‹ Les derniers BretonsChapitre 11 sur 32 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

POfSICS FOFUXAIRXIS DE LA BRSTAGrJE.

g 1. — Langue bretonne. — Son identilé avec le celtique ou gaulois.

Avant d'entrer dans l'examen des poésies populaires de la Bretagne, nous sentons le besoin de parler de la langue elle-même dans laquelle ces poésies sont écrites, de dire comment, aux hymnes des bardes gaulois, aux lais des trouvères armoricains, succédèrent les chants élégiaques que nous allons faire connaître. On nous pardonnera si, dans cette digression, l'aridité scientifique décolore notre expression, et si les peintures font place aux citations. Nous avons ici un grand procès à soutenir; c'est une question d'État que nous plaidons pour wn peuple et pour sa langue.

D'abord, qu'est-ce que la langue bretonne? Cette question, que se sont adressé depuis longtemps les philologues et les antiquaires, les a conduits à des reclierches multipliées dont les résultats ont été fort divers. Les uns n'ont vu dans ce langage antique qu'un patois sans im-

lîO LES DERNIERS DRETONS.

portance^ du même gonrc que les mille dialectes qii se parlent eu Europe. Malheureusement cette opinion , qui avait l'avantage de lever toutes les difficultés en annulant le problème, s'est trouvée contredite par les faits ; pat riiistoirs , et n'a pu soutenir le plus léger examen. D'autres, moins ennemis des antiquités , ont \u , dans le bas breton, un dialecte punique, et ont regardé la population armoricaine comme une colonie des Carthaginois. Une douzaine de phrases, que l'on croit appartenir a la langue de ces derniers, et que Plante mot dans la bouche d'un esclave dans sa comédie intitulée : Pœnulus, ont été, tant bien que mal, rapportées au bas breton et expliquées par son moyen ; mais ce sont Ta des tours de force qui révèlent plutôt un esprit ingénieux qu'une érudition sincère. Les études historiques réduisent d'ailleurs à néant cette prétendue identité du celiique et du carthaginois; car Polybe nous apprend (liv. m, chap. 9) que « Margile, « petit roi celte, étant venu trouver Annibal , ce général « fit interpréter aux Gaulois les résolutions que les Car- « thaginois avaient prises. » Le même Polype cite, comme un cas rare et exceptionnel , que le Gaulois Autaritus apprit le punique, et put se faire entendre des Carthaginois. Comment supposer après cela l'identité du carlharginois et du celtique?

L'opinion a laquelle on s'est donc généralement arrêté, et qui désormais nous semble inattaquable, c'est que le bas breton est l'ancien celtique. Cette opinion est loin d'être nouvelle : les vieux historiens de la Bretagne et de l'Angleterre Font soutenue et développée à plusieurs reprises ; mais, dans ces derniers temps, les travaux de MM. Miorcce de Kerdannet , de Fréminville , Richer, Athenas, Mahé, etc., l'ont mise tout-a-fait hors de doute, Kous résumerons ici leurs principales preuves.

Josèphe l'historien dit que Goraer fut le père de ces nations que l'on appelle Galates ou Gaulois. Ceux-ci se répandirent dans toute l'Europe et la peup'èrent souis différents noms. Primitivement ils avaient sans doute la même langue; mais elle dut s'altérer a la longue, et se partager enfin en idiomes divers. Ceci fait comprendre la ressemblance de radicaux que l'on a pu trouver entre plusieurs langues d'Asie et le bas breton ou le gaulois. Une source commune avait fourni aux descendants de Gomer ces éléments de langage que le temps et les circonstances modifièrent.

Cependant une partie de cette race s'établit au nordouest de l'Europe, et, conservant son nom primitif, elle donna au pays qu'elle avait adopté le nom de Gaule.

Ces Gaulois, qui bientôt furent les seuls connus sous cette dénomination , se partagèrent en une multitude de petits peuples unis par la même religion , les mêmes intérêts politiques et la même langue, comme nous le verrons bientôt. Plus tard , on commença à les appeler indifféremment Gaulois ou Celles , parce que ce dernier nom était celui d'un des peuples les plus illustres qui s'étaient formés parmi eux. Strabon le dit positivement ; Nomen Celtarum universis Gallis inditum , ob gentis claritatem (lib. iv). Aussi verrons-nous les auteurs anciens parler indifférenmient des Celtes et des Gaulois^ de la langue celtique et de la langue gauloise, comme d'une seule et même chose.

Lorsque César fit la conquête de la Gaule, elle était divisée entre trois grands peuples, qui étaient eux-mêmes subdivisés en une infinité d'autres. Ces trois grands peuples étaient les Aquitains^ les Belges et les Celtes. Mais il est clair que ces trois nations, qui avaient une même origine, les mêmes institutions politiques, la mémo

religion, parlaient, à peu de chose près, la même langue; et quand césar dit : Ri omnes Ibuju à iustiliiUs, legibus, iiiler se differunt, il faut traduire ici le mot lingua par dialecte; sans cela, ce que dit le mcme Ccsar serait incomi'rc'licnsible, lorsqu'il assure, sans dUlingucr entre les Belges, les Celtes et les Aquitains, qu'Arioviste, roi des Germains, avait appris la langue gauloise par un long commerce avec ce peuple. Que signifierait la langue gauloise s'il ne s'agissait d'une langue parlée dans toutes les Gaules? Serait-ce la langue des Belges, celle des Aqui' tains ou celle des Celtes ? On conçoit que, pour un Romain comme César, les variations du langage chez les différents peuples des Gaules aient paru assez importantes pour qu'il dit : Linguâ inter se differunt. Ces variations devaient, en effet, suffire pour l'embarrasser ; et le changement de dialecte dut paraître, à un étranger qui ne comprenait que quelques mots celtiques, un véritable changement de langue. Un Anglais qui parcourrait nos provinces avec quelques connaissances superficielles du français, ne comprendrait certes pas nos paysans , dont l'accent et l'idiome varient presque à chaque département. Il pourrait aussi en conclure, si la France était moins bien connue, que les populations qui l'habitent diffèrent de langage; et cependant on aurait tort, d'après une pareille indication, de prétendre que la langue française n'est, pas généralement parlée dans toute la France. Or, c'est là ce qui a dû arriver pour César. Des renseignements donnés par d'aulres auteurs lèvent d'ailleurs tous les doutes à cet égard. Ulpien dit que les fîdéicommis peuvent être faits en grec, en latin, en gaulois, ou dans la langue de toute autre nation (Leg. ii, ff. de Légat, et fideicom. ; liv. ni). Le gaulois était donc la langue d'une nation; c'était la langue commune a tous les peuples des Gaules,

sauf les différences de dialectes. Strabon dit positivement que la langue parlée par les Celtes et les Belges était la même , a quelques variations près : Eadem non usque quaque liuguâ nlantur omnes^ sed imululum varialâ (Strabon., lib. iv). Or, la langue des Celtes était aussi parlée et comprise chez les Aquitains; car, foit longtemps après, au commencement du cinquième siècle, Sulpice Sévère , nous apprend qu'un orateur parlait en celtique aux A qui tains. Les Aquitains entendaient donc le celtique ou gaulois, quoi qu'a cette époque ils commençassent a l'abandonner. Il est donc évident que le celtique et le gaulois ne formaient qu'une seule langue, qui était parlée, avec de légères variations, chez les trois peuples des Gaules, les A quitains, les Belges et les Celtes.

Du reste, si nous voulions prolonger cette discussion, nous pourrions prouver par trois ou quatre cents citations que tous les habitants des Gaules, a quelque peuple qu'ils appartinssent, étaient désignés sous le nom générique de Gaulois et parlaient la langue gauloise. Et comment concevoir sans cela que les druides rendissent la justice chaque année dans le pays Chartrain aux particuliers qui venaient de toutes les parties de la Gaule porter leurs affaires à ce tribunal ? Huc omnes umlique qui controversias habent conveniant, eorumque druydum judiciis parent {César, liv. vi, chap. 15). Il fallait bien qu'il y eut entre les juges et les plaideurs un moyen de s'entendre, une langue commune ; sans cela toute la Gaule n'eût pu être soumise a une seule juridiction. Regebantur Gaîliœomnesunicâjuridiclione (Amm. Marcel., liv. xv, chap. 11). D'autant plus que l'on nous apprend dnns une comédie que, devant le tribunal des druides, les pcysans haranguaioit! .. Dans quelle langue auraient-ils pu haranguer, ùûon dans une langiue commune et usuelle?

Mais à tout ce que nous venons de dire on peut encore répondre :

Que même, en admettant l'habitude de la langue celtique chez tous les peuples de la Gaule, la question de l'identité du celtique et du bas breton serait loin d'être décidée. En effet , les Armoricains actuels ne sont point les descendants directs des Celtes de la Gaule. La Petile- Bretagne fut conquise par les Bretons insulaires, conduits par Conan et Maxime, et ceux-ci durent nécessairement imposer leur langue aux vaincus. Le bas breton actuel n'est donc pas un reste de gaulois , mais de langue britannique. Pour arriver a prouver l'identité du gaulois ou celtique et du bas breton , il faudrait prouver d'abord celle de la langue gauloise et de la langue que l'on parlait dans la Grande-Bretagne ; en d'autres termes, il faudrait prouver que les habitants d' Albion étaient Celtes et parlaient le celtique.

D'abord , le bon sens indique que la Grande-Bretagne dut être peuplée primitivement par des colonies venant de la ferre ferme. Il est dans l'ordre logique et naturel que les continents peuplent les îles ; et, soutenir le contraire, serait tomber dans l'absurde. Reste donc à savoir quelles nations du continent fournirent la population de la Grande-Bretagne.

César dit que ce furent les Belges qui peuplèrent cette île ; or, les Belges étaient Gaulois et parlaient le celtique, comme nous l'avons démontré plus haut. L'opinion de César déciderait donc la question en notre faveur.

Pelloutier pense, lui, que ce fut l'Armorique qui peupla la Grande-Bretagne. Dans ce cas encore, la communauté de langage est évidente.

Tacite , du reste , affirme positivement cette communauté. BritannorumGallorumque sermonem haud tml-

to esse diversam, dit-il dans la Vie d'Agricola. La langue bretonne était donc un dialecte gaulois.

On trouve dans l'histoire d'Angleterre de Bède : a Les « Bretons, qui ont donné le nom a celte île, en ont été « les seuls habitants. Ils vinrent d'Armorique en Albion « et s'emparèrent des parties méridionales de cette île. a C'est la tradition du pays. »

Dans un passage de Malmesberg , on voit que « Cons- « tantin, au commencement du quatrième siècle, allant « de l'île de Bretagne a Rome, débarqua dans l'Armorique (t près Saint-Pol de Léon , et que sa suite et lui virent « avec étonnement qu'on y parlait la même langue que « dans l'île. »

W. Temple dit expressément dans son Introduction à l'histoire d'Angleterre, « que la langue, les coutumes et la « religion des Bretons de l'île étaient généralement les * mêmes que celles des Gaulois avant la conquête de leur « pays par les Romains. »

César dit que les druides de la Gaule allaient dans la Grande-Bretagne s'initier aux mystères de leur religion. Or, comme les instructions druidiques étaient toutes verbales, il fallait bien que la langue gauloise fût la même que la langue britannique, pour que les élèves et les maîtres pussent s'entendre.

Nous pourrions multiplier ces preuves si l'espace ne nous manquait : mais ce qui précède nous semble suflisant pour démontrer que la Grande-Bretagne avait été peuplée par les Celtes , et que la langue celtique y était parlée.

Ainsi , quand Conan et Maxime passèrent dans l'Armorique , et la conquirent avec une armée d'insulaires , ils n'y apportèrent pas une nouvelle langue : seulement , ils purent modifier le dialecte qui y était en usage, et (jui

n'éîait peut-être pas le leur. La conquête de l'Armorique par les Bretons de l'ile ne change donc rien à la question. Nos bas Bretons actuels sont, ainsi que les Gallois, des restes des Celtes de la Grande-Bretagne, et la langue antique qu'ils ont continué a parler est bien , par conséquent , le vieux celtique.

La seule objection de quelque valeur qui ait été faite contre l'identité de langue britannique et de la langue gauloise est tirée de deux légendaires , Geoffroi de Monmouth, et l'auteur de la Vie de saint Gueznou. Ces deux auteurs prétendent, et Le Baud d'après eux, que lorsque Conan Mériadek débarqua en Armorique avec les Bretons insulaires , il tua tous les habitants du pays et ne conserva que les femmes^ qu'' il maria à ses soldats , après leur avoir fait préalablement arracher la langue, afin qu'elles n apprissent 2)as leur langage aux enfants qui naîtraient d'elles. Ce fait, s'il était vrai, prouverait effectivement que le celtique parlé en Armorique était, à cette époque , différent de celui parlé dans la Grande- Bretagne ; mais l'absurdité même du récit le réfute suffisamment. Qui peut, en effet, prendre au sérieux cette destruction de tous les hommes de l'Armorique , et cette mutilation atroce exercée sur toutes les femmes? C'est la un conte a ranger a côté du massacre de Sainte Ursule et de ses onze mille vierges , rapporté par les mômes légendaires. L'abbé Deric dit « que c'est la conformité « même qui existait entre la langue de l'Armorique et celle « des Bretons insulaires, qui donna lieu à cette fable. Un (( étranger se serait effectivement persuadé, en entendant « parler les Bretons et les Armoricains, qu'ils avaient « toujours formé le même peuple, ou du moins que les (I vaincus avaient disparu de leurs demeures , et que \(» u feiîîmcs avaient perdu leur langue en conversant avec

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« leurs nouveaux hôtes. » Au reste, il est bon de remarquei que ce massacre de tous les Armoricains et cet élanguement de leurs femmes n'est point une histoire nouvelle. Hérodote , au livre II de son ouvraj^e, rapporte un fait semblable. Or personne n'ignore que les chroniqueurs du moyen âge compilaient les faits les plus remarquables de l'Ecriture sainte ou des histoires profanes pour les mêler a leurs récits. C'est ainsi que ceux qui ont écrit la vie de du Guesclin ont mis sur le compte de ce héros ce que Plutarque rapporte de plus mémorable des grands hommes de l'antiquité. Il n'est donc pas étonnant, comme ledit M. Richer, que le roman du Brut, qui a transformé le Gog et le Magog de l'Écriture en un géant appelé Goémagot, ait emprunté à Hérodote la fable dont il est question. D'ailleurs, nous le répétons, le fait rapporté par les deux légendaires dont il s'agit est moralement et physiquement impossible. Tuer tous les hommes d'une contrée , égorger les enfants et les vieillards , arracher la langue à plus de cent mille femmes, uritquement pour que l'idiome du pays natal passe plus pur aux descendants , serait une férocité tellement inepte , tellement incroyable , que l'on ne peut en accuser aucun siècle sans en avoir des preuves plus certaines que l'affirmation des deux romanciers qui rapportent continuellement mille faits incroyables d'enchantements, demirccles et de féeries.

'^isop=i donc, pour nous résumer :

1° Que la langue celtique ou gauloise était parlée daus toutes les Gaules, avec de légères variations de dialecte ;

2° Que les habitants de la Grande-Bretagne, qui avait été peuplée par des Gaulois, parlaient le celtique;

3* Que les Bretons qui sortirent d'iUi)ion et se répan-

dirent dans l'Armorique , y trouvèrent la langue qu'ils parlaient eux-mêmes ;

4° Qu'ils n'eurent pas besoin en conséquence de changer la kn;,'ac qui existait dans la Petite-Bretagne, et que cette langue, qui s'est conservée jusqu'à nos jours, est le bas breton ;

b^ Donc le bas breton est du celtique plus ou moins altéré.

§ II. — LiUérature bretonne des premiers siècles. — Les bardes armoricains premiers auleurs des romans chevaleresques. — LiUéralure populaire de la Brelagne.

Les bardes gaulois éîaient célèbres ; mais leurs chants, qui n'étaient point écrits, durent s'altérer et se perdre facilement après la conquête étrangère. Ce ne fut qu'en Bretagne, où celte conquête fut passagère, que la poésie nationale continua a florir. La , les bardes celtes eurent des successeurs ; et Fortunat nous apprend que dans le sixième siècle ceux-ci étaient célèbres par leurs poésies.

Dans le douzième siècle , les témoignages sont aussi nombreux qu'honorables en faveur des bardes bretons. Geoffroi de Monmoulh traduisit, vers l'an 1138, du bas breton en latin, le 9/iit d'Angleterre ; et Guillamne de Newburg, son ennemi, déclare, tout en l'accusant d'imposture, que son ouvrage est en effet composé avec le.' anciennes fables des Bretons. Chrétien de Troyes, -Jans U début de son roman du Chevalier au Lion, dit :

Si m'accort de tant as Bretoo Quar toz jors durera li reaous £t par els sont amaten Li boen chevalier es leu Qui a enor se trarailleieat

Or, ce chevalier au Lion célébré par les Bretons était messlrc. Ivain , compagnon d'Arthur, et un des héros de la Table-Ronde. Il avait aussi été célébré par les Gallois, comme l'assurent Lewis et Carte dans leurs histoires de la Grande-Bretagne. On a même publié au pays de Galles les poésies composées en son honneur par Taliesin et Lywarh- Hen. Ce qui prouve que les Bretons et les Gallois honoraient If's m>^mes héros.

Dans le roman d^Erec et à^Enide, et dans celui de Lancelot du Lac, par Chrétien de Troyes, tous les héros sont Bretons. 11 est certain que les deux poèmes durent être écrits d'après des lais bretons antérieurs. Fouque de Marseille parle aussi des lais bretons. Ainsi , la littérature des Armoricains était connue des troubadours.

Dans le même siècle, le célèbre roman de Tristan le Léonais fut traduit en prose française par Luc du Guast, puis mis en vers par La Chèvre de Reims, et ensuite par Thomas Erceldon, trouvère anglo-normand. Il est reconnu aujourd'hui que ces traductions furent toutes faites d'après des lais armoricains. Un autre trouvère, qui mit en vers le roman du roi Ilorn, s'étend beaucoup sur les lais armrficains ; et quand il veut dire qu'un lai est bien fait, il assure qu'on a imité les Bretons.

Si coin font cil Bretuns dit el fail custumier».

L*enchanteur Merlin, déguisé en jongleur, chante aussi des lais bretons a la cour du roi Arthur. Robert Wace, dans son Brut d'Angleterre, en fait chanter aux paladins qui assistent aux fêles de la Table-Ronde.

Dans le treizième siècle, Marie de France traduisit en vers français un grand nombre de lais armoricains parmi lesquels se trouvait le Ko&signol, qui se chaule encore

îûO LES DERNIERS BRETONS.

en Brefagne, et dont M. de la Villemarqué a publié une version dans son Barzas-Breiz.

Ces iais'))retons, traduits par Marie, eurent un immonse succos, et les auteurs contemporains en parlent fréquemment et toujours comme de lais empruntés À la littératures armoricaine. Pierre de Saint-Cloud, trouvère français du même âge, faisant paraître dans son roman du Benard cet animal déguisé en jongleur anglais, le fait se vanter de savoir surtout moult bons lais bretons.

Un trouvère français, nommé Regnaud , traduisit à la même époque le lai d'ïgnaurès, et il affirme qu'il a fait cette traduction d'après l'original breton. Un autre trouvère, auteur diirornan du chevalier au Bel-Escu, et de celui de Fergus mit en vers le lai de l'Épine ; et il indiqua dans le préambule de sa traduction les sources galloises et bretonnes où il avait puisé. Ainsi, les Gallois et les Bretons avaient la même langue, la même littérature. Enfin, un dernier trouvère traduisit le lai de Graa' lent-JJor, que, selon lui, on chantait dans la Bretagne '.

Dans le quatorzième siècle, les poésies celtiques étaient encore connues et jouissaient d'une grande réputation. Chaucer, dans ses Contes de Cantorbéry, dit : a Ils furent gentils , ces vieux Bretons qui composèrent dans leur langue antique des lais sur plusieurs événements mémorables, et qui les chantèrent en s'accompagnant avec leurs instruments. » Et, pour preuve, il insère dans son ouvrage plusieurs de ces lais qu'il appelle bretons ou armoricains. Dans le même siècle, l'auteur du Songe du

(1) Le man(i?crit du poème breton sur Gradlon-Mor eiiste encore probablemiT.i à la liibi.-o'hrque nalionale de Paris. Dom Bernard Montfaucon assure l'y avoir vu na siècle dernier, et n'avoir pu le comprendre, parce qu'il ne savait p.is le breton; il donne le numéro de ce manuscrit. M. de Frémin» TÏiie dit l'avoir cherché, aidé des employés de la Bibliothèque, et u'avoir pu le retrouver;

dJeu d'Amour dit, en parlant du pont qui conduit au temple de ce dieu :

De ro trnenqnes était fait lo li pons Totes le? placches de dits et cbaosunt De sons de harpes les estaces del fons, Et les salices des doux lais des Bretoos.

Il faut cependant remarquer que, des le quatorzième siècle, on ne parle plus des poésies bretonnes que comme d'antiques lais. Nous devons aussi faire observer que ce sont presque toujours les trouvères anglo-normands qui citent ou traduisent les lais bretons : il ne faut point s'en étonner.

Les Normands ayant possédé la Bretagne en arrière-fief, par le traité fait avec Charles-le-Simple , eurent avec les Bretons des rapports fréquents ; ils furent forcés d'apprendre leur langue, et, par conséquent , se trouvèrent à portée d'étudier leur littérature. Ajoutez que Guillaume récompensa Alain , duc de Bretagne, des services qu'il lui avait rendus pour conquérir l'Angleterre, en lui donnant quatre cent quarante-deux terres seigneuriales dans cette île. Alain et les ducs de Bretagne, ses successeurs, inféodèrent à des chevaliers armoricains une grande partie de ces terres; d'autres seigneurs delà Petite-Bretagne, qui s'étaient signalés a la bataille d'IIaslings, reçurent également des domaines; il en résulta des relations multipliées entre les Anglo-Normands et les Bretons ; de sorte que toutes les fables et poésies armoricaines passèrent en Angleterre.

Cependant , à mesure que ces rapports entre l'Angleterre et la Bretagne devinrent moins fréquents, la langue armoricaine fat moins comprise dans l'Ile, et, dès le quatorzième siècle, elle n'était plus guère connue que par les poètes qui voulaient exploiter la littérature br '.onne. i. lU

comme une mine curieuse et féconde. Quant aux autres peuples, ils avaient depuis longtemps abandonné l'étude du langage armoricain. Dès le neuvième siècle, les oreilles françaises en étaient choquées. Un religieux de l'abbaye de Fleury, qui traduisit a cette époque la vie de saint Poi de Léon, dit :

Hujus sancti virî gesta scripta quîdern reperi, sed britannica garuHîate ita confusa, ul legentibus Gerint onerosa... inauditum locutionis gcnus quoque studiosos a leclione summovebat... Nec turbetur lectoris animus absonis britannis nominibus qu» interposuimus , quia hœc vitare ex toto non potuimus, vitavimus quidem plura, elc.

« J'ai Irouvé la vie de ce saint écrite dans un confus bavardage breton qui fatiguait le lecteur; les termes inusités repoussaient même les gens studjeux; mais que mes lecteurs se rassurent ; si j'ai conservé des noms bretons dans ma traduction, c'est que je n'ai pu faire autrement, j'en ai élagué un grand nombre, etc.»

Il résulte de ce qui précède que les bardes armoricains eurent une grande célébrité, et que les trouvères ne furent, le plus souvent, que leurs traducteurs ou leurs imitateurs. Mais ces imitations mêmes aidèrent a faire oublier les originaux Parmi ceux qui échappèrent , nous ne pourrions citer aujourd'hui que le Graalent-Mor, les Prophéties de Gwenc'hlan, barde du sixième siècle, conservées à l'abbaye de Landevence jusqu'à, la révolution de 1793, et dont M. de la Villemarqué semble avoir retrouvé un fragment ; enfin le lai du Rossignol.

Le bardisme ne tarda point d'ailleurs a disparaître en Bretagne et au pays de Galles pour faire place à la poésie populaire des klers, des chanteurs ambulants et des men diants dont Taliesin déplorait si éloqiiemment l'invasion, et la seule qui, se renouvelant et se multipliant sans cesse,

soif parvenue de bouche en bouche jusqu'à nous à travers douze siècles de révolutions.

Or, c'est de cette poésie que nous voulons parler. II faut donc bien se le rappeler ; les compositions bretonnes que nous allons nous efforcer de faire connaître, appartiennent toutes à l'école inculte et naïve qui succéda à l'école plus habile des bardes. Deux ou trois fois peut-être nous retrouverons, dans ces poésies, des traces des vieux lais, réminiscences incomplètes fournies par la tradition orale et introduites dans les poèmes modernes ; mais, généralement, les chants que nous citerons porteront le cachet de leur siècle et de leur origine ; tous seront l'expression des traditions, des croyances et de la sensibilité populaires.

Dans l'examen auquel nous allons nous livrer, nous ferons abstraction des ouvrages en prose, parce qu'ils sont peu nombreux, peu remarquables, et d'ailleurs imités du français. Tous sont des Ii\Tes de dévotion , des commentaires de l'Evangile qui n'appartiennent point à l'école bretonne. La prose est une forme trop logique pour les littératures primitives, qui ne sont qu'impression et mouvement. Le jour où il y a eu sur la terre un homme qui a courbé la tête pour prier ou pleurer, il y a eu un poète; mais les grands prosateurs ne sont venus que plus tard avec les sciences et la philosophie Homère avait mendié dans les villes de la Grèce plusieurs siècles avant que Platon élevât la voix.

Les poésies populaires de la Bretagne peuvent se partager en trois grandes classes :

!• Las poésies chantées ;

2" Les poèmes ;

3* Les di'amcs.

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