LA GUERRE NORMANDE. — AUTORITE DE DUDON DE SAINT-QUENTIN
La guerre que firent le comte Thibaud de Chartres et ie roi Lothaire à Richard P*", duc de Normandie, ne nous est rapportée que par Dudon de Saint-Quentin. Son récit présente un mélange de fables, d'invraisemblances, d'exagérations de toutes sortes ; il y prodigue des louanges hyperboliques en faveur de ses bienfaiteurs, les ducs de Normandie. Les discours qu'il prête à ses personnages sont ridicules et d^une fausseté criante. Le ton de la narration est rornanesquei Enfin Tauteur conclut ce beau récit en réclamant son salaire :
Sed mea mens tenui meditans conatur avena Si poterit munus quoddam captare bonorum Exiguae modico mercis de fenore âuraptum^
Nous avons donc toutes sortes de raisons de nous méfier dé Dudon de Saint-Quentin. Aussi, de tous temps les critiques n'ont pas manqué à ce chroniqueur. Dom Bouquet le tenait en si mince estime qu'ils se refusa tout d'abord à Tiiisérer dans le Recueil des historiens des Gaules et de la France^ Mais ce sont les érudits normands et anglais de notre siècle qui ont peut-être été les plus sévères. Auguste Le Prévost a tout particulièrement attaqué le récit de Dudon et Ta combattu pas à pas*. Freeman ne Tutilise que faute de mieux ^ U ne
1. Voy. l'édition de M. J. Lair, p. 287. Cf. ibid. p. 28B, note a.
2. Dans ses notes pour Tédition du Roman de Rou de riuque. Je préviens d'ailleurs que si les notes d'Aug. Le Prévost sont intéressantes, le texte de l'édition donnée par Pluque est détestable.
3. History of the Norman conquest of England, 1, 235 : » Il îs îm- « possible to say exactly how much of truth lurks in ail this and
[App. VIIIJ LA GUERRE NORMANDE (959-968) 347
faudrait pas néanmoins pousser ces critiques à Texcès. Selon nous, Dudon a embelli et modifié certains détails de sa narration plutôt qu'il ne les a inventés. Rappelons en effet que tout ce qu'il savait de l'histoire de la Normandie il le tenait de la bouche de Raoul d'Ivry, frère du due Richard V'\
Sans inventer absolument les événements qu^il rapporte, Raoul les a naturellement présentés sous un jour favorable aux Normands. Nous sommes donc en présence d'un récit qui dénature la physionomie de certains faits » mais dont le fond peut être vrai. C'est en nous appuyant sur ce principe que nous allons l'étudier et le critiquer.
§ 1. Tout d'abord Dudon prétend que l'hostilité de Thibaud contre Richard V fut provoquée par la haine qu'avait vouée Leudegarde, femme du comte de Chartres, à son beau-fils le duc de Normandie'. Cette explication est vraisemblable, mais elle est incomplète. Pour saisir les causes de la haine des comtes de Chartres et aussi des comtes d'Anjou contre les Normands, il faut dire quelques mots de l'histoire de Bretagne.
Alain Barbetorte en mourant (952) avait confié la tutelle de son fils Drogon à son beau-frère Thibaud de Chartre^s. Celui-ci s'entendit avec le comte d'Anjou, Foulques II, pour faire périr le jeune Drogon et s'emparer de ses États, Survint un troisième larron, le duc de Normandie; il prit Nantes (vers 960?), sans que les comtes de Chai^tres et d'Anjou pussent ou osassent porter secours à la ville. Les Nantais choisirent alors comme défenseurs Hoël et Guerec, bâtards d'Alain Bartetorte. Hoël vint ravager le territoire de
« while we raust allways allow for the inventions and exaggeratîons « of the Norman writers, we must also allow for the évident unwîlïing- « ness of the French writers to say one word more ahout the Norman <c than they could help. But the whole Norman story îs st range and « unlikely and many of the events sound most temptingly llke repeti- « tions of earlier events. »
1. Voy. la préface de M. J. Lair; G. Waitz, Mon. Gemi. SS., JV, 94 et Nachrichten von der Kôniglichen Gesellschafl (Gattingen, 1866); Lappenberg, Ge.çcAic/«re von England, I, 327; II, 37a; Johannes Steenstrup, Études préliminaires pour servir à l'histoire des Normnnth {Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, t. X, 1882, p. 263 et ss.); — Kôrting, Ueber die Quellen des Boman de Hou,