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nausées, de dégoût et de colère \ j'avais comme une réminiscence du mal de Paris. Mais ces palpitations angoisseuses se calmèrent peu à peu, et je secouai les désolantes pensées sur lesquelles j'avais couché mon esprit comme sur un lit de souffrance.
Alors commença pour moi une de ces convalescences morales qui ravivent et recolorent la vie. Le printemps venait de naître, et la Bretagne m'apparut dans toute sa virginale beauté. J'allai me plonger dans ses coulées ombreuses, m'asseoir à l'ombre de ses menhirs gigantesques, et j'éprouvai quelque chose de ce que dut ressentir le premier homme lorsqu'il se réveilla dans l'enchantement de son être et de la vue de l'univers qui venait d'éclore. Tout ce qu'il y avait de poétique et de neuf dans cette nature me frappa. J'admirai cette Bretagne que je n'avais jusquelà considérée qu'avec le regard inattentif de l'habitude. C'était une parente près de laquelle j'avais grandi sans remarquer ses traits, et qu'après une absence je retrouvais avec surprise pleine d'un charme étrange et inaperçu. Peut-être aussi qu'au sortir de la société factice dans laquelle j'avais coulé quelques mois, sa poétique individualité me frappa davantage. Toujours est-il que je fus saisi pour elle d'une amitié soudaine, pareille à celle qui vous prendrait pour un frère avec lequel voite auriez longtemps vécu sans intimité, et qu'une douleur imprévue, un épanchement subit vous révélerait tout-à-coup. Je me livrai avec bonheur à l'entraînement de cette passion naissante J'étai'j dans ces dispositions d'une âme encore toute vibrante
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d'une exaltation tombée, qui portent naturellement aux romanesques résolutions. Je fis de mon nouveau sentmient une sorte de religion. Toute reffervescence de ma volonté, portée jusqu'alors vers d'autres objets, se concentra dans cet attachement. C'était un but trouvé à mes efforts, un point d'appui pour le levier de mon intelligence. Je m'y arrêtai; je me mis à aimer la Bretagne comme j'aurais pu aimer une femme, et je résolus de la faire connaître dans ses secrets mérites, dans ses charmes les plus suaves et les plus ignorés. Mes études commencèrent, et je les continuai sans interruption. Mais en même temps que j'avais trouvé une occupation pour mon esprit, j'avais aussi découvert l'assiette qui convenait à ma vie. Retiré dans un travail de poésie analytique , éloigné du bruit de l'arène, et n'en espérant plus les couronnes, je me trouvai tout-à-coup le cœur léger et joyeux. J'avais rencontré un nid ; je m'y couchai heureux en rabattant mes ailes voyageuses.
Je continuai ainsi paisiblement mon travail , et bientôt je vis que là , où je n'avais cherché qu'un thème sentimental pour d'intimes rêveries, se trouvait un poème entier, empreint d'une antique grandeur que personne n'avait soupçonnée. L'œuvre que j'avais commencée presque par caprice amoureux, je la continuai donc par curiosité, par saisissement, par admiration. Je devinai que j'étais tombé sur un filon d'or, et que j'avais d'immenses richesses à exploiter. Je mis alors plus d'ordre dans mes recherches, plus de philosophie dans mes déductions. Entièrement re-
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mis du premier engouement qui m'avait porté à ces études, je résolus de ne p^archer qu'avec une consciencieuse réserve. Je soumis les perceptions soudaines que j'avais i^cçues à une analyse rigoureuse. Je continuai ce travail pendant six années, je ne négligeai rien pour qu'il fût complet. J'allai me mêler aux populations des campagnes ; j'écoutai leurs histoires ; j'étudiai leurs mœurs dans les chemins creux et devant les feux de landes des foyers. Le livre que je donne aujourd'hui est le résultat de ces longues perquisitions. Quelque jugement que l'on porte sur sa valeur, j'ai la conscience qu'il est vrai, entier, et que la Bretagne, bien ou msA peinte, y est du moins représentée en pied. S'il en est qui m'accusent d'avoir revêtu mon esquisse d'un vernis poétique, je leur dirai que j'ai peint comme j'avais vu, et que je n'ai peint que ce que j'avais vu. Il se peut que beaucoup de ceux qui croient connaître la Bretagne, parce qu'ils y vivent, parce qu'ils parcourent ses chemins, couchent dans ses auberges et achètent les toiles ou le blé de ses paysans, il se peut, dis-je, que beaucoup de ceux-là trouvent de l'exagération dans mon tableau el m'injurient du nom de poète. A quoi je ne puis rien répondre, sinon que ces hommes et moi nous n'avons pas les marnes yeux. Ils connaissent la Bretagne comme un mari vulgaire connaît la femme de cœur que le triste hasard lui a livrée, dans son corps, mais non dans son âme. Pour étudier un peuple et un pays, il faut aller chercher sous les formes extérieures ce qu'il a d'intime. La poésie de notre contrée échappe à la foule,
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parce qu'elle circule comme le sang dans des veines profondément cachées. L'habitude de voir les usages sans les comprendre ôte d'ailleurs à ceux-ci tout leur intérêt, et les range au nombre des triviales et insignifiantes coutumes ; mais pour celui qui regarde au fond des choses, tout, au contraire, s'anime d'une signification pittoresque et attachante.
Quant à la forme donnée à mon travail , j'ai fait tous mes ciïorts pour la rendre logique. J'ai divisé l'ouvrage entier en trois parties.
Dans la première, après avoir tâché de montrer la Bretagne sous son aspect topographique, j'y ai encadré le peuple qui l'habite avec ses mœurs, ses usages et ses croyances. J'ai donné les traditions religieuses de ce peuple; je me suis efforcé de montrer d'où il était parti et où il était arrivé.
Dans la seconde partie, suite nécessaire de la précédente, j'ai fait connaître les poésies populaires des Bretons. Les poésies populaires d'une race sont toute sa religion, toute sa civilisation, toute son âme ; c'est pour elle ce qu'est la parole pour l'enfant, une révélation naïve et complète.
Enfin, dans la troisième partie, j'ai montré le peuple armoricain dans ses rapports avec la vie matérielle, et j'ai fait voir quelle influence sa mora'e avait sur son industrie
Si je ne m'abuse, l'ensemble de mon ouvrage présentera un tableau complet de la Bretagne psychologique.
Ce ne sera ni une statistique, ni un mémoire savant sur ce pays, encore moins un romau :)u un voyage,
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mais un document d'hisloire métaphysique; une étude faite sur la nature d'une population dans ce qu'elle a de plus primitif el de plus intime. Après mon livre il restera encore beaucoup à dire sur la Bretagne; il y aura encore matière pour les savants, les économistes, les littérateurs ; mais j'ai tâché qu'il ne restât rien à faire aux historiens moralistes.