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JUGEMENT SUR LE REGNE DE LOTHAIEI

se succèdent au hasard, sans lien apparent V Les alliances se nouent et se dénouent pour des motifs futiles, obscurs ou inconnus. On ne peut compter sur rien ni sur personne. L'ami d'aujourd'hui devient brusquement un ennemi mortel à !a moindre circonstance ; par contre, on voit des alliances se former soudain entre ennemis acharnés la veille encore. Esprits et sentiments sont dans une mobilité perpétuelle* Les hommes de cette époque, surtout les seigneurs laïques, ressemblent à des barbares. Ils en ont les passions violentes, la ruse, la cruauté, la perfidie S et en même temps la légèreté, le manque de réflexion, avec de brusques retours de sensibilité et de piété. Tous étaient religieux, quelques-uns dévots ; ceux-ci mêmes ne se firent pourtant pas faute, on le sait, de mettre la mairii sur les biens des églises et des mona^^tères. Ils restituaient parfois leurs rapines, mais pour recommencer à la première occasion. Ni serments, ni crainte d'excommunication ne pouvaient arrêter un seigneur dont la convoitise avait été éveillée par la vue d'un riche domaine ecclésiastique ; il s'en emparait coûte que coûte, avec ce désir irréfléchi et irrésistible de l'enfant ou du sauvage chez qui l'acte suit immédiatement la pensée. Le clergé, lui aussi, avait été profondément envahi par l'esprit féodal. Les chanoines de collégiale avaient perdu tout caractère ecclésiastique. La réforme partie de Cluny ne songea même pas à les corriger (ils étaient tombés dans un abaissement trop profond); elle les chassa purement et simplement et les remplaça par des naoines bénédictins, surtout à partir du milieu du x* siècle. Le clergé séculier fut gravement atteint par l'habitude des rois et des grands de s'approprier la nomination des évoques, au mépris des droits du chapitre cathédral, du clergé et du peuple, et d'installer leurs fils, bâtards le plus souvent, dans les sièges épiscopaux. On en arriva à ne plus pouvoir distinguer un évêque d'un comte, tant leurs mœurs et leur conduite se ressemblaient. Le type de levêque féodal du x** siècle est Herbert d'Auxerre, fils naturel de Hugues le

1. La forme annalistique convient tout à fait à l'histoire de ces époqties où tout se passe au jour le jour sans vues d'avenir.

2. Heuri Martin appelle justement le x* siècle « l'ère de la fraude et « du mensonge ». (Hist. de France^ t. II, p. 526).

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Grand. Il ne songea qu'à chasser, à bâtir des châteaux- fortSi et inféoda les biens de son église à ses amis, Eudes de Chartres et Herbert de Troyes'.

On comprend donc qu'à une pareille époque le mot de politique soit sans signification appliqué aux seigneurs laïques, et qu'il est presque ridicule de reprocher aux rois eux-mt^me^i de n'avoir pas eu de desseins suivis. Personne n'en avait ridée. Dans un pareil état social lautorité du roi dépend essentiellement de ses qualités propres, de son ascendant personnel et surtout des circonstances. Celles-ci avaient été en somme favorables à Lothaire. Il eut le bonheur d'être débarrassé de Hugues le Grand au début de son règne; si celui-ci eût vécu, le règne de Lothaire n'aurait été que la répétition de celui de I^ouis d'Outremer. Hugues mort, ses enfants étaient encore trop jeunes pour être redoutables. D'ailleurs ils étaient, comme le roi, sous la tutelle de Brunon, et leur mauvais vouloir contre leur royal cousin, s'il éclata plus d*une fois, fut toujours réprimé par leur oncle l'archevêque de Cologne. Lothaire eut donc une jeunesse relative* ment calme si on la compare à celles de son père et de son aïeuL Quelques expéditions heureuses en Bourgogne et en Ba.sse- Lorraine lui valurent un certain prestige, et quand il fut privé de l'aide de Brunon et des conseils de sa mère Gerberge, il se trouvait surtlsammeut nffermi sur son Irône pour n'avoir plus rien à redouter des Robertieus. Les alliances de ses sœurs avec le roi de Bourgogne, les comtes de Vermandoiset de Roucj, enfin ses qualités propres, contribuèretit à lui assurer la situation la plus solide qu'un roi carolingien eût connue depuis la mort de Charles le Chauve.

Il a en fallait néanmoins que dans le territoire qui s'étendait de TEscaut aux Pyrénées et de la Saône à TOcéan, l'autorité de Lothaire fiit également reconnue partout. Deux pays, tout d abord, échappèrent complètement à son action, la Gascogne et la Bretagne. En Gascogne on ne reconnaissait

1. Cf, page 75, note I, Un autre type curieux est Arehambaud de Sens, Hls de Rabert, comte de Troyes. Il batailla contré les Saxons, fe qui n'était peut-t^tre pas un bien grand crime; mais l\ ruina Tabbaye de Saint Pierre 'le-\' if, et logeasses chiens et ses éperviers dans l'église même (Glarius, dans la Bibl. hist. de V Yonne, t. [I, p. 48:?). Cf. p. 2^*

même pas au roi cette souveraineté \ague qui consistait à dater des années de son règne. Les vérilables et seuJs maîtres du pays étaient le duc Guilhem-Sanche et son frère Gombaud, évêque de Gascogne'. La Bretagne armoricaine menait une existence obscure et presque inconnue. Dans la Haute- Bretagne, Conan, comte de Rennes, Hoël et Guèrec, comtes de Nantes, étaient les vassaux très indépendants et très indociles des comtes de Chartres et d'Anjou ^ Ceux-ci n'étant qu'arrière-vassaux du roi, on voit que Tautorité de Lothaire sur cette contrée se réduisait à rien.

La Normandie mène aussi une existence à part. Richard prêta-t-il serment de fidélité à Lothaire ou bien à Hugues Capet ? Nous ne saurions le dire *. De 960 à 966 les relations de la Normandie avec le roi sont hostiles ; le reste du temps elles nous sont inconnues. Lothaire n'intervient qu'une fois dans les afiaires ecclésiastiques de ce pays, c'est en 966 ou 967, pour confirmer la réforme du Mont-Saint-Michel accomplie par le duc Richard P"" *.

L'action du roi devait être également faible dans les domaines propres du duc de France. Seul celui-ci intervient dans les afiFaires des abbayes de Saint-Denis, Saint-Germain-des- Prés, Saint-Maur, Saint-Martin, etc. * ; seul il nomme les évêques de Paris, Orléans, Senlis. Néanmoins nous avons vu Lothaire confirmer la réforme de Saint-Magloire de Paris, et ratifier les donations faites au chapitre cathédrai par

1. Marca, Histoire de Béarn. Noullens, Le comté d'Agetmis au X* siècle, Gombaud et son ëpiscopat.

2. Notons cependant que Guérec se rendait à la cour de Lothaire quand il apprit que son frère Hoël venait d'être assassiné près de Nantes par Galuron, émissaire deConan de Rennes (Cftr. Xamnetense). Hoël et Guérec étaient fils de la première femme dVMain Barbetorte^ mort en 952. Guérec se rendait à l'abbaye de Saint- Benoit-sur- Loire qui était sous la dépendance du roi.

3. « Whether Richard erer did hommage to Lother is not clear » (Freeman, t. I, p. 232. Cf. 621). La charte en faveur du monafilère de Saint-Denis où il qualifie Hugies comme son seigneur nous ferait croire que Richard prêta serment r.u duc plutôt qu'au roi (p. 57, n. 4).

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