XII INTRODUCTION
talent. 3e me dis, avec un consolant orgueil, que tous les esprits haut placés devaient être ainsi, incapables de s'abaisser à de misérables intrigues, et me plongeant Hèrement dans l'amer désespoir d'un génie méconnu, j'applaudis à mes molles inclinations, Je déifiai mon dégoût nonchalant, et, encouragé par les tristes et grands exemples de tant de poètes, je me décidai amèrement à suicider en moi un grand homme. Je cessai donc tout effort, tout essai, ne voulant plus me donner la peine de me baisser pour ramasser la gloire.
Maintenant que plus d'expérience m'a ouvert les ycii-K, ce qui m'apparait surtout dans cette situation, c'est son ridicule, et je n'y pense guère sans un sourire et quelque rougeur ; mais alors il n'en était pas ainsi ; mes souffrances étaient réelles. Je voyais tous mes projets d'avenir crouler sans retour, je sentais que ma vie allait être faussée à jamais, et que, gladiateur maladroit, jeté dans l'arène du monde, je ne saurais me servir ni du bouclier, ni de l'épée. Incapable de poursuivre le métier d'homme de lettres, je m'avouais encore plus impropre aux fonctions laborieuses d'une existence positive. Et pourtant, au milieu de ces doutes poignants, j'éprouvais parfois quelques velléités viriles qui semblaient accuser une nature susceptible d'action et de vigueur. Je sentais qu'il no manquait qu'un manche à mon esprit pour qu'il devînt un instrument utile, et que je pouvais bien être déplacé plutôt qu'incapable. Cette situation était affreMse. Bien des fois je songeai à en sortir violemment et à èrûler ma maison pour n'avoir pas la peine de la
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mettre en ordre, selon l'expression de Rousseau. Heureusement pour moi, le suicide n'avait pas encore été mis à Iftmode par des exemples fameux, et je ne savais pas que se tuer fût un moyen de trouver un éditeur. Je continuai donc à trainer plusieurs mois, au milieu du tumulte de Paris , mon découragement ennuyé. Quelques tentatives nouvelles , nonchalamment essayées pour faire jouer des pièces ou placer des manuscrits , restèrent sans succès et achevèrent de m'abattre. Enfin je tombai malade.
Alors mon âme fatiguée se reprit à de vieux souvenirs. Je commençai à regretter sérieusement ma verte Bretagne, et le mal du pays , dont le germe avait peut-être toujours été au fond de mes découragements, me saisit avec énergie. Mon séjour à Paris, lié au souvenir de tant de désappointements, me devint insupportable. Enfin un jour , plus triste qu'à l'ordinaire, et pris d'une sorte de crise maladive, je courus rue du Bouloy, je trouvai une diligence qui partait pour ma province, et, sans plus réfléchir, je m'y jetai, laissant à Paris mes malles^ mes livres, mes espérances, et faisant banqueroute à la gloire.
J'arrivai au pays tout meurtri de mes défaites. Je fus plusieurs mois avant de pouvoir me remettre et revenir au calme d'autrefois. J'étais comme ces marins inexpérimentés qui ont mis pied à terre avec le mal de mer, et qji, longtemps après, sentent encore le tantage du navire qu'ils ont quitté. Je sentais toujours autour de moi ce roulis du grand monde qui m'avait un instant étourdi ■■, j'éprouvais un reste de