‹ Les derniers BretonsChapitre 13 sur 32 · L'ENFER · texte numérisé non relu

L'ENFER

« L'enfer ! l'enfer ! savez-vous ce que c'est, pêcheurs?—- C'est « une fournaise où rugit la flamme, une fournaise prés de la- « quelle le feu d'une forge refermée, le feu qui a rougi les dalles « d'un four, n'est qu'une fumée!

« Là, jamais on n'aperçoit de lumière ! Le feu brûle comme « la fièvre, sans qu'on le voie ! Là, jamais n'entre l'espérance : « la colère de Dieu a fermé la porte 1

« Du feu sur vos têtes, du feu autour de vous! — Vous avez « faim ? — ÎMniigez du feu ! — Vous avez soif 2 — Uuvez à cette « rivière de soufre et de fer fondu !

« Vous pleurerez pendant l'éternité ; vos pleurs feront une « mer, et celle mer ne sera pas une goutle d'eau pour l'enfer I « Vos larmes cntreliendront les flammes, au lieu de les éleiudre, « et vous cnlcndrez la moelle bouillir dans vos osl

<( El puis, on coupera vos têtes de dessus vos épaul<'S, et pour- « tant vous vivrez ! Les démons se les jetteront l'un à l'autre, « et pourtant vous vivrez ! Ils rôtiront votre chair sur les bra- « siers; vous sentirez votre chair devenir en charbon, el pour- « tant vous vivrez I...

« Et là il y aura encore d'autres douleurs ; vous entendrez « des reproches, des malédictions et des blasphèmes !

« Le père dira à son fjls : — Sois maudit, fils de ma chair, « car c'est pour toi que j'ai voulu amasser des biens par la ra- « pine !

« Et le fils répondra : — Maudit, maudit sois-tu, mon père, « car c'est loi qui m'as donné mon orgueil et qui m'as conduit « ici !

« Et la fille dira à sa mère : — Mille malheurs à vous, ma « mère, mille malheurs à vous, caverne d'impuretés, car vous « m'avez laissée libre, et j'ai quitté Dieu !

« Vous m'avez laissée libre, et au lieu d'aller à la grand' messe, « TOUS m'avez permis de passer le dimanche à dresser mes pa- « rures ; malheur à vous !

« Et la mère ne reconnaîtra plus ses enfants, el elle répondra : « — Malédiction sur mes filles et sur mes fils; malédiction sur « les fils de mes filles et sur les filles de mes fils 1

« Et ces cris retentiront pendant l'élernilé. Et ces souffrances « seront toujours. Et ce feu, ce feu!... c'est la colère de Diou « qui l'a allumé !... il brûlera toujours, sans languir, sans fumer, « sans pénétrer moins profondément vos os !

« L'élernilé ! pensez à ce mot , chrétiens ! ÎS'e jamais cesser « de pleurer, ne jamais cesser de mourir ! O jamais ! tu es un a mot plus grand que la mer. 0 jamais '. lu es plein de cris, de « larmes et de rage. Jamais ! Oh ! tu es rigoureux , oh ! tu fais « peur. *. »

(1) M. de la Villernarqné a donné, dans son Barzas-Breii, une antre Tcrsion do cantiqoe de l'Enfer. On ne s'étonnera pas de ces tarianlei , quand on saura que le même chant passe de bouche en bouche, tour à tour modifié, refait, mê'é à d'autres chants, et se retrouve souvent dans nos paroisses, sous dix formes différentes, qui appartiennent pourtant évidemment à une nénie et primitive inspiration. Nous avers fréquemment, dans cette nouvelle édition, Bu])S^Uué les vetûoui de M. de la YiUemarqué à celles que doua arioos ptecé»

11 nous semble qu'il y a dans ces tristes strophes un vague écho de la voix du Dante. Sans doute cet enfer sent trop le païen et le vieux celte ; la torture physique tient trop de place dans cet horrible tableau ; mais tel qu'il est, il fait crisper la chair. C'est la salle basse du Châtelet , avec Dieu pour grand prévôt et l'éternité pour horloge!

11 ne faudrait pas prendre cependant cette matérialité crue et sauvage pour type des chants religieux des poètes bretons. Us savent aussi plier leur dur langage aux inflexions de la joie. 11 existe un autre cantique sur le paradis , aussi suave , aussi limpide , que celui-ci est farouche.

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