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L'HOMME QUI NE MANGE PAS

«Esprit-Saint! viens enflammer mon âme, je vais chanter un cantique aux Bretons ; je dirai ce qui arriva dans le bas pays au dernier mois de septembre!

« Mon coeur se brise, mes membres se crispent, mes yeux s'é-

(1) Ce guerz a été imprimé ea breton par M. LédaD,impri<n.-libraire à Morlaix.

coulent en larmes, quand je pense combien est triste ce que je vais chanter! 0 Vierge sainte! secourez-moi!

« Un jeune liomme, hélas ! vit tout son monde mourir de la contagion, et il fut ainsi condamné à toutes sortes de tristesses, à t jutes sortes de tristesses ! hélas ! à toutes sortes de misères !

« Comme il était jeune, il n'osait rien demander. De bonnes gen?, par cbariiè, lui portaient quelques morceaux! Comme il était jeune, d'autres vinrent le gronder : — Lève-toi de là, et va travailler!

« Il souffre mille injures, mais avec patience, csr il avait conflance dans la Vierge bénite ; il avait son image et celle de la Passion, et il priait chaque jour devant elles !

« Un riihe du pays, un homme du canton, entendit parler de sa misère, voulut le voir, et lui dit : — Viens chez moi travailler. Et le pauvre malheureux répondit : — Hélas ! je n'ai point d'iiabits !

o Oh ! certes, je sais travailler la terre ; mais, hélas ! dit le pauvre, je n'ai ni pelle ni pioche! Il mj faudrait quatre écus pour m'cquiper... j'irai sûrement chez vous pour vous les rendre !

« Le riche, sur sa parole, lai compte quatre écus, et lui dit : — Mon ami, ne manque pas à ce que tu as promis; et il lui dit : — Mon ami, viens travailler chez moi quand tu auras pelle et pioche, et que ton corps sera couvert.

« Le pauvre alla chez lui. C'était bien loin ! certes, il aimait à travailler; mais un jour tout le monde fui bien surpris.

« Tout le monde se demandait : — Où est donc resté le pauvre malheureux? Ils allèrent voir, et ils le trouvèrent mort dans sa petite chambre, sur une poignée de paille !

« Un drap enlourail son corps, comme s'il eût été préparé pour la fosse ! Le bruit de ce qui était arrivé courut bienlôi ; le inonde vint voir; le riche vint aussi, car il était du canton, il vint voir.. 0 Dieu ! quel étonnement !

« Quand il sortit de la maison, il s'écria devant les gens qui étaient là : — Non ! non ! jamais son âme n'entrera dans le paradis de Dieu avant qu'il m'ait rendu ce que je lui ai prêté... quatre éîus 1

« Ab ! quand il prononça ces terribles paroles, pourquoi la terre ne s'ouvrit-elle pas pour le dévorer, lui qui arrêtait le vol d'une âme, d'une âme qui allait dans la joie, qui allait être rci;ue par Jésus dans les cieux?

« La glorieuse Vierge Marie, en souvenir de sa fidélité, donne un délai au trépassé 1... Elle permet à son serviteur de revenir un instant sur la terre pour travailler à la maison, afin de payer le barbare 1

« H va donc à la maison du riche et il est reçu. — De l'ouvrage ! de l'ouvrage ! — On lui en donne, et il travaille aux champs comme trois des plus forts, chose étonnante t sans boire ni manger !

« Quand l'heure du repas venait, on avait beau le prier d'aller avec les autres, il se retirait de côté, et là il s'étendait, la bouche collée contre terre, pour souffrir ses tourments.

« L'usurier vient, et il reste frappé de surprise ! A l'instant il va chez le recteur, et lui dit : — J'ai un ouvrier qui travaille autant que trois, chose étonnante ! sans boire ni manger !

« — Eh bien! dit le recteur, continuez toujours, tout à l'heure j'irai voir ! Quand le recteur arriva aux champs, par la grâce de Dieu, il reconnut tout de suite que c'était une âme!

« — Je t'adjure, dit-il, de me répondre, n'y a-t-il pas aujourd'hui huit jours que j'ai posé ton corps dans la terre? Que veux-tu? que chcrches-tu ici? que faut-il pour te délivrer?

« — Je devais quatre écus au maître de cette maison ; j'ai pris le seul moyen que j'avais pour le payer. — Oh ! tu en auras huit au lieu de quatre, pauvre âme! et tu seras délivrée.

« — Hélas ! je ne puis, de moi-même, entrer dans la joie ; il faut que ce soit mon bon ange qui vienne me l'annoncer. Priez Dieu pour moi ; demain, à la même heure, je vous rendrai vos prières dans le ciel !

« Le recteur vint avec l'argent pour tirer l'affligé de peine et de souffrance. — Moi, dit l'âme, c'est moi qui les ai reçus de lui ; donnez, c'est moi qui les lui rendrai, puisque vous êtes si bon.

« Le riche allonge la main pour recevoir l'argent; mais, toul-à-coup, il sent la peine, les tourments, la brûlure du mort; £0Q bras droit est consumé jusqu'à l'épaule.

« L'argent tombe de sa main à terre. — Adieu, monsienr !e recteur, maintenant je vais à la joie, je prierai pour vous Jésus- Christ Noire-Seigneur.

« Quaiid un homme vous devra, et qu'il quittera la vie, au lieu de le maudire, priez pour lui. Prions toujours et bénissons, et nous irons au repos, et nous irons louer Dieu dans la gloire de son saint paradis. »

Les guerz plaisants sont loin d'égaler ceux que nous venons de citer. 11 y a dans la marche du récit breton quelque chose de lourd et de solennel qui s'accomode mal avec la gaieté. Les vers sont parfois incisifs, bien aiguisés , les idées originales , les mots énergiquement naïfs ; mais l'allure générale manque de prestesse. Il y a toujours dans le poète quelque chose d'un Hercule qui joue aux osselets, une sorte de gaucherie qui montre que la muse n'est pas dans sa robe accoutumée, et que son costume joyeux n'est qu'un déguisement. Puis , ce style sans transitions , habituel aux poésies bretonnes , et qui s'allie merveilleusement a des élans de passions, convient mal à un îai railleur qui ne peut briller que par les miances. Ces vers hachés et brusques , ces phrases sans charnières, qui ne tiennent a rien , toutes ces sauvageries de style, charmantes ailleurs, sont ici déplacées. Ajoutez à cela que ce qui a fait rire le Breton n'est souvent comique que pour lui seul. Ses mœurs étant spéciales , le ridicule , qui résulte toujours d'une attaque faite aux mœurs adoptées, est nécessairement aussi une spécialité. Cependant on peut citer parmi les guerz plaisants le Tailleur dans l'embarras, le Prêtre barbu, le Boulanger et les jeunes filles, le Chien du recteur de Lannilis ^ enfin la Femme du meunier. Ct dernier est devenu célèbre en France par les imitations qu'en firent les troubadours d'abord , puis la reine de Navarre et La FoDktine, dans son conte du Quiproquo.

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