CHAPITRE IL
POESIES CHANTEES.
Ç L — Poésies chantées. — Leur influence en Bretagne. — La folle d'Auray. Différentes espèces de poésies chantées.
Tous les poëmes chantés des Bretons sont écrits en strophes et en vers de douze, de huit, ou de six pieds. Ces Ters sont rimes , mais sans que les auteurs se piquent d'une grande rigueur a cet égard. Les licences qu'ils prennent pour les rimes et mêmes pour la mesure sont d'autant plus facilement pardonnées , qu'ils s'adressent à un public peu lettré. Eux-mêmes sont d'ailleurs des hommes simples et ignorants, qui chantent comme les fauvettes, sans règle, sans travail, sans méthode. Ce sont , ou de jeunes kloarecks tristes d'amour, ou des maîtres d'école de village, ou des clercs de campagne , ou môme de pauvres manœuvriers vivant de leurs bras et suant leur pain de chaque jour. Souvent ils donnent, dans la dernière strophe de leur poème, leur nom, leur profession, et des détails sur leur famille. Cette dernière strophe est pour le poète breton ce qu'est pour nous la préface : une carte de visite déposée a la porte de la renommée.
Tous les poèmes a strophes , écrits en langue celtique, s'approprient a un air national et se chantent , qu'elle que soit leur étendue. Je me souviens qu'un jour, en arrivant au pardon de Saint-Jean-du-Doigt ^\*vH Morlaix , j'entendis un aveugle qui chantait des vers bretons stir la naissance de Jésus-Christ: en repassant le soir, je le trouvai à la même ]>lace , continuant son sujet qu'il n'avait point achevé. Je m'approchai, et il m'apprit qu'il lui
fallait habituellement un jour pour chanter le poème entier; encore ne le savait-il pas complètement, comme je pus m'en aSsurcr en lui faisant réciter quelques strophes dont les interpositions, les lacunes et les non-sens perpétuels prouvaient que l'ouvrage primitif avait été défigure. Au reste, il en est ainsi de presque toutes les poésies que chantent nos Bretons. Ils n'en savent , îe plus souvent que des fragments altérés, qu'ils psalmodient, comme les gondoliers des lagunes le font des strophes du Tasse, en substituant, a chaque instant leurs propres inspirations a celles de l'auteur.
Quant au nombre des poèmes populaires de la Bretagne, nul ne saurait le dire. On resterait au-dessous de la réalité en le portant a huit ou dix mille. J'ai parcouru le Finistère en tous sens, j'ai écouté ses pâtres, ses mendiants, ses filcuses, et, presque chaque fois, j'entendais un nouveau chant. Aussi nulle parole ne peut rendre l'enivrante sensation qu'éprouve celui qui comprend notre vieux langage, lorsque, par un beau soir d'été, il traverse les montagnes de la Cornouaille en prêtant l'oreille aux chansons des pasteurs. A chaque pas, la voix d'un enfant ou d'une vieille femme lui jette, de loin, un lambeau de ces antiques ballades, chantées sur des airs tels, qu'on n'en fait plus , et qui racontent un miracle d'autrefois, un crime commis dans la vallée, un amour qni a fait mourir ! Les couplets se répondent de roche en roche ; les vers voltigent dans l'air comme les insectes du soir ; le vent vous les fouette au visage par bouffées, avec les parfums du blé noir et du serpolet I Et, tout plongé dans cette atmosphère poétique, rêveur, enchanté, vous vous avancez au milieu d'une campagne agreste ; vous voyez de grandes pierres druidiques habillées de mousses qui se penchent au bord des bois; des ruines féodales, accroupies dans I. 10-
îjS les derniers bretons.
les bruyères , sur le flanc des coteaux ; et , parfois , au haut de la moiitaga&, des figures d'hommes échevelés et étrangemeat vêius qui passent comme des ombres entre l'horizon cl vous, se dessinant sur le ciel que la lune commence a éclairer ! C'est comme une vision des temps passés, comme un rêve que l'on ferait après avoir lu une page d'Ossian !
La forme donnée a tous leurs poèmes par les Bretons est la suite de leur goût prononcé pour le chant. L'Italien lui-même , quoique plus délicat dans ses créations et surtout plus habile a les exécuter , n'a pas une oreille plus juste, un sentiment musical plus passionné. Du reste, cette aptitude du paysan armoricain lui est commune avec tous les autres peuples encore près de la nature. Léchant est l'expression énergique de cette partie de l'âme que les langues humaines ne peuvent traduire. Il n'est pas moins naturel que la parole. Plus élevé que celle-ci, il est aussi destiné à rendre les émotions qui dépassent la trivialité usuelle. Il passionne la langue comme l'accent, qui n'est lui-même qu'un chant timide. Les Bretons l'ont «jouté a toutes leurs compositions , et la chanson forme toute leur littérature. Aussi revêt-elle tour a tour les dî» verses physionomies de l'art d'écrire. Ode, roman, élégie, satire, morale, enseignement scientifique , il n'est rien qu'elle ne renferme. C'est le journalisme sous ses faces variées. Active, bavarde, changeante, comme notre presse timbrée , la chanson court , flambe , crie de loin ; elle porte toujours ses boîtes de sept lieues , et fait le tour d'un évéché en trois jours. Tour télégraphe elle a ses paires, qui la transmettent de rocher en rocher. Ok la voit courir^et gagner de proche en proche , semblable a ces fciix que les clans écossais allumaient sur leurs montagnes, et qui allaient porter a vingt lieues l'appel de la révolte.
Lorsque le choléra ravageait la Bretagne , les administrateurs s'évertuèrent a instruire nos paysans des précautions qu'i\ fallait prendre contre le fléau ; les circulaires se succédèrent ; toutes les portes des cimetières de village furent placardées d'instructions offlcielles... Vaines tentatives ! Le paysan passait tout droit, son grand chapeau sur les yeux , et ne lisait pas. Un poète eut alors la pensée de mettre en vers les moyens a employer pour prévenir la maladie: et une semaine après, on chantait dans les fermes et les bourgs les plus reculés , sur un air connu :
« Pour éviter le choléra, chrétiens, il faut manger peu de fruits « et boire votre eau mêlée de vinaigre. Il ne faut point vous « étendre sur l'herbe froide au moment où vous suez.
« Songez-y, chrétiens ! car voici Vaoût avec ses soifs, ses las- « situdes et ses sueurs. Ceux qui n'écouteront pas mes conseils « seront frappés ; on les clouera entre quatre planches, et leurs « enfants resteront sur la terre, pauvres mineurs sans appui *. »
On conçoit qu'elle influence a dû acquérir la chanson ainsi popularisée. Elle est devenue, selon l'expression d'mi poète du pays, un couteau à deux lames, que l'on peut, tour-a-tour, employer au service d'un ami ou enfoncer dans la gorge d'un ennemi. Cependant il est juste de dire qu'elle a conservé une impartialité rarement démentie, et que l'oii serait heureux de trouver dans notre journalisme plus civilisé. La chanson bretonne, quand elle estsaîirique, exprime réellement Yopimon.So\i\ent on ne pourrait dire qui l'a faite ; la clameur publique a été le poète.
Ce caractère de rigoureuse équité lui a donné une véritable magistrature populaire. Elle est chargée de le re-
(1) Nous devons dire, pour être complet, que le préfet do département qs Toulut pas faire répandre, par le moyen des maires, la chanson sur le choléra, eu qu'elle n'était pat signée par un méaecin. L'hygiène publique fut eonGée aux mendianti, qui colportèrent la complainte de «illage en village, et le préfet roniiiiua à écrire des circulaires.
viser les sentences de la justice , comme autrefois le tribunaldes francs-juges. A elle appartient la défense de cette moralité de cœur en dehors des lois , et que le cœur seul peut juger. Jes arrêts adoptés par Topinion son» irrévocables ; chacun se fait bourreau pour les exécuter. Nous pouvons citer à ce sujet un fait dont nous affirmons l'exactitude, parer que nous en avons été personnellement témoin, et qui en dira plus que tous les raisonnements.
Lorsqu'une partie du Morbihan se souleva pendant les Cent-Jours, on sait qu'un combat s'engagea près d'Auray entre les insurgés et les bleus. Ce ne fut qu'un échantillon de guerre civile, un fac-similé de 1793; cependant, l'affaire eut assez de gravité pour laisser un certain nombre d'hommes cuver leur sang dans les douves des chemins creux. Ce fut la qu'on trouva presque tous les cadavres, et, comme le remarqua avec une farouche naïveté le maire chargé de déblayer le champ de bataille, cela avait l'air des suites d'un pardon, et de braves gens qui s'étaient endormis dans le vin. INIalheureusement, peu de ces dormeurs se réveillèrent.
Le lendemain du combat, de bon matin, une femme se rendait au champ, la faucille sur le bras. Tout en marchant le long du chemin qu'elle suivait, elle regardait curieusement de tous côtés. Autour d'elle, les arbres étaient troués de balles, les buissons brisés et la terre piétinée. De loin en loin , on voyait la route semée de boutons, de cheveux, de brins de laine tordue arrachés a des épaulettes, de papier à cartouche , de lambeaux de chapeaux bretons percés par le plomb ou la baïonnclto, et de flaques de sang a demi figé. Tout indiquait qu'un engagement vif et récent avait eu lieu dans cet endroit. Quant aux cadavres, ils avaient disparu. Les paysans étaient venus , pendant la nuit, leur donner la sépulture ; et les
femmes avaient parcouru le champ de bataille, le bissac sur l'épaule , dépouillant tour a tour les morts ennemis, et disant une prière pour les leurs. On paria"»t mésie de riches butins faits ainsi par quelques-unes, et l'on aurait pu croire que la jeune paysanne y songeait, à voir sa préoccupation et l'espèce d'attention avec laquelle son œil scrutait les halliers (>3S deux cotés du chemin.
Elle était enfin arrivée a un endroit plus large, presque entièrement occupé par im marécage touffu, et elle commençait a presser le pas , comme si elle eût renoncé à toute espérance, lorsqu'elle vit les roseaux du marais s'agiter ; un cliquetis de fer retentit, la pointe d'une baïonnette apparut , puis une figure sanglante se souleva avec effort.
La Bretonne s'arrêta court. Elle ne jeta pas le moindre cri, mais elle serra plus fortement le manche de sa faucille.
Cependant , des gestes et quelques mots prononcés en breton du pays l'engagèrent à s'approcher. Elle fit deux ou trois pas dans les herbages.
Le blessé était parvenu à se mettre à genoux, en s'appuyant sur son fusil ; et la paysanne vit a sa veste bleue garnie de boutons pressés que c'était un marin *.
Elle s'arrêta de nouveau indécise ; mais il lui cria d'approcher, en lui disant qu'il ne voulait point lui faire de mal, qu'il pouvait d'ailleurs a peine remuer, ayant eu la jambe fracassée par une balle.
La paysanne, enhardie, avança de quelques pas
— Que voulez-vous? demanda-t-elle brièvement.
— Y a-!-il des bleus ici près ?
— Les bleus sont partis.
(1) riusietirs compagnies de marins s? trouvèrent à la journée d' A ur»j',!< eombaU reat, prèa des fédérés, arec Is pk> grand courage.
— Partis !... Et depuis quand ?
— Depuis hier.
— Cela n'est pas possible ! s'écria le marin, est-ce que nous n'avons pas été les plus forts ?
La paysanne ne répondit rien. Elle resta droite et impassible, comme si elle n'eut pas entendu. Elle mentait pourtant, cl." les bleus étaient a Auray.
Le marin recommença ses questions : elle y répondit de manière à lui persuader qu'il était abandonné et sans espoir de secours. Blessé la veille, lorsqu'il tiraillait contre les chouans, vers la fin du jour, le malheureux avait passé la nuit dans les roseaux du marais sans pouvoir faire un mouvement, et torturé par d'atroces souffrances. Il avait espéré que le joiur lui permettrait de faire connattre sa situation a ses compagnons ; mais la nouvelle de leur départ le jeta dans le désespoir. La force lui manquait pour quitter le lieu où il se trouvait , et , lors même qu'il l'eût trouvée, il craignait, en se montrant, d'être assassiné par les chouans. Il lui sembla donc qu'il n'avait plus d'espoir que dans la jeime paysanne qu'il venait de rencontrer. Lui-même était du pays. Son père et ses frères, pêcheurs à Locmariaquer, pou^ aient le sauver en le venant chercher. Il conjura la jeune fille de les aller trouver; il employa les supplications les plus pressantes, les pleurs, les menaces même ; mais celle-ci resta insensible a tout. Ses regards ardents roulaient autour d'elle, puis se fixaient sur le ma?in qui était a ses pieds. Elle s'approcha enfin vivement de lui, et d'une voix brève et hardie ;
— Si tu veux que j'aille a Locmariaquer, dit-elle, donnc-moi ta montre.
Et , en parlant ainsi , elle voulut saisir le cordon qui retenait celle-ci ; mais le blessé se jeta en arrière et fit ua effort pomr la re^usser.
LA BRETAGNE ET LES BRETONS. Î6t
— Après, après, dit-il , quand tu reviendras. Je te donnerai ma moQtre et de l'argent avec...
— En as-tu? demanda la paysanne.
— J'en ai.
~ Où est-il ?
— Là.
— Montre-le-moi?
— Me promets-tu de me sauver après ?
— Montre-moi l'argent.
— Tu vas le voir.
— Le conGant marin se peneba sur son havre-sac qu'il avait détaché, et qui était auprès de lui ; ses deux mains commencèrent a en déboucler avec peine les courroies.
Au même instant, la Bretonne fit un pas en arrière pour prendre de l'espace et lui déchargea sur la tête un coup de faucille qui lui ouvrit le crâne. 11 ne poussa qu'un soupir ; ses deux bras se roidirent, et il tomba la face sur le havre- sac.
Alors la jeune fille prit la montre, l'argent , les vêtements ; elle lava tranquillement dans la mare ses pieds qui étaient pleins de sang, puis alla au champ couper son faii d'herbe, et revint a la maison. En arrivant elle jeta sur son coffre tout ce qu'elle avait pris au marin, en disant :
— J'ai trouvé le corps d'un bleu, voila ce qu'il avait. On s'extasia sur son bonheur, et les choses en resteront la.
Mais, le soir même, le cadavre trouvé fut reconnu par la famille. Bientôt plusieurs circonstances trahirent la jeune fille, et tout fut découvert. Le marin tué était un de ces jeunes gens que le recrutement habille d'une opinion, en même temps que d'un uniforme, et auxquels on coud réglementairement la cocarde du parti qui gouverne. Enrôlé forcément pour le port de Brest, ii en était parti avec
SCS compagnons, et était venu combattre à Auray, sans qu'il lui eût été possible de faire autrement. Cette position, comprise par les paysans, parce que c'était celle de plusieurs de leurs enfants, fit plaindre la mort du marin, et rendit odieuse celle qui l'avait assassiné. Il y avait, d'ailleurs, dans les circonstances du meurtre uue basse scélératesse qui répugnait a tous. On n'avait pas tué cet homme pour le tuer, mais pour le voler, et c'était la ce qui faisait horreur a la foule, car dans de pareils cas, l'argent tache plus que le sang. Aussi y eut-il un cri général de colère contre la paysanne; et, comme il arrive dans ces réactions généreuses où l'esprit de parti cède un instant à la voix de l'équité, l'indignation fut excessive et sans frein. A défaut de la justice des tribunaux, la justice populaire se chargea de la punition du crime. La jeune fille fut rejetée de la société des chrétiens, on s'écarta d'elle comme si la lèpre l'eût atteinte. Nul paysan ne voulut lui louer une cabane, et elle n'eut bientôt d'autre abri que le porche de l'église. Partout où elle passait, on voyait chacun se jeter de côté. A la fontaine, lorsqu'elle arrivait, les femmes tiraient leurs cruches en disant :
— Place à la tueuse.
C'était le nom qu'on lui avait donné. Pour mettre le sceau a la réprobation publique, on fit une chanson dans laquelle la mort du jeune marin était racontée avec tous ses affreux détails. Alors , partout où la jeune fille parut, çlle entendit répéter le chant vengeur- Son supplice ne fut plus un GUpplice ordinaire , ayant son terme et son lieu ; il passa dans le domaine public, il entra dans les mœurs. Elle marcha semblable a Cain, avec la marque fatale au front, au milieu d'hommes qui , comme autant de piloris vivants, lui racontaient son crime et lu rcaudissaient. En Kain voulut-elle fuir sa paroisse; partout où pouvait par-
venir la voix du pâtre, le refrain terrible retentissait.
Un jour (c'est elle-môme qui l'a rapporté) elle rencontra dans un champ, loin d'Auray, un petit garçon de cinq a six ans qui jouait avec des marguerites. Elle s'approcha , et s'assit a ses côtés. Pour elle, malheureuse abandonnée, qui depuis un an n'avait touché la main de personne , c'était une grande joie que de caresser cet enfant. Elle lo prit sur ses genoux et se mit a le cajoler, a la manière des mères, en lui chantant des complaintes. Quand elle eut fini :
— Je sais une plus belle chanson que toi , dit l'enfant ; écoute, c'est mon père qui me l'a apprise.
Et il se mit à chanter :
« Soyez tous attentifs, chrétiens, voici le récit du crinne : Marie « Marker a tué un bleu d'un coup de faucille , un bleu qui lui « demandait miséricorde dans la langue de sa paroisse, et qui « était un pauvre conscrit du pays. »
La malheureuse laissa rouler le petit garçon à terre en jetant un cri , et s'enfuit à toutes jambes.
C'était trop de honte et de douleur ; la tueuse y succomba et perdit la raison.
Quand je la vis, il y avait déjà plusieurs années qu'elle était folle ; je fus frappé de son aspect. C'était encore une large et forte fille d'environ vingt-quatre ans , carrément taillée a l'ébauchoir. Son corps , où des muscles et les veines disparaissaient, enfouis dans des chairs tannées, semblait formé de deux pièces lourdement articulées. Elle rappelait, pour l'ensemble, ces Vierges de pierre que l'on Toit debuut dans les niches de nos fontaines consacrées , œuvres brutes dans lesquelles l'art n'a fait tomber que la moitié du voile de granit qui cachait la statue, et qui I. 11
laissent douter s'il y a la-dessous quelqu'un ou si ce n'cit qu'une pierre. Cependant , vu de près , le visage de h tueuse avait une expression singulièrement farouche. C'était une face anguleuse, pleine de lignes qui heurtaient l'œil et lui faisaient mal ; tandis qu'au fond de son reir: ni atone flottait je ne sais quelle férocité rusée. Tout en cile portait le cachet d'une race celtique abâtardie , chez laquelle les qualités primitives ont dégénéré en vices correspondants , et qui tient a la fois du Cafre et du Siaouï. Elle répondait rarement aux questions qu'on lui adressait ; mais qu'un seul mot de la chanson terrible arrivât jusqu'à son oreille, et, comme frappé d'une commotion galvanique , ce corps de pierre se levait , cette grossière statue devenait chair et souffrance ! Elle jetait des cris , se torclait les bras, tournait sur elle-même , puis, tout-à.-coup, comme prise d'un vertige, elle s'enfuyait, répétant les couplets accusateurs ; et a mesure que sa voix s'élevait, la chanson semblait la prendre plus fortement en sa possession : on eût dit que le remords s'incarnait en elle ; qu'il se formait dans son être deux êtres, dont l'un avait mission de torturer l'autre , et que sa conscience furieuse donnait la chasse à son âme. Tous ses traits, tous ses gestes, exprimaient ce double rôle de vengeresse et de victime. Elle pleurait et rugissait , demandait grâce, et lançait des malédictions : c'était un spectacle tel qu'on n'en peut voir sans fermer les yeux : la lutte du bourreau et du condamné sur le bord de l'échafaud.
5 il. — Différentes espèces de poésies cliatitces. — Les catitifiuos. — L'enfer, — Le paradis. — Homroage à Dieu dans la solitude. — Noëls,
Les poèmes chantés peuvent se diviser en quatre es; ècc3 flifféreutes :le5 çimtiques, les guerz^ les chansons, Iç^iJnes.
POESIES DE LA BRETAGNE. iG5
Nous allons examiner séparément chacun de ces genres.
Nous devons pourtant l'avouer, c'est avec une sorte d'embarras que nous commençons cet examen , et nous craignons bien qu'il ne puisse donner une idée exacte des chants populaires que nous avons entrepris de faire juger.
Ces poésies nationales, toutes d'attitude et de mouvements , supportent mal une sèche analyse. Nous aurions encore préféré les faire connaître par notre traduction ^ quelque défectueuse qu'elle soit. C'eût été, au moins, un portrait peint d'après l'original , et non un signalement de passe-port ; mais l'espace nous manque pour suivre une pareille marche. La reproduction des principaux chants populaires de la Bretagne remplirait un volume , et nous pouvons a peine disposer de quelques pages. On nous pardonnera donc de réduire notre tableau aux dimensions du cadre. On tâchera surtout de suppléer, par la pensée, à ce qui manquera h nos traductions, de deviner les charmes dont nous n'aurons pu conserver qu'une ombre. Les poésies populaires sont encore plus difficiles à traduire que les autres. Elles ressemblent aux fleurs et aux fruits particuliers à chaque contrée ; pour en sentir toute la suavité , il faut les cueillir sous leur ciel. Ces chants que je donne ici , tout pâles du voyage qu'ils ont fait pour passer deieur langue dans la nôtre, sont comme ces oranges que les marins nous apportent des pays lointains, demi-flétries , et ayant a peine conservé une trace de leur parfum délicieux.
Les cantiques occident le premier rang parmi les chants de la Bretagne et par leur nombre et par leur popularité. Mais l'on s'en ferait une idée complètement fausse si on les jugeait d'après les misérables rapsodies
françaises qui se psalmodient dans nos églises , sur des airs d'opéra. La valeur poétique du cantique breton n'est nullement inférieure à celle des autres chants celtiques. Cette différence est , du reste , facile à concevoir. Dans notre province , la poésie a conservé son premier caractère relisieux ; Dieu n'y est pas encore tombé dans le domame du bout-rimé , et les grandes images du ciel et de l'enfer, du jugement et de l'éternité, n'ont point été abandonnées, avec les charades , aux muses de la rue des Lombards. Nos poètes les plus habiles sont des chrétiens fervents qui se font gloire de célébrer leurs croyances. Chaque canton a son David en sabots qui chante et qui prie. Aussi les cantiques bretons sont-ils innombrables. Revêtant toutes les formes, ce sont, tantôt des prophéties terribles et passionnées, comme celles d'Isaïe, tantôt de naïves et de douces élégies, comme l'Eccîésiaste. Poésie tour a tour gigantesque, sombre, ingénue, plus haute que le cèdre, ou plus humble que l'hysope ! En voici quelques exemples.