X INTRODUCTION
manuscrit. Quelques jours après, je retournai le voir : il vint à moi les deux mains tendues.
— Asseyez -vous là, dit-il, et causons.
11 avait lu et approuvé j il me donna de bons conseils que je suivis, et des encouragements qui me firent frissonner de tous mes membres , ivre que j'étais d'une folle joie. Grâces à lui, m.on drame , lu aux Français, y fut reçu par acclamation (c'était le Siège de Missolorighi) ; un tour de faveur fut accordé, et les répétitions durent commencer dans quelques jours. Mais la censure vint subitement couper les ailes à mes espérances. Ma pièce fut arrêtée par elle comme hostile à la Sublime-Porte, aux saines doctrines du gouvernement absolu , et je demeurai, nouveau Tantale avec m.a joie sur les lèvres sans pouvoir la boire. Toutes mes démarches près des hommes à ciseaux furent sans succès. Je n'eus plus d'espoir que dans un changement de ministère ou une révolution.
Enfin le ministère Martignac vint apaiser mon indignation patriotique. Mon drame échappa aux mains de la censure, mourant, déplumé, et les répétitions commencèrent au Théâtre-Français. Mais ici s'ouvrit pour moi la vie d'auteur avec toutes ses tribulations et ses tortures. L'enthousiasme qui avait amené la réception de tna tragédie avait eu le temps de se refroidir ; Alexandre Duval, mon patron, s'était brouillé avec les sociétaires; M. Arnault faisait remonter son Marins à Miniurne, tout était en confusion au théâtre de la rue Richelieu : une banqueroute prochaine le menaçait. Je trouvai de toutes parts des obstacles,
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des froideurs et des retards. Les répétitions de ma pièce furent suspendues, sans que j'en pusse savoir la cause. Une lutte s'engagea entre moi et le comité, fantôme insaisissable qui se défendait par le si'ence et les consignes au portier. Rien ne fut négligé pour me rebuter, me fatiguer, me faire perdre patience. Ce fut une temporisation déloyale, mais adroite, qui devait réussir à la longue avec un écolier assez privé d'expérience pour se mettre en colère et rompre en visière à l'administration. Un autre plus habile eût cessé ses démarches et eût fait assigner la Comédie-Française par ministère d'huissier; jen'y pensai pas même un instant. Furieux d'être si traîtreusement joué, je retirai ma pièce, et je renonçai à mes espérances»
Mais j'avais senti dans ce premier essai ce qui manquait à ma nature pour réussir dans les lettres (à part ce qui manquait à mon talent). Je n'avais rien de ce caractère souple et délié, de cette constance patiemment inébranlable , qui seules peuvent conduire au succès. La vie littéraire de Paris me fut révélée telle qu'elle était; je vis qu'il y avait à soutenir un duel éternel pour lequel il fallait un caractère de fer ouaté de coton. Je compris que je n'étais point né pour une pareille existence, que j'y flotterais perpétuellement entre l'enthousiasme et le désespoir, et q 'le mon âme s'accrocherait douloureusement à toutes les épines du chemin. Celte conviction qui m'illumina tout-à-coup me jeta dans une tristesse inexprimable. Par une naïveté d'amour-propre très-ordinaire, je me fis de mon peu d'aptitude aux affaires un symptôme de