LE PARADIS
« Jésus ! combien grand sera le bonheur du ciel lorsque nous » serons dans la gloire et dans l'amour de Dieu !
« Je trouve le temps court, je n'ai plus de souffrances de cœur, « en songeant nuit et jour à la gloire du paradis.
0 Quand je regarde le Ciel, je me dis : C'est là mon pays î et « je voudrais y voler comme une tourterelle blanche !
« SJais, hélas! je resterai encore ici jusqu'à l'heure delà <( mort, prisonnier sous une chair bien lourde à mon âme !
<( Quand viendra l'heure de la mort, oh ! qu'elle joie 1 Je ver- V rai a'ors Jésus, mon véritable épous.
« Et aussitôt que mes chaînes seront rompues, je m'élèverai « dans les airs comme une alouette.
« Je passerai prés de la lune pour aller reposer dans la gloire « du ciel, je serai porté par le soleil et les étoiles.
« Alors je dirai adieu à mes frères, aux enfants de mon pauvre » pays, adieu à toutes les souffrances, adieu aux douloureux farte deau& !
deimti.în: pabliéee ; mais ici il nous a semblé que nous avions l'sTanlage d'une rencontre plus heureuse, et que D(tre version était la plus vive et la ploi couplàw.
POÉSIES DE LA BRETAGNE. IGi)
« A'îhn à la panvreté, adieu à l'orgueil, adieu aus passions « la:baienies, adieu aus ardentes lentalions.
« Alors je ne porterai plus en moi le mauvais esprit. Après (f l'heure de la mort, plus d'erreur!
« Et je chanterai avec joie dans ma tombe : — Ma chaîne est « rompue, liberté maintenant, liberté pour l'éternité!
« * Mon corps, comme un vaisseau, m'a condaiî ici malgré « les vents et la tempête *.
« * La mort est le portier qui m'a ouvert le château contre « les écueiîs daquel s'est brisé mon navire. »
« La porte du paradis sera ouverte pour m'atteadre; les saints « et !es saintes seront là prêts à me prendre par la main.
« Je serai reçu dans le palais de la Trinité, au milieu des hon- « neurs et des chants délicieux, et Jésus placera sur ma télé une « coironne de lumière.
« ' Et il dira : — Les corps bénits comme l'ont été les vôtres, « sorJ un trésor caché en une terre sanctiQée.
' Vous êtes en ma cour comme des racines de rosiers blancs, « (Iv. lis ou d'aubépines Jans le coin d'un courtil ; les rosiers, les « aubépines et les lis perdent l:ur fleur dans la saiion et la re- « coavient.
<' Pour quelques souffrances, pour de courtes inquiétudes, « quel pris, mon Dieu, je recevrai.
« Je verrai Dieu avec son fils et l'Esprit-Saint ; je verrai la « vierge Marie avec sa couronne de douze étoiles.
« Et j'entendrai les archanges chanter en chœur leurs sublimes « cantiques, chacun une harpe à la main.
« * El les petits anges portés sur leurs petites ailes, au visage « charmant et vermeil, voltigeront sur nos têtes.
« * Ils voltigeront sur nos têtes comme des essaims d'abeilles « dans un champ de fleurs.
« Oh ! que ma part sera belle ! d'avance j'y songe et je l'aime, « 0 mon cœur ! cette pensée te console dans toutes les aflliclions. »
Ce qui rend surtout ces chants sacrés remarquables, ce qui les distingue , c'est l'ardente foi qu'ils révèlenl. Sans
(1) Les strophes marqiées d'an * appartiennent à la tradnctioa publiée par U. delà Villemarqué dans le Barzas-Brtiz.
doute , il faut que les croyances existent pour que de pareilles poésies soient composées ; mais on doit concevoir aussi combien ces mêmes croyances s'entretiennent et se passionnent par la popularité de chants semblables. Les enfants naissent, grandissent, au bruit de ces cantiques ; dès qu'ils peuvent parler il les apprennent , ils s'en pénètrent , ils finissent par les chanter sans s'en apercevoir, comme ils respirent, comme ils marchent, comme ils regardent. Ce sont surtout les noëls qu'ils répètent ainsi , et, dans leurs bouches, ces chants naïfs prennent un charme inexprimable. Souvent deux pâtres assis sur deux roches élevées se répondent et se renvoient alternativement les strophes de ces poèmes pieux. Alors la jeune fille qui passe en fredonnant un sône, penche la tête pour les entendre ; les laveuses suspendent les coups de leurs battoirs au bord des doués ' ombreuses, et le paysan qui siffle en conduisant la charrue s'arrête au bout du sillon, et , appuyé sur l'attelage , écoute les deux voix lointaines.
Le premier pâtre •. « La seconde personne de la Trinité, en voyant nos misères, s'est offerte, du fond du cœur, à son père pour nous racheter du péché, et il a parlé au Dieu de ciel.
Le second PATRE. « Il a dit : — Mon père, si vous le permettez, je descendrai sur la terre, je revêtirai la nature humaine et je rachèterai les pêcheurs !
Le PREMIER PATRE. « Et Ic pèrc a répondu: — Comment seraient-iiî pardonnes ? ils ont brisé le joug de mes commandements ! Les portes du ciel sont fermées et celles de l'enfer sont béantes!
Le SECOîin patbe. « — Mon père, je sacrifierai pour eux mon
(i) Lavoirs.
(2) Voyez Nouelio neve ha cantico en ty Prud'homme, Saint-Brieuo, i vol. in-12.
corps, mon sang et ma vie ! Songez que la nature hun'iine est fragile, et que la subtilité du démon est grande !
Le premier pâtre. « — Mon fils, j'ai pitié d'eux et je vous aime ! Descendez donc sur la terre pour les arracher à la douleur ; réunissez en vous l'homme et le Dieu pour rachctcf le monde !
« Une vierge de Nazareth, du nom de Marie Joachim, portera neuf mois entre ses deux flancs le Gis de Dieu, et le roi des soleils et des étoiles fera son entrée sur la terre dans une ctable !
Le secoxd PATRE. « — Père céleste , que' nom aura votre petit enfant? quel nom aura le fils de Marie?
Le PREMIER PATRE. « — Sou nom est grand; il s'appellera Jésus ; Jénis veut dire sauveur.
« Il naîtra sur une poignée de paille, et celle qui l'aura porté restera vierge, car le tils de Dieu n'aura fait que passer à travers la nature humaine de la femme choisie, comme un rayon du ciel au travers d'un pur cristal !
Le seco>'d PATRE.» — C'est àBelhléem, dans une crèche, que l'on trouva le petit enfant qui était né. Celui qui porte le monde sur son doigt était là, emmailloté par une jeune vierge; une jeune vierge belle comme le jour, disposait du roi des anges!
Le premier patre. « — Et alors on entendit les chérubins qui chantaient sur un air nouveau le Gloria in excelsis que l'on chante dans les églises.
« Et les rois et les bergers vinrent adorer le Fils de Dieu ; les rois offrirent trois présents : l'or, la myrrhe et l'encens.
Le second PATRE. « — L'or marquait la pureté, l'encens la divinité ; la myrrhe rappelait l'enveloppe mortelle sous laquelle s'était caché le Fils de Dieu.
Le premier patre. « — El vous, chrétiens, si vous voulez aussi donner au Messie trois beaux présents, livrez-lui l'or de votre amour, offrez-lui, dans vos cœurs, l'encens de vos oraisons, et que votre pénitence soit comme une myrrhe délicieuse 1 »
Que l'on tâche de comprendre l'effet de cette complainte ingénue tombant, vers le soir, dans la campagne, du haut de<; montagnes noires!... Bien des fois , lorsque la chaleur ou la rêverie m'avaient attardé au tond de quelque vallée, je me suis arrêté pour l'écouter ; et alors, I. 11-
involontairement, je me demandais tout bas s'il n'y avait pas bien du calme , bien du vrai bonheur dans la vie ignorante et crédule de ces petits paysans ? Alors, je me surprenais tout triste de n'être plus un enfant , non pas celui des villes, étiole sous les châssis du collège, mais le pâtre grandi en plein air, conduisant ses moutons le long des bruyères roses, faisant le signe de la croix quand la première étoile monte au ciel , et revenant tous les jours vers son pauvre toit de chaume , par le même sentier de noisetiers, en chantant le même cantique !
§ m. — Guerz. — Différentes espèces de guerz. — Le chant des âmes. — L'homme qui ne mange pas. — La femme du meunier. — Les deux frères. — Mariannic — Les Trégoal. — L'infanticide. — L'héritière de Kéroulas. — Le Kloarek de Laoudour.
Si les cantiques sont les poésies les plus populaires de la Bretagne, les guerz en sont incontestablement les plus anciennes. Quelques-uns de ces guerz remontent jusqu'au treizième siècle, et même au delà * ; mais c'est le très-petit nombre ; presque tous sont postérieurs à
Le guerz armoricain rappelle beaucoup les ballades des peuples du Nord , mais seulement pour la forme, car on n'y trouve pas l'allure guerrière qui domine dans celles-ci. Le caractère breton est plutôt énergique que militaire. C'est une race vaillante au combat, parce qu'elle a de fortes affections et de fortes haines ; mais l'épée ne lui tient pas aux mains plus longtemps que la passion au cœur. Celle-ci satisfaite ou apaisée , les habitudes champêtres reprennent bien vite le dessus. Aussi
(1) Voye» le Banas-Breis.
n'est-ce point son histoire guerrière que le peuple breton a conservé dans ses ballades , mais bien celle de sa vie intérieure. Il ne pouvait , du reste , en être autrement. Dès le moment où la Bretagne cessa de former im é(at a part, et où la noblesse arbora le drapeau fleurdelisé a ses créneaux, le vassal, qui n'avait plus a défendre cette vague et instinctive idée de nationalité , dut se désintéresser des affaires publiques. Les luttes politiques continuèrent en vain ; ce n'était plus pour lui que d'abstraites querelles nées de vanités ou d'ambitions individuelles. D'ailleurs tout se faisait sans choc d'armures , sans prouesses , sans éclat , sans rien de ce qui peut réveiller chez les masses le sentiment poétique. Qu'aurait donc eu à chanter le peuple ? Ce mouvement d'intrigues politiques n'était plus de sa sphère ; il ne s'y mêlait plus. C'étaient des tempêtes ou des beaux jours que les puissants formaient au-dessous de sa tête , et dont il ne savait rien que lorsque la foudre ou le soleil avait brillé. Il n'avait plus de patrie. Il se rabattit alors sur la famille ; et de la naquirent les guerz , destinés à célébrer des événements particuliers , les amours, les morts, les douleurs, les miracles qui avaient attendri ou épouvanté les cœurs. La Bretagne avait fini son histoire, elle se mit à faire son roman.
Les ballades bretonnes ou guerz sont donc presque toujours le récit d'événements intimes ; ce sont de poétiques papiers de famille, et non des documents politiques. Mais les mœurs et les croyances de l'époque y sont vigoureusement moulées ; et l'on y trouve des détails que l'on chercherait vainement ailleurs.
Le guerz peut se partager en quatre espèces fort dlstinchrs . ie gxierz sacré , qui est ou la légende d'un saint , ou une chronique pieuse ; le guerz fantastique , qui raconte quelque grand miracle ; le guerz plaisant, qui n'est
autre chose que le fabliau du moyen âge ; enfin, le guerz historique , qui est le récit d'un évcnement sombre et touchant.
Les guerz de Saint-Laurent , de Michel Noblet, du Juif-Errant , deSainte-T/ifîne, ôe Sainte-Aude , sont célèbres parmi les guerz sacrés.
Parmi les guerz fantastiques , on peut citer les Moines de Saint' Nicolas , le Chant des âmes, l'Homme qui ne mange pas , la Tête de mort.
Le Chant des âmes est un guerz en dialecte de Vannes. Le jour des Morts, quand on a vu les lumières s'éteindre dans les fermes isolées, quand les familles, enfermées dans les lits clos , dorment ou prient pour ceux qui ne sont plus, de tristes chants s'élèvent tout-à-coup , et des voix de femmes, d'enfants, de vieillards, se font entendre dans la nuit, semblables aux plaintes d'âmes en peine : ce sont les mendiants qui parcourent les villages en chantant, sur un mode lugubre, l'hymne du purgatoire.