sortilège, ni magie.

— Es-tu sans haine contre moi ?

— Je suis sans haine contre toi.

— Allons alors !

— Allons '-

— Je suis de SaintCadou.

— Moi, je suis de Fouësnaut.

Après avoir prononcé ces mots, ils se déchaussent, se frottent les mains de poussière, pour les avoir moins glissantes; ils s'approchent l'un de l'autre, se saisissent lentement, en formant de leurs bras une écharpe qui passe de l'épaule droite a l'aiselle opposée de leur adversaire ; puis se plient sur leurs reins, poussent un léger cri, et la lutte commence.

Nous ne donnerons pas ici une description de ces combats iongs et parfois dangereux, dans lesquels l'adresse est opposée a l'adresse, la forcea la force, la ruse a la ruse. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que parmi les bons coups qu'enseigne l'art de la lutte, il en est surtout trois qui Jouissent d'une grande célébrité et sont réputés les meilleurs. Ce sont les toll-scargé, les cliquet-roon^ciles peeggourn. Le toll-scargé est un coup par lequel, après avoir enlevé son adversaire sur une seule jambe, le lutteur lui balaye l'autre jambe d'un coup de pied ; le cliquet-roon ou tourniquet complet, est le coup dans lequel le lutteur, restant immobile, fait tourner autour de lui son adversaire, et le jette a terre par la rapidité de ce mouvement rotatoire ; le peeg-gourn est le croc en jambe perfectionné.

D'après les règles de la lutte bretonne, il ne suffit pas de renverser son adversaire pour avoir vaincu, il faut que celui-ci tombe sur le dos. Cette manière de tomber est ce que l'on appelle , en langage de palestre, ar lam. Lorsque le lutteur tombe autrement , le coup qu'il a reçu n'est qu'un cosiin, et ne compte pas.

Les bas Bretons ont mêlé leurs croyances superstitieuses aux luttes, comme à toutes les circonstances de leur vie. Ils ont foi en certaines herbes magiques, qu'il faut cueillir le premier samedi du mois , à minuit , dans des carrefours hantés. C'est ce qu'ils appellent le louzou. Ils pensent que ceux qui sont munis de ce talisman doivent être invincibles dans la lutte ; mais c'est, disent-ils, au risque de la damnation de leur âme, car le louzou est toujours un présent du démon.

L'hospitalité des montagnards est renommée. Lorsque vous entrez chez eux, ils ne manquent jamais de vous offiir du cidre dans le pichet commun ; refuser de boire,

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serait leur faire une insulte qu'ils ne vous pardonneraient pas. Qnant a leur ignorance, elle est profonde^ et s'étend même jusa^i'a !a culture des terres, qu'ils sont l«ia d'entendre aussi bien que les autres habitants de la basse "rcfagiie. Ils ne semaient guère , il y a encore une dizaine d'annceSj que de l'orge et du sarrazin. Depuis peu , les pommes de terre sont cultivées chez eux, mais en assez petite quantité, et 1-e blé noir est resté la base de leur nourriture. Aussi, lorsque cette récolte, très-chanceuse de sa nature, vient à leur manquer, la disette est horrible. Ils quittent alors leur pays et se répandent dans les fécondes plaines du Léonais , terres bénies que ne frappe jamais la colère de Dieu. Il y eut, en 1816, une émigration de ce genre de la moitié des populations de l'Arbcs. On les voyait descendre par centaines le long des montagnes, puis déborder dans nos campagnes et nos villes ; hommes, femmes, enfants, tous pâles de faim, et chantant d'une voix lugubre les complaintes de la Cornouaille. Cette irruption d'hommes à besaces et a chapelets fut quelque chose d'impossible à peindre ; c'était à faire dresser les cheveux de terreur et à mouiller les yeux de pitié. A voir ces bandes déguenillées et chantantes couvrir toutes les routes, le bâton de voyage a la main, priant et demandant l'aumône, on eût dit quelque tribu dispersée par la conquête, et cherchant, en un coin du monde, une place au soleil. La résignation de ces malheureux était sublime. Ta-s une plainte ne fut proférée, pas un vol ne fut commis. Souvent une douzaine d'hommes mourant de faim et le pen-bas a la main, passaient devant une maison isolée , que gardait une vieille ou un enfant, s'avançaient timidement sur le seuil, demandant un morceau de pain pour l'amour de Dieu. S'ils essuyaient un refus , ils continuaient leur route sans

murmures, sans menaces ! Et pourtant, les refus étaient fréquents, surtout dans les villes. A cette épo(iue les partis politiques étaient encore en présence, tout préoccupés de leur lutte de la veille ; on se battait en duel pour des œillets rouges ou des violettes portés a la boutonnière ; on intriguait pour des invitations de bal, on colportait mystérieusement les chansons en faveur de l'empereur, et tant de sérieux débats laissaient bien peu de place dans les cœurs pour une vulgaire pitié. Puis ces bandes d'émigrants étaient devenues horribles à voir. Toutes les misères, toutes les inGrmités, toutes les horreurs sociales semblaient avoir pris jour pour se montrer a la face du soleil; on eût dit que la pauvreté, qui se cache habituellement avec tant de soin, avait su« bitement perdu sa honte et voulait s'étaler dans toute sa laideur. La compassion avait, en outre, cédé a la peur, quand on avait vu les bandes de mendiants se grossir chaque jour. Elles traversaient incessament les villes, les bourgs, les hameaux, disputant aux chiens sans maître les immondices jetées devant les portes. Tarfois un "enfant ou une femme, plus faible que le reste de la troupe, venait tomber près de quelque seuil, et la bande, passait, emportée par la faim, en continuant sa lamentable complainte. Dans les campagnes encore ces malheureux trouvaient quelques secours. Quoique peu ami du Kërnéwote des montagnes, le Léonard des basses {erres n'osait repousser ïhôte de Dieu; et il le recevait à son foyer ; mais dans les villes, les habitants avaient fermé leurs portes , et , tranquilles , ils regardaient de leurs fenêtres ces bandes misérables marchant a la faim comme des soldats a l'ennemi. L'habitude de voir souffrir avait formé un cal sur tous les cœurs. Je me rappelle avoir vu, a cette époque, une jeune

Cornoiiaillaise, avec doux tout petits enfants, dont l'un avait la rougeole, assise sous le balcon d'une maison où l'on donnait un bal. La foule parée passait près d'elle sans la remarquer ; mais un domestique l'aperçut enfin et vint lui dire de se retirer, parce qu'elie embarrassait le passage et que les cris de ses enfants gênaient les invites. La malheureuse essaya de se lever, mais inutilement : elle n'avait pas mangé depuis deux jours !

— Qu'a donc cette chouanne ? demanda le propriétaire qui venait de paraître au balcon.

— Elle est malade, monsieur.

— Qu'elle aille à l'hôpital...

— On a refusé de la recevoir.

— Ah !... qu'elle reste alors, dit l'homme établi, avec nn ton d'humanité tout a fait touchant... Mais qu'elle fasse taire son enfant , il miaule comme un chat égaré...

Un éclat de rire s'éleva à ces mots parmi les domestiques rassemblés, et le monsieur du balcon ferma la fenêtre, fier d'avoir égayé les laquais... Peu après, l'enfant mourait aux bras de la mendiante.

Mon père arriva et fit emporter cette malheureuse femme, qui serrait encore sur sa poitrine le cadavre rouge et gonflé de son fils. Comme elle franchissait notre porte, la musique ud bal jouait, vis à-vis, la première contredanse : mon père se détourna vers moi :

— Rappelle-loi bien ceci, me dit-il; cette femme... et ce bal l... Cela, mon fils, s'appelle la vie liumaipes

CiïÂPiTRE îîî.

g ï. — Aspect dif pp.ys de Tréçfuier. — Grève de Saint -Mi" chel. — Saiiit-Eiflara. — Perroz. — Brchat. — Beauport.

Dix heures venaient de sonner a l'église éloignée de Plestin, et je parcourais la roule ombreuse, me dirigeant vers la cote. L'air était pur et cliaud : une légère rafale de mer, traversant les blés noirs en fleurs, venait secouer sur la route sa fraîche senteur de miel ; les oiseaux chantaient au ciel, et les trompes d'écorce des pâtres jetaient à l'horizon leurs notes plaintivement prolongées.

je m'avançais joyeux, tout entier a cette scène agreste, respirant a pleine poitrine et ouvrant tous mes pores au bien être dans lequel je plongeais ; fort, sain et léger, comme si une main mystérieuse eût soulevé ce jour-la, pour moi, le poids de la vie.

Un paysan passait.

— Vad è bna hirio (il fait bon vivre aujourd'hui), me dit-il en souriant et portant la main à son chapeau, avec une négligence amicale.

(1) Saosie (itra de Payj de Tréguter nous cimprenons non-senletaent TaDcien évêclié de ce nom, miis encore celui de Saint-Brieuc « une petite partie de celui de Dol. Le pays de Tréguier dont nous nous occupoui dan» cet article répoad au département actuel de» Clôet-du-Nord.

Cette eîpressioa poétique me frappa : c'était pour moi toute une févélalion. Elle m'apprenait que j'avais quitté la Gornouaille et que j'étais au pays de Tréguier.

Et, en effet, tout m'avertissait que j'avais changé de contrée : l'air moins brumeux, îa campagne plus douce a l'œi! ; mélancolique encore, mais non sauvage. Ce n'était plus le vent farouche qui sort des baies du Finistère et bondit a travers les montagnes Noires : l'atmosphère était ici plus clémente. Les vertes vallées s'étendaient au loin, diaprées de violettes blanches et de primevères jaunes, ■ appelées fleurs de lait par les enfants du pays ; partout couraient des haies d'aubépines et de troènes, toutes brodées par les églantiers et les chèvrefeuilles. On n'apercevait plus, des deux côtés' du chemin, les tristes forêts d'ajoncs et de genêts; mais sur les coteaux, des villages qui nageaient dans les feuille es ; des champs de pommes de terre aux fleurs lilas, ondulant sous la brise, et, de loin en loin, quelques grandes bruyères pourprées, d'où s'élevaient les mugissements des taureaux et les ulwiements d'un chien de berger.

A chaque instant, pour compléter par un contraste le charme de cette nature arcadienne, je voyais s'élever quelque ruine couronnée de lierre et de giroflée sauvage : temples païens, tours féodales, saints monastères, symboles de tous les siècles et de toutes les croyances ! comme si le temps, en emportant pêle-mùle, dans un coin de sa tunique, les monuments dupasse, eût laissé tomber la ces débris et les eût perdus dans l'herbe des vallées.

Depuis déjà huit jours je parcourais les Côles-du- Nord, et j'avais toujours marché au milieu des souvenirs d'un autre âge. Le pays s'était déroulé devant moi comme un immense médailler, conservant une empreinte do chaque siècle.

J'avais parcouru les voies romaines à demi effacées sous un macadamisage communal ; je mêlais reposé au pied des li.snhirs gaulois, surmontés de la croix chrétienne ; j'avais vu le vieux château de Kertaouarn, avec ses meurtrières encore béantes, sa basse-fosse humide que traverse l'immense poutre garnie d'anneaux à laquelle le seigneur rivait ses prisonniers ; j'avais écouté à la porte de fer du double souterrain le mugissement sourd du vent sous les voûtes, et mon guide m'avait dit que c'étaient les âmes de faux monnayeurs qui revenaient travailler à la tombée du jour ; j'avais dormi à Beaumanoir, et les enfants m'y avaient raconté l'histoire de ronlenellc le Ligueur, qui éventrait, disaient-ils, les jeunes iilles pouF chauffer ses pieds dans leur sang. A Carrée, on m'avait montré le puits mystérieux où un duc de Bretagne avait caché le berceau d'or de son Cls. J'étais entré au château de la Roche, et j'avais cherché la place où le seigneur deRhé trouva le bon connétable du Guesclin, dépeçant un verrat et faisant portions pour les voisins ; la veille enCn, je m'étais longtemps arrêté devant cette étrange construction d'im âge inconnu qui sélève sur la Terre des Pleurs (lan-leff), couronnée de son if immense. Or maintenant j'allais revoir l'Océan, la grève de Saint-Michel et Beauport, cette chartreuse de Bretagne, où notre Lamenais vouluî ouvrir un refuge aux cœurs devenus malades à l'air du monde et qui avaient besoin du silcncs et de la prière.

Déjà la plaine de Saint-Michel s'étendait devant moi. Le soleil dardait alors d'a^ilomb sur celte grande solitude, tandis qu'une rafale piquante venait de la mer. Ce mélange de chaleur dévorante et de fraîcheur produisait je ne sais quelle sensation agaçante impossible a décrire. Le ciel ékit sans nuées, et d'un bleu si limpide, qu'on eût

rO LES DERNIERS BRETONS.

dit une tente de soie : nul bruit ne se faisait entendre, si ce n'est le grouillement confus des grèves, au sein desquelles bourdonne un monde d'insectes invisibles. Mon cheval, comme tous ceux de sa race, s'était ranimé à l'air salin du rivage : il tournait sa tête vers les Dois, les narines ouvertes, et humait la brise marine. Je lui abandonnai la bride, et il s'élança de toute sa vitesse a travers l'espace; ses pieds, en frappant le sable humide, ne produisait aucun bruit, et son galop était si douv, que je ne sentais aucun de ses mouvements. Avec une nuit sombre, la lune à ma droite, et le grondement de la mer à ma gauche, j'aurais pu, sans avoir la tête trop allemande, me croire emporté, comme Léonore, sur quelque coursier fantastique à travers des espaces inconnus ; mais l'hallucination était impossible en plein jour et sous un ciel aussi joyeux. Je dus me contenter de la réalité.

Mon guide (un de ces pâles et poétiques jeunes gens qui poursuivent leurs études dans les séminaires des Côtesdu-Nord) me fit voir la grande roche bleue (roc'h-ir- GLAz) , près de laquelle débarquèrent saint Efflam et ses compagnons, h cette époque miraculeuse où les auges de pierre servaient de vaisseaux aux solitaires d'Ilybernie pour traverser les eaux, et venir prêcher le catholicisme aux idolâtres de l'Armorique. Le jeune séminariste me raconta comment saint Efflam, qui avait épousé une princesse plus belle que le jour, la quitta pour répandre W foi en Bretagne , et débarqua dans cet endroit , où il trouva so!i cousin Arthur prêt a attaquer un horrible dragon qui suait du feu, et dont les regards frappaient les homunis ainsi qu'une lance. « Le chevalier et le dragon combattirent tout un jour sans pouvoir se -camcre. Vers la nuit, Arthur vint s'asseoir vers le bord de la forêt, car il était lassé et il avait bien soif; mais aucune eau ne

bruissail alentour, sinon la grande mer, qui grondait tout affolée contre le ir glaz ! Saint Efflam se mit alors en prières, et ayant frappé la terre de son bâton, il en jaillit aussitôt une source a laquelle Arthur but a longs traits. Le saint passa le reste de la nuit en oraison, et quand le jour fut veau, comme le chevalier reprenait sa bonne épée :

— « Chômez pour aujourd'liai, beau cousin, dit Efllam, et laissez dague au fourreau, car la parole de Dieu est plus forte que le fer émoulu.

« Cela dit, il s'avança vers le dragon, auquel il ordonna, au nom du Christ vivant, de sortir de sa tanière et de se précipiter dans la mer, ce que fit le monstre avec de sourds et terribles meuglements qui faisait trésaillir Arthur dans sa cotte de fer. » En mémoire duquel miracle, ajouta mon guide, se voit encore aujourd'hui la fontaine que le saint fit sortir de terre, et la chapelle de Toid-Ef/Iam, que vous avez aperçue a l'entrée de la grève sur cette colline boisée.

J'avais contemplé le jeune Ido'àreck pendant ce récit; il était resté grav<^, pieux et sans embarras ; on voyait qu'il ne craignait pas plus le doute dans l'esprit de son auditeur, qu'il ne pouvait l'éprouver lui-même. Ce qu'il me racontait la était sûr, disait-il, car il Valait lu dans un livre imprimé et composé par im prêtre * .

Cependant la mer, qui montait toujours, faisait voir de plus près sa longue dentelle d'écume ; je commençais a craindre qu'elle ne nous entourât. J'avais entendu raconter, dans mon enfance, des histoires de voyageurs surpris par les flots de la grève de Saint-Michel, et sentant la mort leur monter, pouce a pouce, de la cheville jusqu'à

(1) La Vie des Siinls d e Bre (agne, par dom Lobioean.

la gorge. Je témoignai mes craintes à mon compagnon.

— I{ n'y a pas de danger, me dit-il cnéiendant la main vers le milieu de la grève : la croix nous voit!

Et e^ effet une croix de granit s'élevait là, et les flots commençaient à peine à l'effleurer à sa base. J'appris qu'aussi longtemps que cette croix apparaissait, la fuite était encore facile, et que l'espoir ne mourait qu'au moment où son sommet s'était englouti sous les vagues : idée vraiment chrétienne que d'avoir fait ainsi du signe de la rédemption le symbole de la vie, comme pour avertir le voyageur, par une image matérielle et immuable, qu'où la croix a disparu. Dieu est absent, et que l'homme reste livré a sa propre faiblesse.

Ea traversant la grève, j'aperçus successivement les trois chapelles de Toul-EffIam,de Saint- Michel et de Lancavré-k l'extrémité de la plaine, je trouvai quelques maisons presque ensevelies et une chapelle demi-croulée. C'est le bourg de Saint-Michel, pauvre Uerculanum maritime que mine lentement le flot, et sur lequel chaque année, la mer étend plus avant son liaceuil de sable. Les deux tiers de la commune ont déjà été rongés par la vague. Pour maintenir ses divisions territoriales, l'administration vole, de temps en temps, aux communes voisines un lambeau de territoire dont elle fait l'aumône à Saint- Michel ; mais invariable dans sa poursuite, la mer continue à manger, chaque année , sa part de champs et de maisons, de sorte que, dans cette singulière partie jouée entre l'Océan et un préfet, les enjeux semblent devoir rester toujours les mômes, jusqu'à la ruine de l'un des joueurs.

Mais la lieue de grève ne m'avait point donné un aspect d'Océan. Dans ce désert de sable je n'avais vu que de l'eau et non la mer. Celle-ci m' apparut a Perroz el

LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 73 aSréhat. Ce fut ia que je pus juger du caractère particulier des côtes de Tréguir.r.

Je me rappelais encordes sombres baies des Trépassés et d'Audieï'ïie, les passes de rîle de Sein et des Glénans ; je m'attendais a retrouver quelque chose de semblable ; je fus complètement trompé. Au lieu des longs récifs de la côte de Cornouaille, autour desquels hurle la vague, et qui élèvent dans la brume leurs squelettes jaunâtres, je trouvai un rivage fertile et habité. D'immenses rochers de granit rose, bizarrement taillés par les tempêtes, s'avançaient de loin en loin comme des sphinx égyptiens accroupis dans l'écume de la mer. Au fond de chaque ha^Te apparaissaient des villages à maisonnettes rouges, avec leurs clochers pointus et ardoises. Parfois, derrière un coteau, je voyais briller au soleil le drapeau tricolore d'une batterie garde-côte, le paratonnerre d'une poudrière, ou l'aile d'un moulin à vent. Partout se révélait la présence de. l'homme et de la société. C'était encore de la campagne, mais la solitude avait disparu. Les flots eux-mêmes, comme s'ils eussent éprouvé cette influence contagieuse de la civilisation, semblaient se briser plus mollement contre les grèves. A wlq de terre, s'élevaient gracieusement des îles tapissées d'herbes marines en fleurs, au milieu desquelles je voyais courir les lapins noirs, et où j'entendais le cri des perroquets de mer qui « viennent des extrémités du monde pour déposer leurs nids dans ces asiles. « Sur quelques véeifs se dressaient des balises noirus et blanches, a moitié arrachées par les flots, et, au milieu d« ce panorama magique, les voiles latines des barques de pêcheurs glissaient sur l'onde berceuse, les sloops caboteurs doublaient les pointes éloignées, et une frégate balancée sur ses ancres, à l'ombre d'une des îlesj roulait îan-

7i LES DERNIERS BRETONS.

guissammcnt a la lame, tandis que les mouettes, Ic3 goélands et les mauves effarées tourbillonnaiGiit autour de sa mâture et de ses cpars aériens.

Ce fut en quittant cette grève, où murmuraient tani d'harmonies confuses, où scintillaient tant de teintes miancées, que Beauport m'apparut.

J'avais alors sous les yeux, dans un »3eul paysage et comme en résumé, tout le pays de Tréguier : un monastère devant moi ; a droite, des manoirs aux girouettes rouillées ; au gauche, quelques ruines féodales ; tout autour, une campagne tranquille ; et au loin, la merl... Il y avait dans ce tableau un calme rustique et je ne sais quelle poésie facile. C'était un paysage tel qu'il en faut a une méditation de jeune abbé causant tout bas avec Dieu, au paisible gentilhomme li^Tant sa vie au courant des joies vulgaires, au pùtre lançant sa voix dans les bruyères. Et puis tout respirait autour de moi un bon air de féodalité, non celle du quinzième siècle, brutale encore et la dague au poing, mais cette gentilhommerie bénigne et campagnarde du dis-huitième siècle, qui ne se faisait guère sentir que par l'aumône et par quelques innocentes vanités; véritable aristocratie d'opéra-comiqae, avec ses fêtes de village, ses rosières dégourdies et ses paysans rusés. C'est qu'en effet le pays de Tréguier a conservé cette physionomie nobiliaire effacée partout ailleurs. Il semble que la où le temps a laissé le plus de ruines du moyen âge, où les souvenirs guerriers sont le plus nombreux, la féodalité ait passé plus vite, usé rapidement par son action violente sur les populations. C'est dans le Finistère et dans le I^Iorbihan qu'il faut chercher encore les rudes gentilshommes restés fidèles aux traditions de Ifturs familles, et qui, retirés dans leurs aires, jettent a la mer les fanfares de leurs cors de chasse et les balles de

leurs mousquets ; au pays de Tréguier, la race de cette dure noblesse a. 'ait disparu dès avant la révolution, pour faire place a l'aristocratie de l'étole où a celle des parlements, puissances polies et savantes qui,, dans les derniers siècles, s'armèrent de l'intelligence, comme la noblesse primitive s'était armée de l'épée.

J'avais traversé le réfectoire de Beauport, transformé maintenant en avenue de peupliers ; je m'arrêtai au milieu de son église presque détruite, et qui n'avait plus pour toit que le ciel. Le pied posé sur une pierre tombale oii se lisaient encore les noms tï Alain d'Avaiigour, comte de Penthièvre, de Tréguier et de Guëllo, fondateur de l'abbaye en 12G9, je contemplais avec ravissement le coup d'oeil qui s'offrait "a moi.

Le jour commençait a tomber : à l'horizon, Bréhat, entouré de ses mille rochers et de ses deux cents voiles, flottait entre la brume et l'Océan, s'emblable a une île de nuages ; les cloches des chapelles et des paroisses tintaient V Angélus , les conques des bergers se répondaient du haut des collines, les merles sifflaient dans les sureaux, l'alouette descendait des cieux avec son cri joyeux 1... Efc ces mille bruits du soir se confondaient dans une inexprimable harmonie ! Je nageais dans un air tout embaumé d'une douc-e odeur de lait et de fleurs ! Le soleil couchant jaillissait en rayons pourprés a travers les dentelures du cloître ; le vent soupirait dans les ruines, et, au loin, sur la route, un vieus prêtre s'en allait péniblement son bréviaire à la main.

La nuit descendit bientôt ; mon guide m'avertit qu'il était temps de partir , et nous nous dirigeâmes vers Paimpol.

Alors les chants du jeune paysan s'élevèrent dans la nuit, selon l'usage de Bretagne, pour empêcher l'ap-

proche des mauvais esprits , et le kioarek clmnta un des sônes trégorrois a\cc lesquels ma nourrice m'avait autrefois endormi.

§ H. — Villes vlu pays de Trégnier. — Saint-Bneuc. — Châfcaiilaudrin. — Inonclation en 1773. — Pouvoir des prêtres. — Cai-actèrc du Trégorrois. — Hisloire de Moustache.

Les villes des Côtes-du-Nord ne sont pas moins pittoresques que les campagnes. Outre Tréguier, si coquettement posé , les pieds dans la mer et la tête sous l'ombrage de sa colline , on peut citer Paimpol, joyeux petit port tout parfumé d'une odeur marine, et qui laisse voir une flamme de navire au-dessus de chacune de ses cheminées ; Lannion, Lamballe, Quintin^ aux rues dépavées , où chaque femme file sur le deuil en chantant ; Guingamp, riante bourgade où se répètent les plus beaux sônes du pays ; Belle-Isle , jaune et terreux , accroupi comme un mendiant au bord du chemin ; Jugon, ce gracieux village de Suisse, jeté entre deux fentes de montagne; en^mDinan, avec son corset d'antiques murailles, si crevassé de maisonnettes riantes , si brodé de jardins fleuris, que l'on dirait une jeune fille essayant une vieille armure par dessus sa robe de bal.

Deux villes seulement restent en dehors de cet aspect général : ce sont Saint-Brieuc et Châteaidaudrin.

Saint-Brieiic est une vieille cité replâtrée qui a fait nouvelle peau. Dès l'entrée , on respire la prcfect'^re ; on se trouve nez a nez avec la civilisation , symbol.sée par une prisoi> et une caserne neuves L'étrangeté , fe désordre, la hardiesse charmante des constructions gothiques ont fait place a ime espèce de régularité contournée qui sent le traUemenl orthopédique. On voit qu'un arclutecte-

voycr a passé par la , coudoyant les vieilles rues tortueuses pour les redresser , crépissant et rebadigeonnant les anciens édifices. On a même bâti quelques lignes de hautes murailî';? qui sont percées de rectangles vitrés , et que l'on appelle des façades ; ce sont les beaux quartiers de la ville. Il y a j en outre , deux promenades bien taillées au ciseau, avec une statue de tuffeau à cliaque bout, et qui s'appelle, je préàumo, cours Louis-Philippe ou cours d'Orléans. Da reste, tous les habitants vous diront quo depuis trente ans la ville s'est considérablement embellie. Pour peu que les progrès de notre civilisation ne s'arrétontpas, avant deux siècles, Saint-Bricue sera régulier comme un Alexandrin et formera le plus pittoresque damier de moellons que l'on puisse concevoir.

Quant a Châleaulaiidrin, c'est tout autre chose.

Lorsque vous voyagerez par la diligence de Bretagne , à la seconde poste , après Saiut-Brtcuc , ouvrez la portière et regardez autour de vous.

Ce sera la nuit. Vous vous trouverez au milieu d'une sorte de longue place bordée de grandes maisons sombres ; toutes les fenêtres seront closes par d*ô larges volets ; pas cftie îuîSièFe, P23 un murmure de voix ! En regardant aux seuils , vous verrez qtte Fherôe les tapisse ; nul bruit de pas ne retentira dans les rues abandonnées.

Mais au bout de la place , derrière vous , il y aura une grande église tout illuminée ; vous sentirez un air frais et humide vous frapper le visage , et au-dessus de votre tète vous entendrez un sourd clapotement mCIé au bruissement d'une chute d'eau.

Cette ville morte , c'est Châteaulaudrln ; ce murmure étrange est le bruit de l'étang qui la domine et la menace sans cesse. Elle est la comme Naples sous son volcan, avec la mort pour oreiller.

II y a soixante ans (c'était le 13 août 1773, nombre doublement fatal 1 ), la plus grande maison de cette place était magnifiquement éclairée ; les rires et les sons des instruments sortaient par bouffées des fenêtre" entr'ouvertes ; il y avait bal. A la porte, une jeune fille, en robe do mousseline et en mules de satin rose, avait ses deux mains dans les mains d'un jemie homme dont le bras était passé a la bride d'un cheval, et qui, revêtu de ses habits de voyage, se disposait à partir. Tous deux déploraient cette séparation de quelques heures , au moment d'une fête ; mais l'ordre de M. l'ingénieur en chef était précis; il y avait une longue course a faire par les difficiles chemins de Saint-Cled ; aucun retard n'était possible.

Quand il eut embrassé sa fiancée, le jeune homme monta 'a cheval et disparut au galop, comme s'il eût voulu étouffer sa colère dans le mouvement et la secousse. Il avait alors dix-sept ans, et ce soir même il devait danser un menuet avec la jeune fille en mules roses !

Lorsqu'il eut gravi le coteau qui domine la ville, il arrêta son cheval et pencha l'oreille en arrière, espérant saisir quelques notes de la musique du bal ; mais il n'entendit que le rugissement de l'étang, dont la chute d'eau s'était accrue par les débordements du Buisseau-des- Pleurs (Le Leff. ) Il soupira et repartit.

L'orage commençgit a mugir. Les éclairs et la foudre sillonnaient les ténèbres. Bientôt la pluie tomba par torrents ; la terre trembla. Le voyageur était alors à trois lieues de Chàteaidaudrin, et pourtant il crut entendre de ce côté comme un mugissement profond et indicible. Dan? ce moment, il comparait sa situation h celle de ses amis qui étaient au bal, et il enviait leur bonheur.

Or, ceux qui étaient au bal étaient tous morts, car l'étang avait crcTé, et la ville était submergée.

LA BRETAGNE ET LES BilElOxSd. VJ

Le jeune homme, averti le lendemain, accourut de toute la vitesse de son cheval. En arrivant, il n'aperçut plus de Châteaulaudrin que les cheminées ; il y avai t trois pieds d'eau par-dessus les halles. Il essaya vainement de parvenir jusqu'à la place ; la vallée entière était un fleuve immense dont le courant emportait pêle-mêle les toitures brisées, les berceaux d'enfants et les cadavres de femmes encore parées. Ce ne fut que le second jour qu'il put pénétrer jusqu'à la demeure de la jeune fille. Il la trouva noyée, tenant la main de son danseur. Une rose qu'il lui avait donnée pour le bal était encore a sa ceinture.

Ce jeune homme était mon père, alors conducteur des travaux publics, au service des états de Bretagne.

C'est depuis ce jour que cette ville est restée muette et close comme une tortue dans sa coquille. Une lampe brûle toute la nuit dans l'église en l'honneur des morts. Ceux qui savent cette histoire sont forcés d'y penser cliaque fois qu'ils passent entre ces maisons silencieuses et noires, devant la grande rosace du chœur illuminé, et sous l'étang qui gronde ; car tout conserve l'empreinte du grand désastre : la ville a gardé le deuil.

Nous avons parlé de la physionomie particulière à chacune des villes des Côtes-du-Xord ; mais à travers ces nuances, toutes conservent encore un air commun de famille; toutes ont gardé les usages anciens, à bien peu de changements près. La ont survécu les quatre repas classiques et les estomacs capables de les digérer ; les jeux de boule, l'été, sous les charmilles ; en hiver, la partie de piquet à deux sous. La, les soirées finissent encore à neuf heures, on se marie a pied, et l'on danse à ja voix l Bonne et facile vie qui court doucement dans l'ornicre de la tradition comme le waggon sur les rails de fer, sans changements, sans secousses, moUemeni

bercée entre les petits triomphes d'arrondissement, les offices du dimanche, les parties de t'crf, et les intimes joiiissa.nces du foyer ! Tandis qu'ailleurs une seule pensée inQltrce au milieu des masses les jette dans une turbulente agitation, la tout est calme et résigné. A qui veut étudier le serf, le seigneur et le prêtre du moyen-âge, les grèves duFinistère; mais c'est au p«?/5 de Trcguier qn'il faut venir chercher les traces de l'époque qui sert de transition entre l'aristocratie armée et la souveraineté du peuple; toutes ces nuances de grande et de petite noblesse, de haute et de petite bourgeoisie, de maîtrise et de compagnonnage, fondues ailleurs dans l'unique partage de la richesse et de la pauvreté. La révolution a vainement passé sur les Côtes-du-Xord, rognant les têtes pour les niveler; sa noblesse bénigne, chaussée d'un petit orgueil cantonal qui ne la rehaussait que de quelques pouces, n'était pas a hauteur de guillotine. C'est dans cette contrée que l'on pourrait retrouver encore la graine de ces gentilshommes ne parlant que breton, et qui se rendaient aux tenues d'états de Rennes, en habit do paysan, en sabots et l'épée au côté.

Du reste, maintenant comme autrefois, l'aristocratie de naissance y est subordonnée à l'ari'^locratie de l'étole ; car là, comme dans tout le reste de notre pieuse Armorique, le respect accordé au prêtre participe de l'adoration. La tonsure est une couronne qui donne droit à de royaux hommages. Tout autre caractère s'efface devant la consécration qui a appelé un hommeai charge d'âmes. Le jeune paysan qui revient à la ferme de son père le front rasé et blême, portant à la main son raissellatin, y apparaît comme an être au-dessus de l'humanité. Le»' cris de la nature se taisent en sa présence poiur faire place à une craintive vénération. Son père découvre, deyant

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lui, sa l'-te blanche, et l'appelle monsieur le prêlre. Il s'assied seul à la table préparée par sa mcre et où brille un luxe inusité ; ses frères et ses sœurs le servent debout sans partager son repas. Mais ces honneurs, il faut qu'il les achète ! ^^e croyez pas qu'il retrouve au foyer natal rien de ce qui pourrait lui rappeler son enfance, ni le bruit monotone du rouet , ni les chants de la fiîeuse, ni les agaceries de ses jeunes sœurs. A son aspect, la vie de famille a cessé ; la maison est devenue un sanctuaire. Triste et froid en apparence, il faut qu'il reçoive avec calme les marques de respect dont on l'entoure, qu'il refoule dans son cœur les souvenirs, dans ses yeux les larmes ; il faut qu'il songe que ses mains sont jointes maintenant par une prière éternelle et ne peuvent plus s'étendre vers les embrassements ; que toutes les affections ont dû tomber de son âme le même jour que ses longs cheveux de jeune homme sont tombés de sa tête tonsurée, et que les bras de sa mère elle-même se sont fermés pour lui, comme pour un enfant mort. Lorsqu'il quittera la famille qu'il est venu visiter, la même gêne cérémonieuse présidera aux adieux ; et si, le cœur plein, il veut tendre les bras vers ces parents qu'il abandonne, nulle main ne s'avancera pour saisir la sienne et il verra les fronts s'abaisser comme pour recevoir une bénédiction !

Voila une des causes de l'immense autorité du prêtre dans nos campagnes. Cet isolement royal, dans lequel il se tient, est un prestige qui agit sur tous. Sa puissance est d'autant plus incontestable, qu'elle est enveloppée d'une mystérieuse supériorité.

Le caractère de la population trégorroise est d'ailleurs paisible, aimable, soumis ; une poétique douceur de cloître y dominfi , et c'est a peine si quelque chose de la

fruste empreinte des vieux Celtes y est resté. Non que le ressort manque a ces hommes ; peut-être y a-l-il au contraire en eux une élasticité particulière qui les rend plus impressionnables que tenaces. Leurs âmes, faciles et désarticulécï-, se plient a toutes les situations s^iis trop de souffrance ; c'est un ressort de montre susceptible de s'étendre, mais auquel suffisent trois lignes d'espace. Véritable x\liemand de la basse Bretagne, le Trégorrois est satisfait tant qu'il a place nette entre son cœur et son cerveau, et qu'il peut renvoyer librement la pensée de l'un à l'autre. Celte sociabilité tient beaucoup a ce que les aspérités primitives de son caractère armoricain ont été longtemps laminées entre un clergé poli et une noblesse parlementaire. Quoi qu'il en soit, elle a porté son fruit et a préparé le pays a suivre le mouvement général de la France. Aussi y sent-on partout une sorte de prédisposition a la fusion du vieux siècle avec le nouveau. C'est une contrée que l'épidémie de la civilisation va prendre au premier jour ; les symptômes s'en annoncent par avance. Sans que l'on puisse dire précisément que les croyances y soient ébranlées , quelques esprits s'y laissent déjà aller a une liberté de camaraderie envers les choses saintes. Ils n'en sont point arrivés a l'examen ni à la raillerie ; mais ils osent déjà faire les plaisants avec la religion. Dieu est bien toujours leur bon ami, mais ce n'est plus un seigneur redouté ; ils prennent avec lui les familiarités que se permettrait un vieux serviteur avec son maître. Je crois que beaucoup de ces tièdes catholiques mangeraient le vendredi une v/melette au lard, sans avoir trop peur d'être foudroyés. C'est surtout chez les maîtres d'école, les douaniers et les gardeschampêtres , que se remarque cette légère tendance philosophique. Quoique bien profondément perdus dans

les derniers tours de la bobine sociale, ces fonctionnaires villageois ont senti l'influence de la loi athés, à travers tous les rangs supérieurs. S'ils se confessent toujours et font leurs pâques, c'est autant par procédés pour monsieur le curé que par vives croyances. Ils n'en sont pas encore arrivés à comprendre VAlmanach de France, à s'abonner au Journal des Connaissances utiles ; mais dans cent ans il se pourrait bien qu'ils lussent l'un et l'autre. En attendant, les Voltaire du canton se permettent quelques innocentes plaisanteries sur les saints les moins famés du calendrier, et même parfois quelques contes à demi rabelaisiens qui frisent étrangement l'irrévérence. Je n'oublierai jamais avoir entendu dans un cabaret de village, près de Pontrieux, une histoire de ce genre, qui m'étonna par sa plaisante hardiesse. Je sortais alors du Léonais, où j'avais écouté la ballade du Drap mortuaire et plusieurs autres traditions également empreintes d'une sombre dévotion; je fus singulièrement surpris du contraste que présentait, avec ces dernières, le récit que j'entendais. Comme il peut donner une juste idée du degré d'émancipation religieuse auquel est arrivé le pays de Tréguier, je le reproduirai ici tel que je l'écrivis sous la dictée du narrateur, qui n'était autre que le mitlrc d'école du village.

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