LA FE.MAIE DU Î\IEU.\IER
« II y avait prés de Scacr un meunier qui avait m» femme jeune et jolie. Cependant l'ennui lui vint, car il l'avait regardée aussi souvent que la roue de son moulin, et il ne faisait plus de différence entre la roue et la femme.
« 3Iais, en récompense, il avait chez lui une servante qu'il trouvait bien à son gré. Il la regardait comme les enfants regardent au pardon les gâteaux dont ils n'ont jamais mangé : l'eau lai en venait à la bouche.
« La jeune fille n'y prenait point garde; elle savait que ce qu'on offre perd de son prix ; aussi courait-elle dans le moulin comme un pinson du mois de mai, et elle disait souvent : — Aucun homme n'a froissé la paille de mon lit ni ne la froissera.
« Mais voilà qu'un jour le meunier la trouva hors du moulin, et lui dit : — Maharite, on vend de belles croix au village du Hêtre (Faouët) ; si ta veux, je t'en suspendrai une moi-même sur ton joli sein. — Les croix d'or descendent trop bas, répondit Maharite.
« — Si tu veux, Maharite, je fachéterai de beaux bas violets à coins jaunes et bleus, et je les mettrai moi-même sur ta jambe ronde. — Les bas violets montent trop haut, répondit Maharite.
« — Maharite est une pauvre fille, et moi je suis un riche meunier ; si lu veux, je te ferai gagner cent écus en argent et dix louis en or. Laisse-moi seulement aller causer avec toi ce soir quand tout le monde dormira.
« — Votre femme n'est séparée de moi que par une planche ; elle reconnaîtrait votre manière de causer, dit la jeune fille.
— Je ne dirai pas un mot ; je ne ferai aucun bruit, laisse seulement ton Ut clos ouvert. — Les lits clos ne ferment pas à clef, répondit Maharite, et elle s'en alla.
« Le meunier, enchanté, attendit le soir avec impatience; il mit une chemise blanche, et se fit beau comme s'il devait souper en ville. Mais Maharite avait averti la meunière; et quand il vint, ce fut sa femme qu'il trouva à la place de la jeune fille.
■ Pendant toute la nuit il y eut grande joie. Le ataokv M
i8j les derniers bretons.
disait en lui-même : — Pourquoi ma femme ne vaut-elle pa» cette fille-ci? Mais il y a autant de différence qu'entre une noix et une citrouille; si j'avais celle-ci pour femme, je oc ni'ennuirais jamais.
« Cependant il se leva avant le jour, et il se mit à penser que celle nuit lui coûtait bien eher. Cent écus en argent et dix louis en or ! Il faudrait plonger récucllc dans bien des sacs de blé pour rattraper tant d'argent *.
• Alors il se rappela son filleul qui était en service chez lui. C'était un beau garçon qui était assez jeune pour échauffer un lit à deux, et qui n'avait point peur des jeunes filles; il résolut ic le faire passer par-dessus son marché,
« Il va le trouver, et lui dit tout. Le garçon meunier se levé aussitôt, et va au lit de Maharite, où il trouve la meunière. Le jeune femme toute étonnée rompt enfin le silence, et lui dit : -- Pour le sîir, mon mari, vous serez malade demain.
« Le garçon meunier resta bien sot en reconnaissant la voîî de sa maîtresse. — Ce n'est point Maharite? dit-il. — Non vraiment, et vous, vous n'êtes point mon mari? — Je suis Jean, le garçon du moulin, et mon parrain m'a envoyé lui-même ici, en me faisant cadeau du reste de la nuit achetée.
«La meunière se mit à rire. — Tais-toi, Jean, tais-toi. dit-elle ; ce malin je vais à la foire du Bourg-du-Héire (raouël) ; je te promets un beau chapeau, car c'est à toi de le porter, et j'achèterai pour mon homme un bonnet jaune comme il le mérite.
V Quant à Maharite, elle aura un habit neuf, des bas violets et une crois d'or. Maharite est la seule sage de nous tous; et son mari pourra passer dans les taillis sans avoir peur de', branches ^.
« Des étrangers logeaient dans la maison ; ils demandèrent le lenùcmain à la meunière pourquoi il y avait eu, dans soa moulin, tant de mouvement et de bruit avant le jour.
{{) C'est avec une écuelle que les meuniers prennent , dans les sacs de blé qo'o» leur apporte « moudre, ce qu'ils doivent prélever pour le prix de la mouture.
(2) Ceci est une allusion grossière. Dans nos campagnes on a contume Q» dira, en parlant d'un dogan : il faut qu'il évite let taillis ^ne veut pa s'accrocher aux branches {par les cornes).
• — Messieurs, répondu la meunière, c'est mon mari ^••iUi réveillait Jean, son boa valet, pour qu'il vînt bluter sa farine. •
Quand aux guerz historiques, le nombre en est infini, et ce sont généralement les plus anciens. Ainsi, outre la vieille ballade des Deux Frères, on peut citer : la Jeune Religieuse, ravissante élégie à la manière de Goethe ; le Marquis de Guerand, les Trégoat, l' Infanticide, Ma-' riannic, l'Héritière de Kéroulas, le Kloarek de Lâou" dour, et mille autres dont Userait trop long de traduire même les titres.
Nous l'avons dit, les ballades écossaises ne peuvent donner une idée de notre guerz historique. Il y a dans ces ballades une tournuredramatique, mouvementée, qui révèle l'imagination d'une race belliqueuse ; le guerz breton, au contraire, reflète la grave tristesse de ce peuple à enveloppe de pierres qui ramasse tout au dedans et ne bouge qu'autant qu'il le faut pour vivre. Sa poésie est, comme lui, sans tempête, sans nuages apparents, à surface plane e/, limpide : on la voit claire jusqu'au fond. L'aspect en est uniforme, monotone même, mais immense ! elle reflète je ne sais quelle vague contemplation des grandes harmonies de la nature et de l'âme; c'est . omme l'accord d'une douleur innée avec les longs sou- ; irs de l'océan sur les tristes landes de nos baies.
Ce caractère de sentimentalité placide et concentrée si iortemeni marqué dans toutela littérature armoricaine ne : e révèle nulle part avec autant d'ingénuité que dans les rliants dont nous nous occupons. Les guerz hisioriques, .-urtout, sont empreints de cette mélancolie sincère, et, pour ainsi dire, de tempérament. Leur drame est généralement peu de chose : ce sont des tableaux d'intérieur, où une douleur réelle apparaît, sur le premier plan, au
milieu des détails les plus familiers. Il s'y trouve bien parfois un peu de tragédie mais de tragédie à hauteur d'homme^ qui se termine bourgeoisement, sans poignard ni poison, et qui vous touche sans vous bouleverser C'est spécialement a cette loyale simplicité qu'il faut attribuer le charme merveilleux que respirent nos ballades populaires.
Le guerz des Deux Frères appartient probablement au temps des croisades * . Il se distingue par une teinte chevaleresque qu'on ne retrouve dans aucune autre ballade bretonne.