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LE KLOAREK DE LAOUDOUR

« Ma chère petite mère, faites -moi mon lit à l'aise, car mon pau^ re cœur est difTîcile ;

« Car mon pauvre cœur est difficile!... J'ai envie d'aller à l'air neuve.

— 0 mon Gis adoré ! si vous aimez votre mère, vous n'irez pas à l'aire neuve ;

« Car il y a là des gentilshommes de Lamballe, et ils ont résolu de vous tuer.

« — Qu'on le trouve bon ou mauvais, ma mère, j'irai à l'aire neuve.

« Et s'il y a des sonneurs *, je danserai, et s'il n'y en a pas, je chanterai.

« Le kloàrek de Lâoudour disait en arrivant à Keryaudet :

» — Bonjour et joie dans celle maison ; où est la pennérès?

« — Elle est là-haut , dans la chambre blanche ; elle est à peigner ses cheveux blonds.

« — Pennérès , mettez vite votre bel habit violet pour aller i la fêle avec le kloiirek.

« Le kloàrek joyeux disait en arrivant à l'aire neuve :

(4] Des musiciesi.

tC2 LES DERNIERS BRETONS,

« — Jojez, sonneurs, jouez le bal, que ma douce et moi nous dansions !

« Jouez haiit, sonneurs, jouez vite, que ma douce et moi nous entrions en joie.

« Je vous donnerai à chacun un louis d'or^ si vous réjouissez deux pauvres cœurs malades.

« Les gentilshommes de Lamballe disaient; — Le kloarek est arrivé a l'aire neuve.

« Le kloarek Càt anivé à l'aire neuve , et sa douce jolie à ses c^tés.

«Les gentilshommes de Lamballe disaient, ce jour-là, au kloarek de Laoudour :

« — Tu as de Lien beaux rubans à tes habits ; apparemment que lu veux paraître notre égal?

« — lilessieurs et tjarons , excusez-moi , votre bourse était fermée quand ces rubans furent payés.

« Je ne me battrai pas avec vous comme un mendiant, messieurs ; mais, pour jouer du sabre, tant qu'il vous plaira.

« Chacun deux tenait un sabre nu ; mais le kloarek avait à la main un pen-bas.

(( Oh! dur eût été le cœur qui n'eût pas pleuré en voyant l'aire neuve!

« En voyant dans l'aire neuve l'herbe rougie et le sang des gentilshommes qui ruisselait.

« Slais la pennérès de Kcryaudet pleurait et ne trouvait personne pour la consoler.

« Elle ne trouvait personne pour la consoler, excepté le kloa'rek / mais celui-ci la consolait.

« Celui-ci lui disait sans cesse : — Taisez-vous , jeune fille i ne pleurez pas.

« Taisez-vous , jeune fille ; ne pleurez pas, d'ici que vous ne voyiez mon sang courir à terre.

« Eh! quand vous verrez tomber la dernière goutte, alors seulement songez à mourir.

« Le kloarek de Laoudour disait en arrivant à KeryarJet ;

« — Vieux Derrien , voici voire fille ; si elle est revenu^ à la maison, c'est moi qui en suis cause.

« La voilà saine et pure , telle qu'elle m'a élè remise par sa mère.

« Mais maintenant je vais à Paris , car j'ai envie de trouver le roi.

« Quand il arriva à Paris, il demanda le palais du roi.

« — Bonjour et joie à celle ville où est le palais du roi !

« — Bonjour, roi et reine ! moi , jeune el bon Brelon, je suis venu dans voire palais.

<f — Kiolirek de Lâoudour, dites-moi, avez-vous commis quelque tort ?

« — J'ai commis un grand tort , car j'ai tué des gentilshommes de Lamballe.

a J'ai tué dis-huit gentilshommes de Lamballe, et certes je mérite d'être pendu.

« Chacun d'eux avait un sabre nu; dans ma main il n'y av-ait qu'un pen-bas.

(( Mais la reine ne voulait pas que le klo'arek fût puni.

« — Mon petit page, cours à ma chambre et apporte-moi vite mon écritoire.

« Que j'écrive en rouge et en bleu qu'il marche librement dans loule la France son pen-bas à la main.

«Et, il sera respecté partout comme le défenseur des jeunes filles. '

« Et quand il sera rendu dans son pays , de la pennérès il fera une dame!

§ IV. — Cliansons bretonnes. — Le Franc Buveur. — Les Parvenus. — Le Petit Pauvre. — Sùiies.

Le peuple breton est grave; les étrangers peuvent le croire triste, mais il n'en est rien. Sa gaieté, pour être peu expansive, n'en est pas moins réelle ; seulement elle a quelque chose de pensif dans ses plus vifs élans ; jamais elle ne prend cette expression nerveuse que les populations méridionales donnent à leur joie. C'est une gaieté à fond, une gaieté de pensées plutôt que de mots, et qui naît de la chose, jamais de la forme. Aussi les chansons

ont-elles une physionomie qui leur est propre. On n'y trouve ni le coup de fouet final, ni les pointes aiguisées sur une double antithèse, ni les jeux de mots qui constituent le vaudeville français. Le genre bête-spirituel est également inconnu des Bretons. Il faut qu'ils sachent bien au juste pourquoi ils rient. Ils ne sont pas gais comme l'ouvrier parisien, par tempérament, par habitude, sans y songer ; ils sont gais logiquement et parce qu'on a remué chez eux quelque idée plaisante. Rire est a leurs yeux une action, et il faut un motif raisonnable pour les y porter. Aussi font-ils des chansons depuis trois siècles sans avoir encore trouvé un calembourg.

En revanche , ils ont imprimé a ce genre de poésie un cachet d'originalité M'aiment nationale. Gracieuses naïvetés , philosophiques hardiesses , mordantes railleries , joyeusetés grivoises , rien ne manque a la chanson bretonne. Parfois même la rudesse armoricaine perce a travers la strophe rieuse ; le pen-bas se substitue a la marotte et assomme au lieu de fouetter. Vous pouvez en avoir un exemple dans les Parvenus.

Le nombre des chansons bretonnes est immense. Nous citerons seulement le Franc Buveur , les Parvenus et le Petit Pauvre.

La chanson du Franc Buveur fut sans doute écrite par un tabellion de campagne , entre des bouteilles vides et des verres pleins , dans quelque taverne de village , alors qu'une joyeuse ivresse commençait a débrider son imagination. On y sent un élan bachique , une audace irréligieuse , qui avertissent assez qu'au moment où ces vers furent composés leur auteur avait la vue trop troublée pour voir le clocher de sa paroisse. Peut-être même empêchèrent-ils un bon chrétien de faire ses pàques , car le poète dut confesser ime pareille chanson comme

un péché. Quoi qu'il en soit , des mémoires fidèles l'ont conservée; et nous sommes heureux de pouvoir la donner

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