LE PAYS DE LÉON
S I. — Aspect de ses villes, — Destruclion de ses monuments.
La Bretagne dont nous allons parler ne comprend pas toute la province anciennement connue sous ce nom. Elle se bornera aux trois déparlements du Finistère, du Morbihan et des Côles-du-Nord. C'est là seulement que la langue celtique et les vieux usages ont été conserrés sans trop d'altération, et qu'une nature originale reste encore à étudier.
Cette Bretagne dont nous nous occuperons comprenait autrefois quatre évêchés : ceux de Saint-Pol-de- Léon, de Cornouaille, de Vanncset de Tréguier : c'étaient quatre pays différents, ayant leurs coutumes, leurs physionomies et leurs populations particulières.
Ces quatre aspects de la l^jretagne proprement dite sont encore fort distincts et méritent d'être décrits chacun séparément. Ce sont comme des tableaux de différents maîtres, reproduisant les mêmes pensées sous des formes dissemblables.
Nous emploierons donc notre première partie à faire
2 LES DBRîsitRS BRETONS.
connaî(re successivement h pays de Léon , la Cornouaille, le pays de Trcyuier, et le pays de Vannes.
Du reste , nous l'avons déjà dit , bien que les descriptions de ces quatre contrées soient le résultat de longues observations , elles pourront étonner ceux qui n'ont examiné le pays que superficiellement. Pour l'étranger qui traverse nos départements et descend aux bôtels de nos villes, la Bretagne n'a rien qui la dislingue beaucoup d'une autre province. Des chemins mal tracés, des mendiants qui chantent au bord des routes, des villes boueuses , des marchés populeux , et parfois , au milieu de la foule , un carcan auquel est soudé un homme qui fait honte ou pitié ; rien de tout cela n'est bien neuf ; c'est comme ailleurs, c'est comme partout ! Dans son vaste mouvement de va et vient, la civilisation a fait trop de fois circuler ses agents sur les lignes qui traversent notre province en tous sens , pour n'avoir pas usé , par un long frottemeift , l'empreinte originaire des hommes et des lieux. Ce n'est qu'en s'écartant des routes fréquentées, en suivant, à pied , nos chemins creux , en traversant de pierre en pierre les cascades de nos ruisseaux sans pont ou les fondrières de nos marécages , que l'on peut arriver aux cantons isolés dans lesquels se retrouvent encore les traditions locales et les croyance du pays, La aussi , et la seument , le peintre rencontre la sauvage majesté d'une nature vierge de toute trace moderne , entremêlée de ruines druidiques , religieuses et féodales , qui s'y trouvent comme les pages éparses d'une histoire oubliée.
Le Léonais , qui comprend a peu d'exceptions près tout le territoire renfermé dans les arrondissements de Morlaix et de Brest , forme la plus riche partie du Finistère. Là sont les campagnes à luxuriantes végétations ; les vallées
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fâousseiises , festonnées de chèvrefeuilles , de ronces et de houblon sauvage; mille nids de verdure d'où sort la fumée d'une chaumière, et tous ces oasis de fieurs ou d'ombraj^ps au milieu desquelles poind l'aiguille brodée d'un cloclier de granit ou la tête penchée d'un calvaire.
Nulle autre partie de la Bretagne ne présente une variété aussi continuelle. Les aspects du Lounais , moins austères que ceux de la Cornouaille , moins arcadicns que ceux du pays de Tréguier et moins arides que les landes de Vannes , participent a la fois de ces trois natures; ils en offrent comme un résumé poétique.
Mais ce qui est surtout propre au Léonais , c'est l'éblouissante fraîcheur de ses campagnes, c'est l'espèce d'humide opulence de ses feuillées et de ses plages. Tout, dans cette contrée, exhale je ne sais quelle enchanteresse et paisible fertilité. Il semble que , couverte d'églises, de croix , de chapelles , elle soit fécondée par la présence de tant d'objets sacrés. On voit , rien qu'a la regarder, que c'est une terre bénite et qu'aiment les habitants du Paradis. Ses villes môme conservent ce caractère de sainte et charmante aisance. C'est Morlaix , assis au fond de sa vallée, avec sa couronne de jardins et les paisil)les caboteurs a voiles roses qui dorment sur son canal ; c'est Saint-Pol-dc-Léon , qui se dessine de loin sous des clochers aériens, comme une grande cité du moyen âge ; ville-monastère où vous ne trouvez que des prêtres qui passent, des enfants en prière au seuil des églises , et de pauvres klourcks aux longs cheveux, apprenant tout haut, sur Icj ciiemins, leurs leçons latines ; c est Lesneven , triste bourgade, semée de couvents demi-ruinés; Landerneau , charmant village allemand , avec ses maisonnette sbianches, ses parterres a grilles vertes et ses fabriques cachées dans les arbres j Roscoff, enUn, vaillant
i LES DERNIERS BRETONS.
petit port qui s'avance vers l'Angleterre comme pour la défier , relâche de corsaires et de flibustiers qui fl urit %ous la protection de sainte Barbe I Je ne dis rien de Brest* colonie maritime, qui n'a de breton que le nom. Brest n'est pas une ville de terre ferme, c'est un gaillard d'avant où vit un équipage ramassé de tous côtés, où s'agite dans la brume une population en toile cirée et en chapeau de cuir bouilli ; mais, à part cette exception, il n'est point un seul hameau dans le Léonais qui ne reflète plus ou moins le calme et pieux bien-être dont nous avons parlé. C'est la le cachet du pays. Tout y semble sous l'immédiate protection du ciel et marqué aux armoiries de Dieu. On ne peut croire, lorsqu'on ne l'a point parcouru , a l'innombrable quantité de ses monuments religieux. Un seul fait en donnera une idée. Pendant la restauration, on songea a relever les croix de carrefours qui avaient été abattues en 1793, et, après une recherche exacte, on trouva qu'il ne faudrait pas moins de 1,500,000 fr. pour rétablir toutes celles qui existaient à cette époque dans le Finistère I Le Léonais comptait au moins pour les deux tiers dans cette somme.
On conçoit , d'après cela , combien cette contrée a dû souffrir , depuis trente ans , du vandalisme qui a fait porter le marteau sur nos vieux monuments. La Bretagne était restée longtemps a l'abri de cet esprit de destruction qui souffle comme un ouragan sur l'ancienne France. Vieille druidresse baptisée par saint Fol , elle avait gardé ses dolmens et ses menhirs , près de ses mille chapelles a Marie. Le temps et les révolutions avaient en vain passé rudement la main sur sa tête et déchiré son antique pourpre , la fière pauvresse se drapait encore dans ses baillons de croyances et de coutumes , et s'entourait de ses ruines comme des débris d'une riche parure. Mail
son tour est enfin venu, et, elle aussi, il faudra qu'elle passe à la refonte pour recevoir une empreinte nouvelle. En attendant, des mains barbares s'acharnent sur ses monuments et les dépècent ou les dégradent. Ainsi , sans parler du monastère de Saint-Mathieu^ défiguré par ce phare dont la tête a crevé la voûte du sanctuaire, et qui se montre maintenant au-dessus de l'abbay*? , comme un noir cyclope ; sans parler de Landevenec , cette chartreuse des lettres bretonnes que l'on a démolie pour en avoir les pierres et en construire une halle; de cette tour de Carhaix , si massivement majestueuse , et qui , ébréchée par la foudre , a été achevée par les ingénieurs ; de l'admirable ruine de Trémazan, qu'on laise crouler sous les dégradations des paysans et les orages de mer ; du sanctuaire druidique de la presqu'île de Kemiorvan, que l'on a fait sauter 'a la mine pour construire des étables; que dire de cette belle cathédrale de Saint-Pol de- Léon , naguère si sombre et si majestueuse , avec ses ogives de Kersanton verdàtre qui la faisaient ressembler à une construction de bronze , et qui , maintenant , passée au lait de chaux , blanche et inondée de lumière , papillote comme la salle d'une guinguette ; que dire de l'église du Folgoal, où l'on a peint à Phuile les sculptures qui brodaient les autels, et abattu le balcon gracieux qui entourait le toit dans toute son étendue; que dire du beau cloître lombard de Daoulas , dont les colonneltes brisées ont été transformées en bornes pour les chemins, et dont les frontons servent a faire des margelles de puits ou d'abreuvoirs ; que dire , enfin , du reliquaire de Plej/ben , maçonné , recrépi , et dans lequel siège aujourd'hui l'école primaire du village ? — Quant aux chapelles, aux croix de carrefours , aux niches des madones , a tous les moaumeats û>olés, il ne faut plus y penser ; à peine
s'il en reste quelques débris comme souvenirs I Depuis vingt ans ils sont la proie des mendiants étrangers , des colporteurs, des maquignons, et il est presque aussi rare de voir un homme civilisé passer devant eux sans leur jeter une pierre, qu'un sauvage bas-breton sans leur tirer son chapeau. J'ai eu en ma possession deux têtes d'anges, en Kersanton, délicatement sculptées et ramassées dans une douve , près d'un calvaire ainsi mutilé.
Et un tel état de choses n'excite aucune sollicitude I Qu'on y songe pourtant ; dans un moment où l'on paraît vouloir recueillir les traditions historiques, les monuments peuvent devenir d'importants révélateurs des faits passés. Ce sont des témoignages de gloire ou de malheur, des symboles de croyances perdues, et chaque débris qui frappe nos yeux rappelle quelque principe que le temps a changé ; chaque ruine est la tombe d'une idée sociale. Les vieux monuments forment une véritable bibliothèque en plein air dont les volumes de pierres ne s'effacent que lentement sous le souffle des siècles. Ils s'effacent cependant, car le temps a beau imprimer fortement son pas sur le sol, la civilisation en recouvre bientôt l'empreinte : l'humanité s'avance dans le monde comme une caravane dans le désert, et le vent du soir efface les traces laissées par les voyageurs du matin.
Du moins ne hâtons pas cette destruction. Profitons de ce qui nous reste du passé pour l'étudier. La Bretagne offre a cet égard d'immenses ressources. Ses symboles de Tentâtes soutiennent encore les croix du Christ 5 ses acqueducs romains sont protégés par des vierges qui font des miracles. Souvent, dans l'e.pace que franchirait la balle d'un mousquet , l'œil du voyageur peut rencontrer les monuments des Celtes , des Romains , du moyen âge cl de la renaissance. C'est wx muaéum complet d'his-
toire , un cabinet d'antiquités de cent lieues , étalé à la clarté du soleil par les mains du.temps. Voila ce que nous d'^mandons de conserver, par respect pour l'histoire , par respect pour nos pères ; car nous ne trouvons pas plus de raison à un peuple qui démolit ses monu» ments antiques pour en retirer les pierres, qu'a un noble descendant des Montmorency, qui déchirerait des portraits de famille pour en avoir la toile.
Nous n'ajouterons pas que l'aspect de ces ruines donne à nos campagnes une originalité poétique ; nous ne dirons pas combien elles s'harmonisent heureusement avec les mœurs d'une autre époque conservées dans le Léonais ; les hommes positifs crieraient à la rêverie et souriraient superbement. Non , quelque touchants , quelque pittoresques que soient les vieux usages du paysan breton et les débris au milieu desquels il vit, nous n'avons point la prétention de défendre cet état de choses ni de nous faire l'apologiste du passé. Enfant du progrès, nous sommes résigné à toutes ses exigences. Nous savons que , pour la marche pénible qu'à entreprise l'humanité , elle a dû se dépouiller de ses vieux vêtements , dire, adieu au toit et aux autels de ses ancêtres , sans rêver aux ombrages du seuil paternel , aux prières près du berceau , aux contes du soir accompagnés par le rouet de la vieille nourrice : l'humanité fait son étape et ne doit point se laisser amollir a la pensée du gîte qu'elle a quitté ; mais nous ne voyons pas de nécessité a ce qu'elle foule aux pieds ce qu'elle a reçu d'héritage utile ; a ce (luelle abatte brutalement les bornes qui marquent le chemin parcouru par ses pères. Pour les nations, comme pour les hommes, il est bon de conserver les cadavres, ahr de les faire servir aux recherches iftstj'uçtjves et aux besoins de l'aveair..
§ II. — Pieté du Léonard. — La mort. — Les funérailles, — Fètc des niorls. — Feux de Saint-Jean,
En Fronce la religion catholique n'a guère conservé de puissance que dans les campagnes ; encore le paysan est-il moins religieux que dévot. S'il continue à obéir aux exi« gences du culte, si ses lèvres murmurent toujours des prières, si l'habitude baisse son front comme le souvenir d'un joug, il est facile de se convaincre que l'ardeur de la foi s'est insensiblement attiédie, et que les âmes ne se livrent plus avec autant de naïveté que jadis a l'adoration qui a creusé les degrés de pierre de l'autel, au repentir qui a usé le banc de bois du confessionnal. Mais au milieu de ce naufrage de croyances, le Léonard est resté religieux et profondément empreint de la tristesse et de la résignation qui révèlent la présence réelle du catholicisme.
Pour lui, point d'action importante sans que la religion y intervienne. La maison qu'il vient de faire construire, l'aire nouvelle, le champ auquel il demande sa moisson, appellent également les cérémonies pieuses. Nous interrogions un jour l'un d'eux sur ces processions qui se font autour des champs cultivés, a l'époque des Rogations.
— Il faut que cela soit, dit-il; le champ stérile devient fécond sous l'étole du prêtre.
Au repas, la faim attend respectueusement et laisse d'abord passer la prière. Le couteau ne se porterait pas sur le pain de chaque jour sans y avoir tracé le signe de la rédemption. Aux grande fêtes, ni l'éloignement ni les infirmités no dispensent d'assister aux offices de la paroisse. On voit alors les routes se couvrir d'hommes, de femmes, d'enfants, dans leurs plus beaux costumes. Ils surgissent de toutes parts, des sentiers ombreux et perdus, des ri-
tages déserts, da milieu des landes élevées. À chaque pas, derrière chaque buisson, vous rencontrez un groupe qui, le chapelet a la main, se dirige vers l'église. Pendant ce temps, les cloches se font entendre au loin, ces cloches du village à la voix si doucement vibrante ! Leurs sons arrivent emportés par le vent, à travers les collines, les rivières, les feuillées, parfois pleureurs et funèbres, parfois éclatants et gais, car on dirait que ces voix de l'air passent ainsi caprieusement d'une expression à une autre, selon que le soleil brille, que le vent siffle, que l'imagination de l'écouteur s'égare mélancolique ou riante.
L'église, du reste, est le seul point de réunion pour les Léonards. Renfermés dans des fermes isolées, vivant de la vie de famille, ils ne se rassemblent jamais qu'a la paroisse pour prier et au cimetière pour venir prendre leur rang parmi les cercueils.
Mais bien que toute l'existence du Léonard ait une teinte religieuse, c'est surtout a sa mort qu'apparaît sa piété. La science est assez rarement appelée par lui au secours de la nature. Il y a peu d'années que l'on se sert de médecins dans les campagnes, encore la confiance ep eux n'est-dle point générale. Quelques remèdes traditionnels, des prières, des messes dites a la paroisse, des vœux aux saints les plus connus, tels sont les spécifiques ordinairement employés. Chaque dimanche, a l'heure des offices, on voit des femmes, les yeux rouges de larmes, s'avancer vers l'autel de la Vierge, avec des cierges qu'elles allument et qu'elles y déposent : ce sont des sœars, des épouses, qui viennent demander la vie d'un être chéri qui se meurt, à la femme céleste qui, comme 3lles, sut ce que coûtent les larmes versées sur un cercueil. On peut dire, en comptant ces cierges qui brûlent sur l'autel, d'une lumièfe pâle, combien il y a dans la paroiss©
d'âmes prêtes à quitter la terre ; combien de maisons où l'on écoute avec terreur le râle d'un agonisant ; combien d'épouse? qui attendent le nom désole' de veuve. Nous n'avons jamais TU, sans un mélange de terreur et de pitié, cette annonce muette d'agonie, placée la comme pour nous rappeler a tous que la mort est proche.
Dès que les souffrances du malade ont i>\[% un caractère mortel , la famille s'agenouille autour de son lit , tandis que le plus vieux répète à haute voix la prière des agonisants. Le prêtre vient ensuite et lui confère les derniers sacrements. Le mourant les reçoit généralement avec calme. Retiré au fond de lui-même et en présence de son Dieu , il meurt au bruit des prières , soutenu par la pensée que son entrée dans l'autre monde sera éclatante, et qu'il trouvera à la porte du ciel l'auréole d'étoiles. Quant à la famille , elle ne fait rien pour échapper a sa douleur. Le Léonard est dur à son âme comme à son corps. 11 ne reculera pas plus devant la souffrance morale que devant la fatigue ou le danger. Tandis que l'homme des villes esquive ses regrets , fraude ses larmes au sort et fuit tout ce qui peut meurtrir son cœur , le paysan breton se place franchement devant son malheur ; il le reçoit lui-même sans chercher a le faire congédier par office de valet , il le regarde en face et longtemps. Fermez vos portes pour ne point entendre le tumulte du convoi , faites taire la voix des prêtres ; lui , il ne quittera point la chambre où dort le cadavre : il verra allumer les cierges , coudre le suaire , clouer la châsse , et quand les fossoyeurs viendront , il se lèvera pour les suivre ; il ira , les cheveux épars , à la suite du corps ; il entendra la terre tomber lentement sur le cercueil , et ne se retirera que lorsque tout sera t(?rminé , lorsque le prêtre aura dit : La paix soit avec vous ! Or,
nous ne connaissons rien sous le ciel de plus déchirant que cette courageuse tendresse d'un pauvre abandonné , conduisant jusqu'à la fosse le cadavre de ce?ui qu'il a aimé. Ce Jine de douleur a quelque chose qui saisit la cœur el le brise. C'est devant de tels enterrements que l'on se sent entraîné a découvrir sa tête et a fléchir le genou ; car , qui oserait afficher l'incrédulité ou la raillerie devant cet homme qui n'a plus d'espoir que dans les idées de rémunération et d'immortalité ! Et ne croyez pas que les honneurs rendus à ses mc?ts par le Léonard finissent aussitôt que le tombeau est fermé ! non, des messes seront dites encore longtemps pour le repos de l'âme de celui qu'il pleure ; chaque dimanche il viendra prier sur sa tombe et marquer de ses deux genoux une place qu'il a peut-être été trop pauvre pour marquer autrement. Qui manquerait a ce devoir sacré serait montré au doigt comme un méchant et un impie.
Au jour des Morts , le lendemain de la Toussaint , la population entière du Léonais se lève sombre et vêtue de deuil. C'est la véritable fête de famille, l'heure des commémorations , et la journée presque entière se passe en dévotions. Vers le milieu de la nuit, après un repas pris en commun, on se retire ; mais des mets sont laissés sur la table ; car une superstition touchante fait croire aux Bretons qu'a cette heure ceux qu'ils regrettent se lèvent des cimetières et viennent prendre , sous le toit qui les a vus naître, leur repas annuel.
Du reste, chaque fête de l'année à ses usages. Celle de la Saint-Jean est surtout remarquable , non-seulement dans le Léonais , mais dans toute la basse Bretagne. Dès la veille , on voit des troupes de petits garçons et de petites filles en haillons, aller de porte en porte, une as-
sictc à la main , quêter de légères aumônes. Ce sont les pauvres qui , n'ayant pu économiser assez sur l'année entière, pour acheter une fascine d'ajonc , envoient ainsi leurs enfants mendier de quoi allumer un feu en Vhonnev.r de monsieur saint Jean. Vers le scir on aperçoit sur quelque rocher, au haut de quelque montagne, un de ces feux qui brille tout-a-coup , puis un second apparaît, puis un troisième , puis cent feux , mille feux ! devant , derrière, a l'horizon, partout! La terre semble refléter le ciel et avoir autant d'étoiles. De loin on entend une rumeur confuse , joyeuse, et je ne sais quelle étrange musique , mélangée de sons métalliques et de vibrations d'harmonica qu'obtiennent des enfants en caressant du doigt un jonc dont les bouts sont fixés aux parois opposées d'une bassine de cuivre. Cependant les conques des pâtres se répondent de vallée en vallée ; les paysans chantent des noëls au pied des calvaires ; les jeunes filles , parées de leurs habits de fête, accourent pour danser autour des feux de saint Jean , car on leur a dit que si elles en visitaient neuf avant minuit elles se marieraient dans l'année. Les fermiers conduisent leurs troupeaux pour les faire sauter par-dessus le brasier sacré , sûrs de les préserver ainsi de maladie ; les rondes se forment, et c'est alors uu spectacle étrange pour le voyageur qui passe, que de voir ces longues chaînes d'ombres bondissantes tourner autour de ces mille feux, en jetant des cris et des appels lointains. Des sièges vides sont habiluellement disposés autour de la flamme ; ils sont destinés aux ombres des morts qui viennent s'y placer pour écouter les chants et contempler les danses.
Dans beaucoup de paroisses c'est le curé lui-même qui va, processionnellement avec la croix, allumer le feu de joie préparé au milieu du bourg. A Saint-Jean du-Doigt,
le même ofûce est rempli par un ange qui, au moyen d'un mécanisme fort simple, descend, un flambeau a la main, du sonamet de la tour élancée, enflamme le bûcher, puis s'enTole et disparaît dans les aiguilles tailladées du clocher.
Les Bretons conservent avec grand soin un tison du feu de la Saint-Jean. Ce tison, placé près de leur lit, entre un buis bénit le dimanche des Rameaux et un morceau de gâteau des Rois, les préserve, disent-ils, du tonnerre. Ils se disputent, en outre, avec beaucoup d'ardeur la couronne de fleurs qui domine le feu sacré. Ces fleurs flétries sont des talismans contre les maux du corps et les peines de l'âme ; quelques jeunes filles les portent suspendues sur leur poitrine par un fil de laine rouge, tout-puissant, comme on le sait, pour guérir les douleurs nerveuses.
A Brest, la Saint-Jean a une physionomie particulière et pour ainsi maritime. Vers le soir, deux à trois mille personnes accourent sur les glacis. Enfants, ouvriers, matelots, tous portent a la main une torche de goudron enflammé, a laquelle ils impriment un mouvement rapide de rotation. On aperçoit, au milieu des ténèbres, ces milliers de lumières agitées par des mains invisibles qui marchent en sautillant, tournent en cercle, scintillent et décrivent dans l'air mille capricieuses arabesques de feu. Parfois, lancées par des bras vigoureux, cent torches s'élèvent en même temps vers le ciel, comme des fasées flamboyantes, et retombent en secouant une ondée de braie enflammé qui grésille sur les arbres; on dirait une pluie d'étoiles, l'ne multitude de spectateurs attirée par l'originalité de ce spectacle, circule sous cette rosée de feu. Cela dure jusqu'à la fermeture des portes. Quand le roulement de rentrée se fait entendre, la foule reprend
le chemin do la ville, le*pont-levis remonte, et les sentinelles commencent a se renvoyer les garde à vous de nuit, tandis que sur les routes de la terre des Lépreux {\âmbezellec), du haut de la mer (Morlaix) et de la maison de la Douleur ^Kcnnou), on voit les torches fuir en courant et s'éteindre successivement, comme les (eux lollets des montagnes.
§ III. Le choléra dans le pays de Léon.
Nous l'avons déjH dit, le caractère religieux du Léonard se révèle dans toutes ses actions ; mais , pour l'étudier a fond, il faut l'avoir vu se développer dans quelque grande circonstance ; il faut avoir contemplé cette population pieuse se débattant sous quelque fléau et tombant comme une herbe fauchée. Ce triste spectacle , nous l'avons eu pendant deux mois dans toute son horreur , lorsque le choléra se déclara dans le Finistère, en 1853.
Dans le calme de la vie ordinaire , l'inQuence sociale use plus ou moins les aspérités de l'individualisme ; un arrangement uniforme cache , plus ou moins , l'originalité de chaque être : une circonstance extrême, mais vulgaire , ne peut elle-même défaire cette symétrie conventionnelle : on n'oserait être soi dans sa douleur , et , comme le gladiateur romain , on songe à tomber selon les coutumes du cirque. Mais il en est autrement lorsqu'une puissante commotion vient briser tout a coip l'ordre établi, et que les passions humaines s? dressent sans peur , insoudcuses du ridicule. Alors se montre la véritable croyance de chacun ; alors l'âme est vraie, par l'incapacité do mentir, et les populations laissent échapper de leur cœur, comme un seul homme , le cri sincère que leur arrache la force de l'émotion et la grandeur des circonstances.
LA rarîTAGNE ET LES BRETONS. 15
Ces observations n'ont jamais trouvé une application plus compltiie , ni plus manifeste , que dans l'affreuse épidémie qui décima le Léonais. Celui qui a vu , au milieu de "l'immense désastre dont il fut accablé, ce peuple étrange <?ncore si fortement marqué au sceau du moyen âge , comprendra facilement les pestes du quatorzième siècle , qui , dans les fantastiques légendes des chroniqueurs , semblaient moins des récits historiques que de terribles conceptions de poètes , tracées à la manière de Dante,
Lorsque le choléra tomba sur la capitale , on sait avec quelle fureur une partie du bas peuple de Paris accusa ceux qui gouvernaient d'être la cause de l'épidémie, en empoisonnant les denrées et les fontaines. C'était la, sans doute, un mensonge insensé , mais c'était aussi l'expression d'un profond mépris pour le pouvoir et d'une méfiance innée chez cette turbulente population , habituée à chercher dans la politique la cause de ses maux. En Bretagne , où le gouvernement , sa forme et son nom sont presque inconnus , où les partis mômes ne sont politiques que parce qu'ils sont religieux, il devait en être autrement. Qui eût dit à nos paysans que le ministère les empoisonnait n'eût pas été compris. Pour eux, deux pouvoirs seuls existent , dont l'un est la manifestation du bien , l'autre celle du mal : Dieu et le Démon ! Aussi, ce ne fut point dans le' combinaisons criminelles d'un parti qu'ils cherchèrent la cause du mal qui les frappait. Dieu nous touche de son doigt! dirent-ils dans leur langage énergique; Dieu nous a livrés au Démon! Et aussitôt le bruit d'apparitions surnaturelles se répand dans les campagnes , des femmes rouges ont été aperçues près de Brest soufflant la peste sur les vallées. Une mendiante, appelée devant la justice , soutient qu'elle les a vues /
qu'elle leur a parlé! Des signes funestes annoncent partout que Dieu va jeler son mauvais a/r sur le pays. Un météore épouvante les campagnes , des bruits sinistres et menaçants retentissent sur les côtes; et, pour ajoutera tant de terreurs, les églises s'ouvrent à des heures inaccoutumées ; des prières publiques sont répétées afin d'apaiser la colère du ciel, et le peuple attend, sans prendre aucune autre précaution , la visite de l'hôte terrible qui lui est annoncée.
Il ne tarda pas à venir. On apprit bientôt que le choléra avait éclaté sur sept ou huit points différents. Le Léonais fut principalement atteint.
Dans les villes, quelques préservatifs avaient été employés ; mais dans les campagnes aucun obstacle ne fut opposé aux ravages du mal. Je demandais au curé d'une des paroisses du Léonais quelles précautions il avait prises : nous sortions de l'église, il étendit silencieusement le bras, et me lit voir douze fosses creusées d'avance... Rien ne peut rendre l'impression que me causa cette réponse faite naturellement et sans ostentation. Dans sa muette énergie, elle contenait toutes les croyances du paysan breton, qui, insoucieux des secours humains, se regarde comme comme une feuille roulée au souffle de Dieu, et sans force pour résister à son impulsion toutepuissante.
On conçoit facilement avec quelle rapidité dût s'étendre la maladie sur une population ainsi livrée sans défense à se? coups. Chaque maison compta bientôt un mort. Les ressources de certaines communes ne sufûrent pas pour faire don d'une châsse aux cadavres d'indigents. Les chariots ne pouvant les transporter assez vite jusqu'au cimetière de la paroisse souvent fort éloigné, des mères furent obligées de prendre dans leurs bras les cadavres de
îeurs enfants, et de les porter ainsi, roides et bleus, jusqu'à la terre sainte, sans suite de parents, sans oierges allumés^ et comme s'il se fût agi d'une promenade ordinaire. Quand venait le soir, c'était un spectacle dont rien ne peut donner idée , que de voir, le long de nos routes creuses et ombragées, ces charrettes couvertes d'un drap blanc, que suivait une foule silencieuse de femmes, enveloppées dans leurs longs manteaux noirs a capuchon, et d'hommes, la tête nue et demi-voilée sous leurs cheveux épars. On n'entendait que le tintement monotone de la cloche des chevaux, les gémissements sourds de l'épouse ou de la fille qui, suivant l'usage, accompagnait le cercueil jusqu'à la fosse , le son éloigné d'un glas d'église qui semblait appeler la mort ; et le sombre cortège, continuant sa route au milieu de ces lugubres rumeurs, allait se perdre sous les vertes feuillées comme une apparition fantastique !
Du reste, le paysan léonard, habitué aux dures épreuves, baissa la tête avec résignation sous le fléau. Une seule fois le murmure de la douleur et du mécontentement s'éleva dans nos campagnes : ce fut lorsque, par crainte de. la contagion, on voulut inhumer les morts, qu'avait frappés le choléra, dans les cimetières des chapelles isolées.
Les parents, les amis se rassemblèrent autour du cer^ cueil ; leurs mains s'opposèrent à ce qu'il fiât emporté de ce cimetière de la paroisse qui contenait déjà les ossements de ceux qu'avait aimés le défunt. Ce ne fut même pas sans danger que dans certains endroits les nouveaux ordres de l'adjuinistration furent exécutés ; et ces hommes, dédaigneux de disputer leur place dans la vie, disputèrent avec ardeur leur place dans le champ de la mort, lï faut avoir écouté leurs paroles dans cette étrange et longue discussion, pour connaître le fond de ces âmes.
-^ Les restes de nos pères sont ici, rcpctaicnt-ils; pour» quoi en séparer celui qui vient de mourir? Lixilé, la-bas, au cimetière de la chapelle, il n'entendra ni les chants des offices, ni les prières qui rachètent les trépassés. C'est ici sa place ; nous pouvons voir sa tombe de nos fenêtres ; nous pouvons y envoyer nos plus petits enfants prier chaque soir; cette terre est la propriété des morts; nulle puissance ne peut la leur ôter, ni la changer contre une antre.
En vain leur parlait-on du danger de cette accumulation de cadavres dans le cimetière delà paroisse, toujours placé au centre du village, et entouré de maisons ; ils secouaient avec tristesse leurs larges têtes ruisselantes de cheveux : — Les cadavres ne tuent pas ceux qui vivent, répondaient-ils; la mort ne vient que par la volonté de Dieu. Enfin , il fallut, pour vaincre leur résistance, avoir recours a l'intervention des prêtres eux-mêmes. Toute l'auorité de ceux-ci suffit a peine pour les faire consentir à cette innovation. Je n'oublierai jamais avoir entendu a TauIé, le recteur, parler longtemps a ce sujet et leur affirmer, au nom du Dieu qu'il représentait, que les morts n'avaient plus les passions des vivants, et qu'ils ne souffraient en rien de cet éloignement de leurs ancêtres. Ces explications, qui auraient fait sourire en toute autre circonstance, prenaient, dans l'air de conviction du prêtre et dans l'attention ardente de la foule , une physionomie si étrange de gravité, qu'elles ne laissaient place qu'a un étonnement profond.
Malgré tout, cependant, les ravages du choléra dans les campagnes du Léonais furent encore moins sensibles que dans les villes La charité chrétienne et la foi rendirent les coups du fléau moins rudes h la foule. Les orphelms furent adoptés, comme ' j l'ordinaire, par les mère du voisinage; les veuves furent secourues. Dans les villes, ao
co'ûtraire, l'épidéaiie apparut avec tout son luxe de hîdeur et d'épouvante : là , rien n'en adoucit l'horrible spectacle, ni les espérances religieuses, ni la résignation qui console ; elle tombait au milieu d'une demi-civilisalion déjà presque incrédule. On lit venir des médecins, des remèdes ; on eut peur d'avoir mal , peur de mourir. Rappelé comme malgré soi à ses adorations d'enfance, on se mit à prier et à blasphémer, à maudire le ciel et à demander des prêtres. Ce fut une lutte terrible entre les pensées d'autrefois et les souffrances de maintenant. Puis, le peuple, voyant l'épidémie s'étendre, voulut profiter au moins du temps qui lui restait à vivre, et la débauche de la classe ouvrière devint plus hardie, plus éhontée, plus complète. Des hommes ivres parcouraient les rues , demi-suffoqués par le vin , défiant le mal et criant à Dieu : — Donne-nous donc le choléra à nous autres ! Et, comme jalouse de sanctionner leur impiété, la maladie passait près d'eux et respectait leur tête. Les médecins allaient de couche en couche prodiguer vainement leurs conseils: le mal croissait toujours. Deux amis se rencontraient le soir sur une promenade et le lendemain au cimetière , cloués dans leurs bières, La mort venait de partout. On eût dit une population entière sur la brèche , devant un ennemi invisible , attendant le coup, les bras croisés sur la poitrine. Oh! comme alors les heures étaient longues, les nuits agitées, les journées inquiètes \ que de fenêtres où brillait le soir la lampe du malade I chaque matin , que de maisons fermées où flottait le drap noir semé de larmes blanches ? Qui n'a point vu Uû tel tableau ne peut ni le deviner ni le comprendre.
5 IV. -•- Le Léonard. — Des mariages dans le pays de Léon. — Pitié pour les orphelins et respect pour les enfants. — Hospitalité. — Mendiants.
Le Léonard est plus grand que les autres Bretons ; sa démarcîie est lente, solennelle, empreinte de force et de majesté : il s'avance en homme et en chrétien sous l'œil de Dieu. Sa joie est sérieuse ; elle n'éclate que par lueurs et comme malgré lui. Grave, concentré, il montre peu d'empressement dans ses communations avec le monde extérieur ; mais ne le jugez pas sur cette apparence ; sa vie est tout entière repliée au dedans , son enveloppe ressemble a celle des hautes montagnes , âpre et glacée à la surface, bouillonnante au fond. Son langage, plus harmonieux que celui de Cornouaille , est une espèce de psalmodie dont il altère les sons selon le plus ou moins de douceur qu'il veut donner a sa parole. Il ne connaît ni les danses des montagnes ni leijabad'àos du pays de Ti'éguier ; sa danse a lui , conduite par le son monotone du biniou * et du haut-bois, est roide, sévère. Elle a lieu le plus souvent sur les grèves, au bruit majestueux d'une mer retentissante; car il mêle, d'instinct, une pensée d'éternité, même a ses joies terrestres.
Les habits du Léonard sont larges, flottants, et de couleur noire ; une ceinture rougje ou bleue en cgaye seule la tristesse. Les bords de son large chapeau retombent sur sc-3 traits basanés ; ses cheveux flottent sur ses épaules. Le costume des femmes n'est pas moins lugubre. Il est composé de blanc et de noir, et son ampleur, sa form^ pudi-. que, rappellent l'habillement des religieuses de nos h'> pitaux. Les vêtements de veuvage moins sombres sont bleus comme le ciel , terme de leurs espérances ', ces
1 Le biniou e$t nœ sorte de rèse ou ica£cU«
chrétiens portent le deuil de la vie , non de la mort !
Un disciple de Malthus serait effrayé de l'imprévoyance avec laquelle la plupart de nos paysans contractent leurs unions. Quelques-uns , qui sortent de la domesticité pour 3e marier , n'ont pas même où reposer leur tête la première nuit de leurs noces. Nous en avons vu a qui l'on prêtait un lit pour ce seul jour. Mais pourquoi prendraient-ils souci de leur indigence ? Ne ressenlent-ils pas , eux aussi , cette première chaleur de la vie qui donne force a tout hasarder , et n'ont-ils pas , de plus , confiance dans celui qui nourrit l'oiseau dans les forêts? Si la prévoyance de l'homme veillait toujours, a quoi servirait la providence de Dieu ? D'ailleurs la charité de leurs frères est là , inépuisable dans ses œmTes. Les pauvres fiancés vont tous deux inviter a leur fête de noces les familles des environs. Toutes viennent et apportent aux mariés quelques produits de leurs champs , du lin , du miel , du blé , de l'argent même. Trois cents convives se réunissent ainsi quelquefois. Leurs présents forment le commencement du ménage des jeunes époux, qui retirait habituellement plusieurs centaines de francs de ces dons volontaires ; sorte d'avance que la communauté chrétienne fuit a un frère pauvre pour qu'il puisse se ranger a son humble place dans le monde.
Mille autres usages aussi étrangers à nos mœurs ont été conservés dans le Léonais. Quand une femme devient mère , du pain blanc et du vin chaud sont envoyés de sa part a toutes les femmes enceintes du voisinage , commg annonce et souhait d'heureuse délivrance : c'est un repas de communion entre h jeune épouse devenue mère et celles qui attendent ce doux nom. L'ascouehce reçoit ensuite k visite de toutes les jeunes mères du voisinage ; chacune sollicite, comme une grâce, la faveur d'allaiter la
première le nouveau-né ; car , à leurs yeux , l'enfant qui vient de voir le jour est un ange qui arrive du ciel ; ses lèvres innocentes sanctifient le sein qu'elles pressent pour la première fois et portent bonheur! Cette croyance est si vive , que le nouveau-né passe de bras en bras , et ne retourne sur le sein de celle qui l'a mis au monde qu'après avoir trouvé autant de mères qu'il y a la d'épou • ses. Si par malheur h mort lui enlève sa mère véritable , ne craignez pas qu'il reste sans appui. Le recteur de lapa* roisse vient près de son berceau , que les autres mères entourent silencieusement ; il prend l'enfant dans ses bras, et, choisissant parmi les femmes qui sont la devant lui celle qui paraît la plus digne , i! lui donne l'orphelin comme un dépôt confié par Dieu même. Parfois cependant, lorsque les voisines de la morte sont trop pauvres pour qu'aucune puisse se charger seule du nouveau-né , il leur reste en commun. Une d'elles le loge , mais chacune a son heure pour le soigner , lui donner son lait. Nous avons vu de ces femmes qui se levaient la nuit pour aller, à des distances assez grandes, payer ainsi leur impôt de mère.
A Saint-Pol, les nourrices ne commencent jamais a soigner un enfant sans faire le signe de la croix , et elles arrosent d'eau bénite les langes dont elles l'enveloppent.
Du reste, l'espèce de sainteté et de respect dont les nations sauvages entourent l'enfance existent aussi dans le Léonais Nul ne passera près d'une femme tenant un nourrisson sur ces genoux , sans lui dire avec une inclination de tête amicale : — Soyez bénie de Dieu ! Si vous négligez cette salutation bienveillante, la mère vous suivra d'un regard inquiet , car vous avez jeté un maih vais œil sur son enfant. Les haines les plus envenimées se taisent également a la vue d'un faible enfant. Il
suffît qu'un homme porte son fils dans ses bras pour ar rêter le pen-bas * de son plus implacable ennemi.
On conçoit facilement, d'après tout ce que nous venons de dire, combien la charité et les vertus chrétiennes qui s'y rapportent doivent être communes dans le Léonais. Quiconque a été saisi par le froid ou par la faim, au milieu de cette population hospitalière, peut s'approcher sans crainte de la première habitation qui frappera ses yeux ; il peut laisser son bâton de voyageur à la porte de la chaumière, et aller s'asseoir a la table de la famille léonarde. Les pauvres sont les hôtes de Dieu. Jamais une voix rude ne les repousse du seuil : aussi ne s'arrêtentils point timidement a la porte ; ils entrent avec con- Oance en laissant tomber ces mots : — Que Dieu bénisse ceux qui sont ici ! — Et vous-même ! répond le maître de la maison en montrant une place au foyer. Le mendiant s'assied; on le décharge de son bissac, qu'il reprendra plus pesant de dons nouveaux, et il commence à payer l'hospitalité de son hôte en lui racontant ce qu'il a appris dans ses dernières courses. Il lui dira si le recteur de la ferre du Christ (Lochrist) est malade ; si les blés de la peuplade du Saumon (Plouezoc'h) sont plus avancés que ceux de la grande terre (Unmeur) ; si la toile s'est bien vendue au dernier marché de la terre d'Ernoc (Landerneau) . Parfois aussi il saura lui rappeler un remède utile ; il lui parlera du pèlerinage de Saint- Jeandu-Doigt pour guérir les maux d'yeux ; il l'engagera à s'aller mettre sous la fontaine de Saint-Laurent pour se préserver des rhumatismes. Aux pennérès * , il indiquera la fontaine du bois de l'Église (Bodilis) dans laquelle on
(1) Bâton à tête.
(î) Jeunes fllles à marier.
va jcler une épingle de son jusUn * pour savoir si l'on se mariera dans l'année ; il racontera combien il y avait de jeunes filles assises sur le pont du Naufrage (Penzé) le jour delà Saint-Michel ; combien déjeunes gens sont venus chercher des épouses à cette foire de femmes , et combien de mariages s'en sont suivis. Il saura de plus chanter les dernières complaintes qui ont été faites à la ville du haut de la Mer (Morlaix) sur le naufrage des huit douaniers de Kerlaudy , ou sur l'assasinat du meunier du Pontou ; car le mendiant est le barde de la basse Bretagne ; c'est le porte-nouvelle et le commis-voyageur de cette civilisation toute patriarcale.
§ V. — Les prêtres du pays de Léon. — Sermons. — loan de Guiclan.
Si l'influence des prêtres est grande dans le Léonais, il faut reconnaître qu'ils ont généralement tout ce qu'il faut pour la conserver. Qui jugerait notre clergé breton par celui des villes, frais, coutisan, beau diseur, se tromperait étrangement. Nos prêtres, sortis hier de la charrue et laissant encore entrevoir , sous l'aube, le grossier sayon du bouvier , ont la voix rude , les mains dures. Vêtus de grossières soutanes déteintes par la pluie et par le soleil , chaussés de souliers ferrés et le bâton à la main , ils vont par les routes fangeuses , a travers les bruyères inaccessibles, porter aux malades le viatique, aux morts les prières de la rédemption Ignorants comme ces pêcheurs qui quittaient leurs filets pour devenir des pêcheurs d'hommes, ils ont aussi, comme eux, la foi qui anime la parole et lui donne h puissance du tonnerre. Rien ne peut faire comprendre , a qui n'a point entendu un ser-
(») Corset en étoffe.
SDcn lirctou , l'autorité de ces hommes une fois placés dans la chaire! La foule palpite, gémit sous leurs paroles , comme la mer au souffle de l'orage. Et ce ne sont pas ici de ces pleurs de commande qu'on essuie avec Uw mouchoir de batiste; ce n'est point cette admiration, cet attendrissement littéraires qui font joindre les mains pour applaudir plutôt que pour prier; non; c'est la componction et le repentir, dans leurs démonstrations les plus énergiques; ce sont des ruisseaux de larmes ^ des sanglots , des cris ; ce sont des hommes de peine , frappant, de leurs poings robustes, leurs robustes poitrines ; ce sont des femmes , le \isage contre terre , et criant merci a cette voix terrible qui tombe d'en haut en répétant deux mots qui font frissonner leurs chairs : — Damnation! éternité! — Souvent, on emporte, pendant le cours de ces sermons , plusieurs d'entre elles entièrement évanouies.
Je comprends qu'une telle influence conservée par des prêtres cause quelque surprise, a l'époque où nous vivons. Mais ceux qui connaissent la Bretagne le conçoivent et s'en étonnent peu. Elle n'est pas seulement le résultat de croyances vivaces, elle est aussi le fruit du bien accompli dans les campagnes par les prêtres catholiques. Le prêtre breton n'est pas seulement un ministre du ciel, c'est un ami, un conseiller, un protecteur précieux pour les choses de ce monde. Pas un malheur n'arrive dans la paroisse sans qu'il accoure pour consoler. Si le paysan de nos campagnes personnifiait l'espérance, il ne lui donnerait pas la robe flottante et bleue que lui supposaient les anciens, il rhabillerait d'une noire soutane de recteur. Sans doute la puissance exercée par ceux-ci pourrait l'être plus heureusement ; les lumières leur manquent pour faire le bien. Ils crient à l'humanité de s'agenouiller immobile
au pied d'une croix et de prier, alors qu'ils devraient lui répéter sans cesse lo cri en avant! comme à une tribu en marche vers la terre promise ; mais du moins la charité et le dévouement chrétien échauffent leur zèle; du moins la sainte fraternité qu'ils prêchent reflète quelques lueurs de la grande association a laquelle les hommes sont appelés. Ils ne sont point dans la voie, mais ils suivent une route parallèle. Leur pouvoir, tout moral, et qui s'adresse à l'âme, a quelque chose d'intime, de consolateur, de passionné.
Avouons-le pourtant, les croyances religieuses entretenues et animées par le clergé poussent quelquefois nos Bretons à une exaltation funeste. Quoique ces faits de fanatisme soient rares, nous en rapporterons un, afin de montrer, sans partialité, le bon et lemauvais côté de chaque chose. Ce sera d'ailleurs une nouvelle peinture de caractères et de mœurs propre a faire connaître ce qu'il y a d'enthousiasme ardent au fond de ces âmes si froides en apparence.
Je fus témoin du fait que je vais rapporter, en 1839, au petit bourg du Naufrage (Penzé) , dont c'était ce jourla le pardon.
La réunion était nombreuse, et j'allai avec plusieurs autres personnes sur la grève, où l'on dansait. Je ne sais si la vue d'une danse villageoise fait sur tous la même impression ; mais pour moi, autant un bal du grand monde me trouble, m'enfièvre, autant ces fêtes au grand air me rafraîchissent. Comme tout autre, j'ai éprouvé le charme voluptueux des danses de la ville, j'ai bu avec avidité cette atmosphère de parfums et d'haleines de femmes ; mais ce délire passager m'a toujours laissé un vide, un malaise du corps et de l'âme, une sorte d'ennui profond et triste. Tandis que la danse du village,
la danse en plein vent, avec la brise salée des grèves à respirer "a pleine poitrine! oh ! quelle différence ! La rien de l'air dévorant des salons ! Plus de robes de soie dont le frôlement brûle ; plus de voix qui s'insinuent à l'oreille et coulent de la jusqu'au cœur ; plus de mains satinées que l'on n'effleure qu'en tremblant ! Le ciel de Dieu sur votre tête, avec son beau et clair soleil ; le parler haut et rieur des paysannes, les vêtements de bure, les mains brunies dans vos mains ! Et quel moyen alors que l'âme s'accroupisse sur d'impures pensées ! Tout est si vaste si serein autour de vous ! tout est saint de l'innocente joie qui vous environne !
Nous nous étions assis pour regarder la danse des Taiilésiens. Je m'amusais à suivre de l'œil des enfants qui tenaient à la main de longues branches d'ajonc fleuri, aux épines desquelles ils avaient fixé, selon l'usage du pays, de petites marguerites des champs, et je pensais en moimême a ce symbole charmant qui, selon l'expression d'un poète breton, représentait la fleur de l'amour entée sur les épines delà douleur, lorsqu'il se fit tout a coup un mouvement dans la foule : le hautbois se tut, la danse s'arrêta, et j'entendis circuler un nom qui me frappa, celui de lôan du Bourg Malade (Guiklan). On l'avait déjà prononcé devant moi la veille et j'avais appris que ce malheureux, devenu fou a la suite d'une retraite a Saint- Pol-de-Léon, où les sermons, l'isolement et son exaltation naturelle l'avaient jeté dans un délire fanatique, allait partout prêchant la pénitence, et se jetant au travers des joies de la vie comme un messager de mort. Une dame du pays avait même ajouté que cet homme étrange vivait depuis plusieurs années sans maison, sans amis, sans famille. Il enseignait la parole de Dieu dans les bourgades, couchait au pied des croix de pierre qui s'élèvent
nui carrefours des routes , ou sur le seuil des chapelles isolées ; ne recevant d'aumône que ce qu'il en fallait pour satisfaire sa faim, et rejetant avec dédain l'argent qu'on lui offrait. Jamais , depuis sa folie , sa main ne s'était étendue pour demander ou serrer une autre mainj jamais une parole exprimant autre chose que de saints conseils ou de prophétiques menaces n'était tosibée de ses lèvres. Par les nuits d'hiver les plus sombres , les plus froides , lorsque le givre ou la neige l'avait surpris dans quelque chemin désert et l'empêchait de dormir sur son lit de pierre, il restait debout, le chapelet à la main et chantant des cantiques en langue bretonne. Souvent le paysan attardé avait entendu de loin cette voix singulière , et avait fait rebrousser chemin à sa monture avec effroi. On ajoutait dans le pays qu'une prescience miraculeuse avait été accordée a lôan par les intelligences célestes , et qu'a l'heure où la mort frappait a la porte d'une maison , le fou la précédait toujours , criant : Pénitence ! pénitence ! Ces détails me revinrent a la mémoire, et j'éprouvai un intérêt de curiosité difficile à décrire quand eut retenti dans la foule le nom du fanatique de Guiklan. Aussi m'empressai-je de pénétrer jusqu'à l'endroit où il se trouvait.
Nous l'aperçûmes bientôt, debout, sur les murs noircis d'une maison brûlée quelques années auparavant. C'était un homme grand , pâle et maigre. Ses cheveux couvraient ses épaules , et il roulait des yeux hagards sur la foule qui l'entourait- Ses gestes étaient fréquents , saccadés. U secouait souvent la tête à la manière des bêtes féroces , et alors sa crinière noire , qui voilait en partie son visage , lui donnait une physionomie terribje. Sa voix .mordante avait celte vibration timbrée ordinaire à l'accent breton.
Son discours, qui roulait sur les dangers de la danse et
sur la nécessité de fuir les plaisirs du monde , ne fut d'abord qu'une réminiscence assez plate de ce que j'avais entendu viDi^t fois dans les églises des camp-?.gnc3 ; mais insensiblement l'exaltation descendit en lui et donna à sa parole une énergie qui me subjugua moi-même. C'étaient des images vives , des apostrophes remuantes , une ironie aiguë , brutale , toujours portée la pointe au cœur et marquant comme un fer chaud. Il montra à la foule des danseurs la marée qui commençait a monter, et allait effacer les traces que leurs pieds avaient imprimées sur le sable ; il compara cette mer , qui grondait autour de leur joie comme une menace, à l'éternité murmurant sans cesse autour de leur vie un avertissement terrible ; puis , par une transition brusque et triviale, adressant la parole à un jeune homme qui se trouvait devant lui :
— Bonjour a toi , Pierre , dit-il , bonjour a toi ; danse et ris , mon fils ; te voila à la place où l'on a trouvé , il y a deux ans , le corps noyé de ton frère.
Il continua sur le même ton , appelant chacun par son nom, remuant au cœur de tous les souvenirs les plus poignants et les détaillant avec un soin féroce. Cela dura longtemps et sans que cette raillerie incisive s'adoucît. On était tour a tour ému et indigné en entendant ces sarcasmes aiguisés comme des poignards , et qui fouillaient dans la vie de chacun pour y chercher une cicatrice à rouvrir. Enfin lôan quitta les personnalités pour parler des punitions réseiTécs au pêcheur, et, prêtant a Dieu la pensée d'une horrible ironie , il annonça a ceux qui , sur la terre , avaient aimé les enivrements de la danse et des fêtes, une danse éternelle formée au milieu des Cammes de l'enfer. Il dépeignit cette ronde de damnés emportés pendant des millions de siècles dans un cercle immuable de souffrances toujours renaissantes, au bruit des pleurs,
des sanglots et des grincements de dents. De ma vie, je n'avais rien entendu d'aussi saisissant que ce bizarre sermon mêlé d'éclats de rire fou, d'imprécations et de prières: la foule haletait.
lôan opposa ensuite à cette terrible description une peinture du bonheur des élus ; mais ses expressions étaient faibles, décolorées. Il ne trouva quelque entraînement qu'en parlant de la nécessité de se mortifier et d'offrir à Dieu ses souffrances. Il fit alors l'histoire de sa vie avec une simplicité si majestueuse qu'on eût cru entendre une page des Écritures. 11 conta comment il avait perdu sa fortune, ses enfants, sa femme, et, 'a chaque perte racontée, il s'écriait : — Cela est bien , mon Dieu 1 que ton saint nom soit béni ! Les femmes fondaient en larmes. Il ajouta des conseils a ceux qui l'écoutaient, des exhortations a la pénitence ; enfin , s' exaltant de plus en plus , il raconta comment les pertes qu'il avait faites lus avaient paru trop peu de chose pour expier ses fautes. Jésus-Christ lui était apparu en songe et lui avait dit : — lôan , donne-moi ta main gauche , a moi qui ai donné ma vie pour te sauver 1 — Seigneur , elle est h vous , avait répondu lôan. — Et j'ai rempli ma promesse, s'écria-t-il en élevant au-dessus de sa tête son bras gauche, que jusqu'alors uous n'avions point aperçu...
un vit un moignon entouré de linges sanglants !
Un murmure d'étonnement et d'effroi s'éleva partout.
— Qui a peur ? qui a peur? reprit le fou , dont la véhémence semblait toujours croître : j'ai rendu a Dieu ce que Dieu m'avait donné. Damnation sur vous , si l'œuvre faite par l'ordre du Christ vous fait faillir le cœur ! Voyez, voyez ! c'est le Christ qui l'a voulu ; voila ce que j'ai fait pour l'amour du Christ !
Et le malheureux arrachait, avec un transport épi-
leptîque, les linges qui entouraient sa blessure, et secouant son moignon découvert sur la foule , il fit jaillir un demicercle de sang sur toutes les têtes.
l'n long cri d'horreur retentit ; une partie des spectateurs s'enfuirent épouvantés. Quelques hommes se précipitèrent sur le mur où se tenait lôan , et le portèrent a la chaumière Yoisine presque évanoui.