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LE PETIT PAUVRE

« Je suis un pauvre petit qui ai été mis au monde dans la misère ; je n'ai ni or ni argent, et la pauvreté m'a rendu chélif, la pauvreté m'a rendu mal habillé, faute d'argent pour acheter;

« Pour acheter des rubans et garnir ma jaquette ; des rubans pour mes petits souliers et pour rendre beau mon petit chapeau; pour rendre beau mon petit chapeau qui a déjà quatre trous.

« Le voilà, mon petit chapeau , prenez-le , mes maîtres, je vous le donne pour un neuf, si vous avez la bonté de me fournir de quoi l'acheter.

« Mon père mangea sa fortune , de peur qu'on ne la lui volât ; ma mère but le reste, et moi, pauvre petit ! j'ai hérité d'un peu moins que rien.

« Maintenant, merci de vos bontés, j'épargnerai ee qne vous m'avez donné, j'aurai de beaux rubans ; et le reste , je le boirai i votre santé pour ne rien perdre. »

Mais nous voici arrivés aux poésies populaires les plus intéressantes et les plus remarquables, les sônes. On donne ce nom a des élégies, composées presque toujours par des kloareks, et qui reflètent leur vie tout entière. Ce sont les confessions de leurs faiblesses humaines, de leurs chagrins de cœur , des oublis de femmes qui les ont torturés. Les sânes léonards et trégorroià forment comme d'éternels mémoires auxquels chaque abbé ajoute sa page avant de rompre avec le monde. L'expression de ces douleurs intimes conserve le plus souvent une simplicité charmante et presque enfantine : écoulez plutôt ce sône de Cornouaille.

SONE.

« Les petits oiseaux qui sont dans les bois sont joyeux pour leur âge !

« Quand je les entends chanter, j'ai regret du temps que je perds à pleurer.

«Pourquoi pleurer le temps passé? Hélas! il ne revient point ! les petits oiseux ne pleurent pas.

« Mais la roche laisse couler son eau goutte à goutte , de même il faut que le cœur de l'homme laisse couler sa source da larmes.

« Comme une plume sur l'eau , l'amour des jeunes filles est léger.

« Comme une pomme mûre sur une branche , l'amour des jeunes filles est solide.

« Et comnfu> une pomme piquée des vers, l'amour des .ieune* filles est loyal.

J'ai cent écus en argent blanc, et autant ea or qm brilio* pourtant je ne suis pas heureux ;

« Car j'ai appris qu'il fallait conduire ses affections cemne un cheval ombrageux.

« J'ai appris qu'il ne fallait pas se confier au vent du moulin, ni aux paroles des jeunes filles.

« Le vent du moulin change souvent ; mais le cœur des jeunes fillps change toujours.

« Jeunes gens , prenez pour exemple ma pauvre âme ; ma pauvre âme est bien malade, ma pauvre âme est Lien éplorée.

« Quand viennent les mauvais jours, plus on a aimé, plus on est séparé.

« Hélas ! je suis maintenant une jeune bécasse qui a l'aile blessée. Je ne puis plus voler pour aller à Kerbranel.

« Mon dessein était trop grand et mon pouvoir trop petit ; j'ai voulu regarder le soleil, et mes yeux ont été brûlés.

Petits oiseaux, allez chanter à Kerbranel, car pour ici je n'ai plus besoin de votre voix.

« Là ils sont heureux, et ils ne pensent pas que mes pleurs troublent le ruisseau qni fait tourner mon moulin.

« Celte chanson a été composée prés de Chàleaulin par un jeune meunier, en piquant sa meale.

« Priez Diru pour lui , et demandez à la Vierge sainte que sa douleur n'ait qu'un temps. »

Mais quelquefois le sône revêt tout l'éclat d'une poésie figurée. L'école trégorroise surtout, plus savante dans ses formes , plus châtiée et plus adroite dans son expression , en donne un grand nombre d'exemples.

SONE.

« Comme j'étais dans mon jardin, le cœur nageant dans la joie , je remarquai une fleur qui était élevée et brillante ; ses feuilles étincelaient comme le soleil lorsqu'il pose son pied au bord de l'horizon.

« Et celle fleur-là était une fleur de mélancolie; elle entra Oans mon cœur, et depuis, il est malaisé de leu arracher. Sa l?ue seule m'a rendu languissant.

« Je suis un jeune kloarek qui n'ai pas ^'oror*. l'âge d'uD

POÉSIES DE LA BRETAGNE. lî}j>

homme et qui poursuis ses éludes. — Et j'aurai celte année bien dft la mélancolie, et j'aurai celle année un cœur brisé, car celle que j'aimais ne m'aimait pas.

« Quand viendra la nouvelle saison , on verra fleurir les haies d'épines blanches, et les cœurs des jeunes gens fleuriront aussi; les belles fleurs se réjouiront dans les jardins , et les cœurs des Jeunes gens se réjouiront également dans le monde.

(f Mais moi j'irai bâtir une tourelle sur le haut d'un rocher, vis-a-vis la demeure de ma bien-aimcc, et là je pleurerai le temps passé; je songerai à mon étoile fatale.

« J'étais venu chanter un peu sous sa fenêtre, et j'entendis les oiseaux qui chantaient aussi au haut des arbres, et leurs chants semblaient me dire : — A quoi le sert kloiirek, de te mettre tristesse au cœur?

« Pourquoi te tourmenter de ton sort? n'as-tu pas tout en abondance ? lu vis dans la maison où tu es né ; tu as près de toi ton pore et ta mère ; Dieu t'a donné la nourriture et le vêlement.

« Tandis que nous qui chantons de tout notre cœur, nous n'avons rien dans ce monde. Cesse donc, jeune kloarek, et laisse à la joie le cœur d'un jeune honrtme. »

Certes , c'est la de la poésie et de la plus belle , de la plus pure, de la plus littéraire ; mais les inspirations élégiaques des poètes trégorrois n'ont pas toujours cette simplicité charmante. Quelquefois, au milieu des expressions d'une douleur sincère , reparaît l'écolier tout frotté d'antiquité , tout cuirassé de théogonie païenne. Alors c'est chose curieuse que de voir la vérité du sentiment se débattre sous le fatras classique, l'élan du cœur percer à jour la mythologie et la muse , rapiécée de lambeaux de pourpre latine par dessus ses habits de paysanne , entremêler, comme une pauvre affolée, les prières a la Vierge et les invocations à Cupidon.

Le fameux sône du Clerc de Pempol est un typa tout-b fait remarquable de ce mélange bizarre. u 13

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