CHAPITRE IL
g I. — Aspect du pays. — Carhaix. — Quimper. — Penmarc'h.
La Cornouaille présente deux aspects entièrement opposés. Rien de sauvage comme son côté septentrional, rien de suave comme certains cantons du midi.
Four la juger sous la première de ces formes et se faire une juste idée de son aridité , il faut voir , au milieu de l'été, ses longues routes blanches et raboteuses, courant aux flancs de VArhès; ses troupeaux de moutons bruns semés sur les bruyères en fleurs , ses pâtres immobiles au sommet des rochers , jetant au vent leurs refrains , et son ciel gris qui vous envoie sa sèche et dévorante chaleur au fond de la poitrine. La route de Morlaix a Pontivy , à travers les montagnes , est une des plus tristes et des plus fatigantes qu'il soit possible de parcourir. C'est partout une mer d'ajoncs^ de genêts et de bruyères, d'où s'élève à peine , de temps en temps , un îlot de verdure que protègent quelques ombrages, et où se cache une chaumière. A droite , à gauche , devant, derrière, tout est solitude, abandon. Tersonne sur la route, personne aux champs, si ce n'est parfois un enfant aux longs c' ca eux, au teint hâve et aux yeux ardents , qui vous regarde passer , du haut d'un fossé, une baguette blanche à la main. Ce n'est
qu'en approchant de Carhaix que l'on rencontre quelques voyageurs. Vers midi surtout , vous voyez passer un a un des îiommeR a figures plombées , une ceinture de cuiï C'itour du corps, une lampe de fer suspendue a l'habit , et le penbas a la main. Ce sont les mineurs de Pouldouen qui se rendent chez eux. La mine elle-même apparaît bientôt entourée de sa vaste ceinture de bâtiments fumeuï, de ses immenses machines hydrauliques dont les grands bras s'étendent sur la route avec une sorte d'intelligence, et de son gigantesque murmure plus triste encore que le silence du désert que l'on vient de traverser. Quelques pas plus avant , ce murmure s'étend , s'élève ; c'est alors une confusion bizarre de bruits étouffés et stridents , rauques ou doucement monotones ; ce sont les grincements des poulies chargées , les rugissements du plomb fondu dans les chaudières , les hurlements des machines ébranlées j et dans les intervalles de tous ces éclats , le bruissement sourd et endormeur des eaux et des voix souterraines sortant de l'ouverture de chaque puits comme la rumeur éloignée d'un monde de fée ou de quelque cité ensevelie.
En continuant de suivre la grande route , vous arrivez à Carhaix, triste ville qui s'étend au bord d'une rivière immobile , telle que les guerres de la Ligue l'ont laissée i fangeuse , délabrée , noircie , toute lépreuse de misère et d'ignorance. La vous trouvez la Cornouaille avec ses Tieilles mœurs. Carhaix est encore une ville du moyen âge , aux rues sans pavés, entremêlées de champs labourés, de courtils verdoyants. La voie publique y fait partie do chaque demeure ; la moitié de la vie des habitants s'y passe. Les enfants mangent assis sur les seuils ; les femmes filent en chantant devant les portes ; les vieillards sont étendus au soleil le long' des façades. C'est dans la rue quo
le pauvre bat le blé de son petit champ , que la Cornouaillaise étend son linge , au sortir du lavoir. Pendant les soirs d'été , tous les habitants du quartier se réunissent devant des boutiques a auvent , dont les devantures en saillies servent de siège aux jeunes filles. C'est la que s'établit la veillée, que l'on raconte les ballades, que l'on chante les complaintes, ou que l'on danse les rondes montagnardes. C'est la aussi que parfois un colporteur ou un maquignon équivoque vient parler aux jeunes gens des dangers que court la religion et des malheurs de la famille royale ; car le Kernéwoie a le caractère aventureux et sauvage ; il connaît les longs affûts dans les genêts , et sait conament on cache un cadavre dans une lande ou dans une carrière abandonnée.
En tournant vers Châteaulin , le paysage devient plus riant. Port-Launay , qui se trouve a peu de distance , respire un air de civilisation coquette et d'aisance bourgeoise qui fait plaisir a contempler. Quant a Quimper, il serait difficile de lui trouver un caractère décidé. C'est une arène où combattent avec acharnement l'esprit nouveau et l'esprit ancien. Quimper a quelque chose d'une douairière qui a adopté les chapeaux et les châles Ternaux, en conservant ses mules, ses jupons brochés et "ses bas de soie a côtes. Du reste , toutes ces parties de la Cornouaille sont , au total , moins sauvages , et l'aspect de la contrée s'adoucit jusqu'à la mer. La reparaissent les sites inattendus , les vues changeantes , se déroulant et se transformant comme les décorations mobiles d'un théâtre. Montez le long des pics élevés , jetez-vous dans un de ces sentiers encaissés au flanc du coteau et que bordent, des deux côtés, les genêts qui balancent leurs couronnes d'or a cinq pieds au-dessus de votre front ; marchez sans écarter le rideau de verdure (jui se trouve de-
Tant vous , puis tout a coup , quand vous aurez cessé de monter , levez les yeux ! La mer sera a vos pieds ; ïa mer murmurante , mélancolique , encadrée d'une bordure de montagnes lointaines , et semblable à l'un de ces immenses lacs du nouveau monde qu'entoure la solitude ! La vous pourrez passer des heures, des journées , des mois entiers, sans entendre d'autre bruit que la vague ou le cri de l'oiseau marin , sans voir autre cliose que le sofeil se levant et se couchant sur les flots , ou parfois une voile rasant la mer à l'horizon, comme un goéland égaré. Rien au monde ne peut rendre la majestueuse tristesse d'unpareil spectacle. C'est devant une de ces grandes baies solitaires que l'on comprend les longues existences des premiers chrétiens dans le désert. Il semble , au bruit mélodieux et régulier de cette mer, que votre âme s'associe a la sérieuse nature qui vous environne , qu'elle s'y mêle au point d'en faire partie ; que ce cri plaintif de l'oiseau des grèves, ce murmure des vents et des flots deviennent quelque chose de vous-même , une sorte d'émanation de votre être , une mystérieuse communication entre votre monde et je ne sais quel monde inconnii ! Devant cette admirable image de l'infini, l'esprit s'élève et s'immobilise pour ainsi dire dans l'extase !
Puis à côté de ces sites d'une calme et sublime sévérité, s'en trouvent d'autres d'un caractère terrible. La côte de Quimper est remarquable à cet égard , et la Torche de la têle du Cheval (Penmarc'h) présente un des plus effrayants tableaux que l'imagination puisse concevoir. Aux jours d'orage, les hurlements des flots qui se brisent contre le roc sont si affreux , qu'on les entend de l'intérieur des terres, pendant la nuit. Je me rappelle, un soir, les avoir écoutés a deux lieues de distance , penché sur le cou de mon cheval, et je n'oublierai jamais la solennelle et lu-
gubre majesté de ce grand murmure qui m'arrivait à travers l'espace. Le jour était tombé , la lune montait à riiorizon , mate , blanche , et trouée de taclies sombres • près ue moi , la girouette rouillce d'une vieille chapeMe criait sur son axe de fer ; une fresaie , tapie au creux d'un calvaire de carrefour , gloussait tristement , et , au milieu do tant de bruits et d'objets sinistres, la brise m'apportait par intervalles ce terrible bruissement de Penmarch, qu'on ne peut comparer qu'au rugissement de plusieurs milliers de bêtes féroces sortant a la fois de quelque foret profonde.
En approchant de la Torche même , le spectacle change ; il n'y a plus rien de laissé a la rêverie, plus rien de mystérieux. Ce sont les éclats de mille machines qui se brisent , de mille édifices qui s'écroulent , de mille bataillons qui crient et combattent ! C'est a s'aller jeter la tête la première dans le gouffre ! Il semble que tout votre corps soit devenu un organe du son. L'atmosphère a quelque chose d'électrique qui ébranle ; le promontoire tremble sous vos pieds; longtemps après avoir quitté la Torche , vous entendez ce fracas d'orages bourdonner a vos oreilles , et vous demeurez , malgré vous , assourdi et stupéfié.
Au reste , la pointe de Pemnarcli est un de ces sites désolés auxquels ns manque aucun deuil, pas même celui des ruines. La existait une grande ville détruite par Fontenelle le Ligueur, et un peu plus loin se trouve , selon la tradition, l'emplacement de la cité à'Ys , engloutie par la mer. Les pilotes vous feront voir encore , au large , entre Guilvinec , et Penmarcli , a quiaze ou vingt pied* sous l'eau, des pierres druidiques que l'on aperçoit dans les basses marées, et qui n'étaient autre chose que les autels de la cité engloutie. Il y a trente ans que ces pierres vé-
nérées étaient l'objet d'une ccrémonie religieuse. Chaque année , les prêtres Tenaient dans un bateau offrir le saint sacrJJfice au-dessus , taodis que la foule accourue dans toutes îes barques de la baie priait a l'entour, i-ecrieillie et a genoux. Spectacle étrange , qui rappelait si vivement la transition de l'ancien culte des Celtes au culte des chrétiens ! Tableau encore plus étrange que celui de ce peuple entier priant sur cette ville morte , comme sur la tombe d'un ancêtre !...
§ II. — Superstitions. — Usages. — Philopen, le sauvage breton.
On conçoit facilement que la vue de ces cotes terribles ait une grande influence sur le caractère des habitants ; aussi les Kernéwotes des grèves sont-ils généralement plus tristes que les montagnards ; leurs habitudes et leurs superstitions se rapprochent davantage de celles du Léonard. Sur la côte de la Cornouaille, on retrouve encore les sombres traditions du naufrage et du cimolière, moins fréquentes, moins profondément fixées dans les âmes, peut-être , qu'au pays de Léon , mais aussi dramatique^ dans leurs combinaisons.
C'est aux foyers des huttes de pêcheurs de la baie des Trépassés qu'il faut aller entendre ces récits bizarres. La, vous apprendrez qu'au jour des Morts, la triste baie retentit de rumeurs plaintives. Les âmes des naufrages s'élèvent sur le sommet de chaque vague, et on les voit courir a la lame comme une écume blanchâtre et fugitive. Toutes celles dont les corps habitèrent le doux pays e\ eurent les flots pour linceul , se rassemblent dans cet endroit ; c'est le rendez-vous annuel accordé par Dieu a leurs souffrances. Là se rencontrent ceux qui se sont aimés sur la terre et se sont perdus dans la mort. Chaquo
vague quî passe porte une âme cherchant partout l'âme d'un frère , d'un ami ou d'une bien-aimée ; et quand toutes deux se trouvent face a face, plaintives, elles jettent ensemble un triste murmure, et passent^ forcément emportées par le flot dont elles doivent suivre la marche. Quelquefois aussi un bruit confus et prestigieux frémît sur la baie, mélange inexpliquable de doux soupirs, de rauques gémissements , de cris plaintifs qui sifflent sur la houle. Ce sont des âmes qui conversent et racontent leurs histoires : Douces jeunes filles noye'es a quelque passage , en revenant du pardon , et qui pleurent la danse ou leurs amants ; durs matelots, engloutis bien loin dans la grande mer , et qui gémissent a là vue de leurs grèves où on ne les attend plus ; pauvres pécheurs emportés par l'orage , qui viennent , comme pendant leur vie , côtoyer la plage en sifflant un air des montagnes. Si le voyageur qui passe alors sur la terre ferme entend de loin ces voix confuses, il doit se signer et répéter la prière des morts. Les parents des trépassés font même dire des messes ; car, parmi ces âmes errantes, il en est beaucoup qui pleurent aux portes du Paradis: d'autres, plus nombreuses , qui sont dévolues aux flammes expiatoires.
Entre Châteauiin et Quimper, vous rencontrez parfois dans les chemins des hommes vêtus de toile blanche, a longs cheveux , a barbes noires , a lourds bâtons , et por tant un bissac sur l'épaule. Leur aspect est sombre et funeste. On les trouve de nuit dans les routes les plus infréquentées. Ils ne chantent jamais en marchant , ils ne vous parlent point quand vous les rencontrez , ils ne portent même pas la main a leur grand chapeau , avec cette politesse rustique si générale en Bretagne. Les douaniers de la côte vous diront que ce sont des fraudeurs de sel et de tabac:. mais interrogez les Kernéwotes du pays,
ils vous apprendront que ces voyageurs mystérieux sont de? espèces de démons appelés dans la Corcouaille les conducteurs d'âmes. Aussitôt qu'un homme agonise , on les voit rôder autour de sa demeure comme des îoups cerviers. Si l'ange gardien du moribond , appelé par les prières , n'est pas plus prompt qu'eux et ne se trouve pas auprès du lit funèbre au moment où il expire, l'homme blanc saisit l'àme , la ramasse dans son bissac , et l'emporte avec lui dans les montagnes aux marais de Saint-Michel, dans lesquels il la jette, et où elle reste jusqu'à ce que des messes et des prières l'aient délivrée. Ces tristes marais sont ainsi peuplés d'âmes en peine , attendant leur délivrance, et la nuit, si vous passez a quelques distance de la vallée et que vous entendiez le bourdonnement du vent dans les roseaux , vous n'avez qu'à demander à votre guide la cause de ce bruit , vous le verrez se signer avec épouvante , et il vous répondra que ce sont les âmes qui disent leur prière du soir.
Les tempêtes sont fréquentes sur les côtes , et les naufrages nombreux. On connaît la vieille prière du matelot' breton : Mon Dieu , protégez-moi , mon navire est si petit et votre mer si grande! C'est une opinion généralement répandue dans le pays , que l'ouragan ne s'apaise que lorsque les flots ont rejeté au rivage les cadavres des hérétiques qui ont péri dans un naufrage et tous les autres corps immondes. Ceci nous semble un reste de la religion des druides et du culte des éléments ; c'est un souvenir de cette association d'idées établie, par les premiers Celtes, entre la pureté des flots et celle de l'âme.
Avant la révolution, les habitants de la côte allumaient, pendant la nuit , des feux pour tromper les navires et les attirer sur les récifs. Parfois même, une lanterne était attachée à la tête d'un taureau , une corde liée à ses doux
cornes était passée autour d'une de ses jambes de devant, de sorte qu'à chaque pas de l'animal sa tête se baissait et se relevait : la lanterne , en suivant ce mouvement , pouvait être prise de loin pour le fanal d'un bâtiment agité par le tangage, et attirer ainsi sur les rocTiers des navires incertains de leur roule. Ce cruel stratagème tourna souvent contre les marins du pays. Plus d'une fois la marée du matin apporta les cadavres des parents ou des amis de ceux-là mêmes qui avaient allume la veille le feu fatal. La civilisation a fait disparaître ces horribles coutumes , mais sans détruire , parmi les populations côtières , la pensée que les débris des naufrages sont leur propriété. « La mer , dit le paysan kernéwote dans son » langage énergique, est comme une vache qui met bas » pour nous ; ce qu'elle dépose sur son rivage nous ap- » partient. » Aussi n'est-ce qu'avec le sabre et le mousquet qu'on peut empêcher le pillage. Maintenant encore c'est un spectacle curieux que celui d'un naufrage de nuit dans ces baies. Au premier coup de canon de détresse , au premier signal , hommes , femmes , enfants se précipitent vers la mer avec des lanternes et des fascines allumées. On voit courir sur les grèves , descendre le long des promontoires , ces mille clartés qu'accompagent des crts d'appel bizarres et terribles. Bientôt les fusils des douaniers brillent , les voix des pêcheurs et des pilotes s'élèvent Au-dcssus de l'orage , se renvoyant des cîfkis ou des signaux , et , au milieu de cette confusion lugubre ; passe le navire , rapide comme une flèche , avec sa haute mâture que plie le vent , ses larges voiles déchirées par la tempête, ses cris de désespoir; tandis que sur le c^p , à la lueur des feux , mille visages ardents le regardent , et qu'un prêtre accouru pour arrêter le pillage répète à haute YQix la prière des agonisants 1...
LA BREÏAGNE ET LES BRETONS. dl
Et qu'on ne pense pas que ces scènes soient peu fréquentes. Les naufrages sur ces côtes sont assez multipliés pour que certains pêcheurs en fassent une sorte de revenu annuel. Tout le monde se rappelle encore Philopen^, le sauvage d'Audierne, qui y trouva longtemps un moyen d'existence , et que l'on voyait rôder sur les récifs , les jours de gros temps , comme un loup-cervier autour d'un champ de bataille. Déposé , tout enfant , par l'équipage d'un navire étranger , sous le porche de l'église de Tréguernec, il avait grandi sur la grève, n'entendant d'autre voix que le mugissement des flots , ou , parfois , la brutale insulte d'un pâtre qui lui jetait une pierre en passant. Ses lèvres n'avaient appris d'autre langage que quelques cris aigus imités des oiseaux marins ; son corps noir et nu n'était abrité que par un manteau de toile goudronnée qui retombait de ses épaules. Quelques pierres recouvertes d'un toit de gazon le défendaient contre les vents du nord-ouest , et c'est la qu'il dormait sur un lit d'algues desséchées. Près de lui gisaient toutes ses richesses ; une cruche de terre , un fragment de . cîiaudière et un croc de fer pour arracher les épaves a la vogue. Aux beaux jours de calme , quand la baie , immobile et bleue , brillait comme un saphir dans son cadre doré de genêts fleuris, on l'apercevait , debout sur les roches avancées , tristement appuyé sur son croc à naufrages , et son manteau goudronné flottant a la brise. On l'eût pris alors pour quelque dieu fantastique de la mer. Sa pose était licre , menaçante , et son œil suivait au loin iè mouvement des flots avec ce balancement de tête que l'on remarque ciiez l'ours des mers glaciales.
Les pêcheurs cherchèrent souvent à l'approcher ; mars Pîiilopen fuyait , craintif et farouche. Deux ou trois fois pourtaût il se présenta aux luttes , et nul ne put lui résis-
ter. Yau-Sras, lui-même, vint pour le combattre; mais Philopen ne fit que le serrer contre sa poitrine, et Yan-Bras , comme saisi entre les deux branches d'une tenaille de fer, laissa sa tête retomber en arrière, jeta un grand cri , ferma les yeux ; et , quand le sauvage rouvrit SCS bras , le lutteur de Scaër tomba sur la terre roide et inanimé. Depuis ce jour nul n'osait approcher de sa tanière. Un malin cependant , on aperçut de loin , près de lui , sur la roche avancée qu'il fréquentait , une jeune fiiîô que personne ne connaissait. A ses vêtements on Jugea que c'était une de ces mendiantes que l'on voit en Cornouaille , un grand bâton blanc a la main , le bissac au dos et les pieds nus, parcourir les chemins en demandant l'aumône ; espèces de bohémiennes jetées dès l'enfance a cette existence vagabonde , ignorant le lieu de leur naissance , leur âge , leur nom de famille , couchant dans les granges ou aux creux des pierrières, et n'ayant à elles , sous le ciel , que l'air qu'elles respirent et la chanson qu'elles chantent au passant ! D'où venait-elle , comment avait-elle su apprivoiser le caractère sauvage de Philopen? c'est ce que personne ne put jamais dire. Seulement, depuis ce jour, la mendiante ne quitta plus le sauvage de la baie ; soit que ces misères se fussent attirées l'une vers l'autre , soit que l'instinct seul eût accouplé le mâle a la femelle comme parmi les animaux.
La révolution déborda sur la France sans que Philopen s'aperçut du grand mouvement sooiai qui s' opérai* autour de lui. Le seul pouvoir que connût l'eni^nt de ra grève était celui de la tempête. La cloche de son village, a lui, c'était la voix de la grande mer; son champ, la baie houleuse qui lui apportait des débris ; ses uniques croyances, le fro.d et la faim ! Pendant que les villes plantaient leurs arbres de la liberté cl clouaient leurs guillotines; que
los paroisses les plus reculées se remuaient menaçantes, redemandant leurs prêtres envoyés en Angleterre, et leurs cloches jetées aux fonderies do canons de la république, Plulopen, étranger a tout, écoutait les vents et attendait l'orage sur son rocher. Chaque jour, des proscrits traversaient sa grève déserte pour chercher un abri dans la montagne ou quelque barque qui les attendait dans une crique du rivage, sans que Philo peu pût comprendre d'où venait leur air inquiet et leur marche précipitée. Les soldats traversaient souvent la plaine, parcourant les villages et fouillant les chaumières ; mais nul ne venait regarder dans sa cabane ouverte et vide. Une seule fois (c'était le matin) , un homme s'y était précipité pâle et haletant: peu après, des soldats avaient paru aux environs. L'inconnu écouta le bruit de leurs pas se perdre au loin, puis partit sans dire un mot. Cet homme était jeune et beau ; un enthousiasme céleste brillait dans ses grands yeux noirs, et Vergniaud avait dit de lui : Cest un fou sublime^ qui sera un homme de génie à trente ans! Mais Barbaroux n'eut jamais trente ans !
Philcpen vécut jusqu'à la vieillesse la plus avancée. Un matin les pêcheurs de la côte l'aperçurent qui courait égare le long des rochers, en poussant des cris plaintifs. Quelques jours s'écoulèrent, et on ne le revit plus. Enfin, une patrouille de douaniers qui passait près de sa cabaune y entra : tout y était silencieux; seulement dans le fond, sur la couche de varech, ils aperçurent la mendiante morte, et près d'elle Philopen assis, tenant les deux mains du cadavre dans les siennes : il était mort également...
Nous avons déjîi dit que le midi de la Cornouaille était loin d'être aussi sombre que la partie que nous venons de décrire ; pour s'en assurer, il suflit de tourner vers Quimperlé. Là est l'Arcadie de la basse Bretagne; la terre aux
douces campagnes, aux fraîches ombrées, aux noms sonores et aux visages souriants. La ville est peu de chose ; un monastère lui donna naissance, et le calme du cloître semble encore planer sur ce gracieux village. Mais \1 faut voir la campagne entrecoupée de bois, de prairies, et qu'arrosent deux ruisseaux, aux flots bleus, qui coulent aussi harmonieusement que leurs noms helléniens, l'Isole et rÉlé! La vous entendrez ]\Iathurin le joueur de hautbois, pauvre aveugle qui vous fera pleurer en répétant les airs des montagnes ; Mathurin, dernier écho des bardes de l'Armorique, que vous rencontrez sur toutes les routes de pardons et de fêtes, conduit par un enfant, comme l'Homère de Gérard, Là aussi vous pouvez étudier le caractère du Kernéwote dans toute sa naïveté ; car c'est à la danse, à la lutte, au cabaret qu'il faut le voir pour le connaître. Espèce de lazzarone bas-breton, chanteur, paresseux, rieur, épandant tous ses sentiments au dehors en larmes ou en cris joyeux, sans rien de cette majesté grave qu'affecte l'homme du Léonais dans sa marche ferme et posée; mais ciwieux, naïf, flâneur comme récolicr que rien ne presse et qui regarde partout. Il est pourtant sérieux dans sa haine et facile a pousser à la révolte ! chez lui, la lutte contre les bourgeois et le drapeau aux bandes de sang est une lutte ancienne, acharnée. Il se rappelle encore avoir suivi la marche des bleus dans son pays, à la lueur des fermes incendiées. Insouciant et timide en apparence, il sent se réveiller facilement ses rancunes. Les souvenirs de 1793 et de I8I0 sont ensevelis dans son cœur, comme ces balles perdues au milieu des chairs, dont l'œil ne peut apercevioir la trace, mais qui éveillent fréquemoisnt nu ressentiment douloureux. Méfiez-vous de son apathie sournoise, et de l'humilité soumise avec laquelle il vous tire son petit chapeau. La ceinture d^ sa braie gauloise saâtj^ au
LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 43 besoin, cacher un couteau ! Du reste, sa vcngeaRce est silencieuse, résignée. Elle sait attendre, tuer modestement, sans éclat et pour elle seule : vengeance qui fuit les applaudissements du monde et se contente de ses joies cachées ; mais tenace surtout, aussi solide que la poitrine de fer qui la renferme, et ne cédant ni à la prière ni au temps •' Les Têtements du Kernéicote sont de couleurs vives et bordés de ganses éclatantes. Souvent on écrit sur le devant de l'habit, en laines bariolées, la date de la coupe ou même le nom du tailleur. Du côté des montagnes, les culottes sont courtes, serrées, et également propres a la danse et au combat. Vers Quimper, au contraire, ce sont de larges braies tombantes qui rendent tous les mouvements embarrassés et ne permettent point de courir. La noblesse, dit un ancien auteur, imposa ce costume incommode auî gens de servage, oftii qu'ils ne pussent marcher trop vite sur la route de la révolte. Los chapeaux du Kernéicote, a bords peu larges et légèrement relevés en ourlet tout autour, sont ornés de chenilles de mille couleurs qui volent au vent. La ceinture de cuir, bouclée en cuivre, ne se porte que dans les montagnes, et seulement sur les vêtements de travail, qui sont en toile piquée. Le costume des femmes est également composé d'étoffes éclatantes ; il est galant, leste et gracieux. Dans certains cantons, il rappelle beaucoup celui des paysannes du canton de Berne.
§ IIL — Mœurs. — Le tailleur. — Demande en mariage.
Les mœurs de la Cornouaille ne sont ni moins variées ni moins bizarres que ses aspects. Comme dans le reste de la Eretagne, la teinte religieuse s'y fait sentir, mais
elle se nuance pourtant de la gaieté légère du Kernéwofe. Je l'ai déjà dit, c'est dans les solennités joyeuses delà vie, bien plus que dans les tristes cérémonies, qu'il faut chercîier le caractère de celui-ci : le deuil va mal a sa taille, et le chagrin a son visage. Il n'est lui que la où rit la fête, où coulent l'ea» de feu * et le vin bleuâtre. Poétique et spirituel dans le plaisir, il est gauche et trivial dans la douleur : il semble que le Léonard et lui se soient partagé la vie : a l'un les fêtes, à l'autre les tristesses. Aussi, lorsque vous visiterez le pays de Léon, demandez a voir une agonie ou un enterrement; mais si vous parcourez les montagnes d'Arhès, mêlez-vous a des fiançailles et à un repas de noce.
En Cornouaille, dès qu'un jeune homme a tiré dans le chapeau ' et obtenu un bon billet, il songe a se mettre en ménage. Sorti de cet étrange loterie ouverte au profit du canon, il essaye aussitôt d'asseoir sa vie, de la mettre a l'abri d'une cabane, entre une femme et dos berceaux d'enfants. Quant au choix de cette femme, il le laisse rarement a l'amour, car c'est une situation qu'il cherche plutôt qu'un sentiment. Il va donc trouver le tailleur de l'endroit pour savoir de lui quelles sont les jeunes filles à marier.
Le tailleur est, en Bretagne, un homme a part, qui demande une description particulière. D'abord, il est, en général, contrefait (cet état n'étant guère adopté que par les gens qu'une complexion débile ou défectueuse empêche de se livrer aux travaux de la terre), boiteux parfois, plus souvent bossu. Un tailleur qui a une bosse, les yeux louches et les cheveux rouges, peut être considéré
({) Guin ardant, le tin de feu, c'est le nom donné par les Breton» à /"eau-de-vie.
[■i] C'est dans un chapcïu que se tirent les billets pour le recrulcmect.
comme le type de son espèce. Il se marie raremont, mais il est fringant près des jeunes filles, vantard et peureux. S'il a un domicile fixe, il ne s'y trouve guère qu'au plus fort de l'été ; le reste du temps, son existence nomade s'écoule dans les fermes qu'il parcourt et où il trouve a employer ses ciseaux. Les hommes le méprisent à cause de ses occupations casanières, et ne parlent de lui qu'en ajoutant : sauf votre respect, comme lorsqu'il s'agit des animaux immondes ; il ne prend même pas son repas à la même table que les autres, il mange après, avec les femmes dont il est le favori. C'est la qu'il faut le voir, ricaneur, taquin, gourmand, toujours prêt à seconder une mystification contre un jeune homme, ou un tour a jouer au mari. Menteur complaisant, il sait a l'occasion porter sur le mémoire du maître quelque he;M Justin * qu'il aura piqué en secret pour la femme ou pour la pennerês. ' Il connaît toutes les chansons nouvelles, il en fait souvent lui-même, et nul ne raconte mieux les vieilles histoires, si ce n'est peut-être le mendiant, autre espèce de barde ambulant. Mais les récits de celui-ci sont tristes comme sa vie, ceux du tailleur sont toujours plaisants. A lui appartiennent de droit les chroniques scandaleuses du canton ; il les dramatise, les arrange et les colporte ensuite de foyer en foyer : c'est la Gazette des Tribunaux de la Cornouaille.
On conçoit facilement, d'après Cela, combien le tailleur kernéwote doit être propre a conduire une affaire amouBouse ; aussi est-il l'entremetteur officiel de toutes les alliances et le dispensateur des maris. Dès qu'i'. a été chargé par un homme de porter la parole a une pennerês de la paroisse, il se rend a la ferme qu'elle habite,
(l) Corsage.
(2j Fille à mauec.
cî (âche de la voir sans témoins. Si par hasard, sur le clicmin; il aperçoit une pie, il se hâte de rentrer, car c'est un présage de trouble pour le mariage qui se ferait ce jour-la, et il attend alors au lendemain. La rer.contre paraît toujours fortuite de sa part. Il commence r causer avec la jeune fille delà sécheresse, de la quantité de lait que fournissent ses Taches, du prochain pardon de Scaër et des amoureux qu'elle y fera ; puis, par une transition adroite, il arrive à parler du prétendant. 11 vante son talent pour conduire les bœufs, rappelle la force qu'il a déployée a la dernière lutte des Bannières, lors de la procession de Saint-Laurent. Il mêle adroitement à ces éloges quelques allusions indirectes a l'argent que le jeune homme peut tenir en réserve, et aux bonnes chemises de toile écrue qu'il doit avoir dans son coffre de chêne. Il ajoute tout ce qui peut tenter une fille a marier : combien il a bon air le dimanche avec son habit nokt, comccmbien il sait de belles complaintes de la côte et de Joyeuses chansons des montagnes. La jeune fille écoute tout cela comme Eve écoutait les douces paroles du serpent. Elle roule avec embarras les rubans de son tablier ou bien écorche avec distraction la baguette de sureau qui lui sert a conduire ses vaches aux champs. Cependant le tentateur entoure son cœur de mille séductions, de mille charmantes images ; et , enfin , quand il la voi» émue et près de céder , il lui arrache le consentement ùésiré.
:— Parlez à mon père et a ma mère, dit la rustique Galatée en fuyant toute troublée.
C'est l'aveu que le prétendant lui plaît.
Les parents sont alors avertis de ce qui s'est passé. Si le jeune homme est agréé , le tailleur , portant à la main cne baguette de genêt qui lui a fait donner le nom de
bazvala)% * , et chaussé d'un bas rouge et d'un bas violet , !e leur amène accompagné de son plus proche parent. Cette démarche s'appelle demande de la parole. Pendant que les chefs de famille font connaissance , les deux amants se retirent ensemble a l'autre bout de la maison et commencent à voix basse un intime entretien. Cette heure est la plus belle dans la vie d'une Cornouaillaise, car c'est la seule où la fierté dédaigoeuse de l'homme pour l'autre sexe fait place à une égalité caressante. Alors, dans les plus vulgaires âmes, s'éveillent quelques mouvements d'affection. Il y a dans cette approche de deux existences qui vont s'unir et se mêler a jamais, je ne sais quel frémissement involontaire de tendresse et de dévouement dont nul ne peut se défendre. Heure sainte et ravisssante où la jeune paysanne connaît aussi les douces joies d'un rêve fait a deux ! conversation charmante où vient se refléter tout ce que deux cœurs ont pu conserver de chaleurs et d' espérances au milieu d'une abrutissante atmosphère ! lueur fugitive d'intelligence et d'amour qui ne se renouvellera plus, mais dont on les laisse du moins jouir sans contrainte , car nul n'oserait troubler ce religieux tête-a-tête qui doit conduire deux êtres a s'adopter réciproquement et a se placer, côte à côte, sous le joug de la vie ! Il faut que les fiancés mettent eux-mêmes un terme à leur entretien. Alors ils s'approchent , en se tenant la main , vers la table où sont réunis les parents ; on apporte du pain blanc , du vin, de i'cau-de-'\ie ; le jeune garçon et la jeune fille mangent avec le même couteau et boivent dans le même verre ; on arrête les bases de l'union projetée, puis l'on désigne un jour pour réunir les deux familles.
(1) Bagaette de genêt.
Cette nouvelle entrevue, qui a encore lieu chez la jeune fille, s'appelle velladen c'est-li-dire la vue.. Ce jour, les parents de la pennerès prennent leurs plus beaux habits de fêtes ; on cire les lits clos et les coffres de chêne noirci ; les armoires sont négligemment entr'ouvertes et laissent apercevoir le linge amassé, les couvertures de lit étalées, les pièces de six livres disposées en piles attrayantes. On suspend au plancher les plus beaux quartiers de lard fumé, on laisse entrebaillés les bahuts gorgés de froment , les bassines de cuivre symétriquement suspendues aux rayons du vaissellicr brillent a l'égal de l'or ; les chevaux, ornés de rubans comme au jour des grandes foires de la Martyre ou du Fou du bois (Folgoat) , nagent dans la litière, devant des râteliers remplis de trèfle et d'ajonc pilé ; les charues, les herses, les chariots sont arlistement groupés dans les granges, et le cellier est rempli jusqu'au haut de barriques entassées. Malheureusement toute cette opulence est, le plus souvent, factice. Le linge et l'argent sont empruntés; les chevaux, si bien repus ce jour la sont maigres d'un jeune habituel ; les barriques du cellier sont vides ! Mais tout cela ne peut-être remarqué par les visiteurs. La jeune ûlle paraissant plus riche, obtient de meilleures conditions ; on exige une dot plus forte pour le jeune homme, et le paysan kernéwote calcule ces chances, aussi bien que pourrait le faire le père de famille le mieux élevé
Toutes ces précautions prises, le fiancé arrive enfin avec les siens. On se salue, on se complimente, on visite la ferme et les champs ; on discute les articles du contrat de mariage et l'on prend jour : les deux pères se frappent dans la main ; dès lors la promesse est réciproquement regardée comme inviolable.
Cependant, dans certaines communes, a Ouëssant par exemple, on laisse encore au garçon, pendant quelque
temps, le droit de se dédire. Il lui suffit pour cela d'entrer chez sa fiancée au moment où les parents sont rassemblés autour du feu, de prendre un tison et de le poser en travers de l'atre : par cette action il déclare renoncer h s'asseoir au foyer de la famille a laquelle il avait d'abord voulu s'allier.
Huit jours avant le mariage, les fiancés vont faire séparément leurs invitations de noce ; la jeune fille accompagnée de son garçon d'honneur, le jeune homme, de sa fille d'honneur. L'inviteur, qui porte a la main une grande baguette blanche, s'arrête a la porte de chaque maison, et commence un long discours en vers, dans lequel il engage tous les gens du logis à se rendre au repas, en indiquant r époque de la noce, le lieu où elle se fera, et V aubergiste qui fournira le dîner. Ce discours est fréquemment interrompu par des prières et des signes de croiv.
Enfin vient le jour du mariage. Dès le matin , le tailleur ou Bazvalan , dont les fonctions ont changé de nature , se présente , accompagné du futur et de ses parents. La famille de la jeune épouse se tient sur le seuil de la porte avec un autre rràeî/r chargé de répondre en son nom , et que l'on appelle le Brotaër. Ici commence un spectacle dont rien ne peut rendre la gravité a la fois grotesque et touchante. Le rimeur du mari s'avance le premier ; il se découvre , ainsi que tous ceux qui l'accompagnent, et bientôt s'engage le dialogue suivant en vers bretons * :
Le Bazvalan. Au nom du Père toul-pui5saut, da Tils et
(1) Ce dialogue du Bazvalan et du Brotaër varie selon les rimcur$. Noos nvions donné, dans la première édition des Derniers Bretons, une version à laquelle nous avons substilué celle que l'on va lire comme plus gracieuse et plas complète. Cette dernière est empruntée à l'excellent recceil de M. de Lavillepiarqué (Barzas-Iîhf.es), que l'on ne saurait trop recommander à ceux ^ci dôsirent connaître téelItBentla Bretagne.
de l'Esprit-Saint, béncdiclion dans cette maison et joie plus que je n'en ai. ">
Le BnoTAËR. Et qu'as-fu donc, mon mignon, pour que ton cœur ne <ioit pas joyeux?
Lb Bazvalan. J'avais ane petite colombe avec mon pigeon , dans mon colombier , et voilà que Tépervier est accouru , comme un coup de vent, et il a elTrayé ma petite colombe, et l'on ne sait ce qu'elle est devjnue.
Le Buoïaër. Je te trouve bien requinqué pour un homme si affligé ; tu as peigné tes blonds cheveux comme si lu te rendais à la danse.
Le Balvazan. Mon mignon, ne me raillez pas ; n'avez-vous pas vu une petite colombe blanche? Je n'aurai de bonheur au monde que je ne l'aie retrouvé.
Le Drotalr. Je n'ai point vu ta petite colombe, ni ton pigeon blanc non plus.
Le Bazvalan. Jeune homme, tu mens. Les gens du dehors l'ont vue voler du côté de ta cour et descendre dans ton verger.
Le Bkotaer. Je n'ai point vu ta petite colombe, ni ton pigeon blanc non plus.
Le Talvazan. îjon pigeon sera retrouvé mort si sa compagne ne revient pas ; il mourra , mon pauvre pigeon : je m'en vais voir par le trou de la porte.
Le Buota'èr. Arrête , mon mignon , ta ne regarderas pas ; je vais moi-même voir. {Il entre dans la maison et revient tm moment après.) Je suis allé dans mon courtil, mon ami, et je n'y ai point trouvé de colombe, mais quantité de fleurs, des lilas, des églantincs et surtout une geniillc petite rose qui fleurit au coi& de la haie ; je vais vous la chercher, si vous le voulez, pour rendre joyeux votre esprit.
Il entre one seconde fois, pais rcrieiK en tenant ane petite fille par la main.
Le Balzavan. Charmante fleur vraiment, et propre à rendre an cœur joyeux ! Si mon pigeon était une goutte de roîée , il se laisserait tomber sur elle. {Après une pause.) Je vais monter au grenier pour voir si la petite colombe n'y serait point entrée.
Le BrotaI;r. Restez, beau mignon; un moment , j'y vais moi-même. {Il reviont avec la maUrcsse du iogis.) Jo suis
Eonlé au grenier et je n'y ai point trouvé de colombe ; je n'y ai trouvé que cet épi abandonné après la moisson. Hets-le à Ion chap'yau, si tu veux, pour te consoler.
Le Bazvalax. Autant l'épi a de grains, autant de petits aura ma biancbe colombe sous ses ailes, dans son oiJ, elle au milieu, doucement. {Après une pause.) Je vais voir au champ.
Le Cbotaës. Arrêtez, mon ami , vous a'irez pas; vous saliriez vos beaux souliers; j-y vais moi-même pour vous. (/; re^ vient avec la grand' mère.) Je ne trouve de colombe en aucune façon ; je n'ai trouvé qu'une pomme ; que celte pomme ridée depuis longtemps sous l'arbre, parmi les feuilles. 3Ieltez-la dans votre pochette et donnez-la à manger à votre pigeon, et il ne pi r:rc!a plus.
Le Bazyalax. Merci, mon mignon ! pour être ridé, un boo fruit ne perd pas son parfum; mais je n'ai que faire de votre pomme , de votre fleur ni de votre épi ; c'est ma petite colombe que je veux , je vais moi-même la chercher.
Le BaoTAtR. Seigneur Dieu I que celui-ci est fin îViensdonc, mignon, viens avec moi, Ta petite colombe blanche n'est pas perdue; c'est moi-même qui l'ai gardée, dans ma chambre , en une cage divoire dont les barreaux sont d'or et d'argcnl ; elle est là toute gaie, toute gentille, toute belle, toute parce.
Le Bazvalan est introduit. — Il s'assied nn moment à table, puis va prendre !e Gancé. Aussitôt que celui-ci parait, le père de famille lui remet une sangle de cbcval qu'il pass^; à la ceiniure de sa future, et taudis qu'il boucle tt déiie la sangle, le Brotaër chante :
J'ai YU dans une prairie une jeune cavale joyeuse,
Qui ne songeait qu'à bien, qui ne songeait qu'à s'ébattre dans le pré ,
Qu'à brouter l'hfirbe verte et qu'à s'abreuver au ruisseau;
Lorsqu'à passé par le chemin un jeune cavalier si beau ;
Si beau, si bien fait et si vif I Ses habits brillaient d'or et d'argen',.
Et la cavale , en le voyant , est restée immobile d'étaa'Deracat.
Et elle s'est approchée doucement, et elle a allongé le cou à !a barrière ;
Et le cavalier l'a caressée; et il a approché sa tête delà sicnna,
Et puis après il l'a baisée et elle en a été bien aise;
Et puis après ill'a bridée, et puis après il l'a sanglée ;
Et puis il s'est élancé sur son dos et il l'a emmenée avec lui.
Après ce cbaot, le Bazvalaa conduit la jeune Qlle à ses parenti, et ajoute :
Maintenant allons, jeune ûl!e, courbez vos deux genoux, et baissez votre front sous les raains de votre père. — Von* pleurez ? — Oh ! regardez votre père et votre pauvre mère ). .. Eux ils {/ieurent aussi , mais combien leurs larmes sont plus ameres que les vôtres!... Ils vont se séparer de la fille qu'ils ont bercée et fait danser dan*; leurs bras! Qui ne sentirait son cœur se briser à la vue d'une pareille douleur?
Et pourtant il faut que ces pleurs tarissent! — Père tendre, la fille est là, regarde! à genoux, les bras tendus!... Pauvre mère, avance les mains!... Une prière et une bénédiction pour l'enfant qui va partir!
Le père et la mère. — Oui! oui! oui!
La jeune Glle se jette dans les bras de ses parents, qui l'embrassent en pleurant.
Le Bazvalan. Assez, maintenant. Vous avez obéi aux commandements de Dieu. Jeune fille, embrasse tes pirents, et relève-toi forte, car tu appartiens désormais à un homme !
Et avant d'achever, je demanderai aux chefs de famille ici présents un congé pour les frères et les sœurs des mariés, afin qu'ils puissent danser aussi à la noce. Je pris les parrains et les marraines qui se sont engagés sur les fonds du baptême pour ces deux jeunes gens, d'approuver leur union et d'assister à leur mariage. J'invile enfin tous ceux qui sont ici présents. fil te découvre.) Quant à ceux qui sont morts et qui nous étaient unis par le sang, je ne les inviterai pas, car leurs noms prononcés feraient souffrir trop de cœurs ! mais que chacun s.' découvre comme moi, et demande pour eux le salut de l'Église 2t le repos de leur âme. De profundis, etc.
ToBS les assistants murmurent à demi-roiz cette hymne qne le BaiTalan répète tout haut; puis la fiancée, portant autour du bras autant de galoas d'argent qu'elle doit r«c«YÇ>i; 4« qUIc (uflCS eu dot, pvt pour l'église <iro« tMi« la fauillo.
5- IV. — Repas de noces. — Cliant des marié', j— Première nuit. — Usages. — Croyances.
Dès que les cérémonies dont nous venons de rendre compte sont terminées, les fiancés se rendent à h .aine, puis a l'église. Vient enfin le repas de noce .uquel assis» tent, quelquefois, six ou huit cents convi' o.
Les nouveaux époux gardent seu' . iJant le repas une affi^i'.de sérieuse. Tous deux semble :ter un long regard sur la vie qu'ils laissent en arrière, et contempler, face à face, les devoirs nouveaux qu'ils viennent de s'imposer. Celte pensée mélancolique , qui perce dans tous leurs mouvements, s'exprime bientôt par des chants ; le jeune homme répète, le premier, la complainte du marié*