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Carrickfergus et Belfast, et bien traités. Flobert, libre aux termes de la capitulation, se rétablit rapidement. Hébergé de château en château, il gagne Dublin, passe à Londres, puis en France. Le 20 septembre suivant, 1l écrira de Turin au maréchal de Belle-Isle : « Je profite de ce premier ordinaire pour vous faire part de toutes les faveurs que j’ai reçues dans cette capitale de M. le Marquis de Chauvelin qui n’a présenté au Roi, à Monseigneur le duc de Savoie et à Mesdames ses sœurs ; S.M.S. et les Princes dont j’avois déjà l’honneur d’être connu, m'ont beaucoup interrogé sur les circonstances de l’expédition d’Irlande. J’ai rendu témoignage à la vérité en faisant toute la justice que Je dois à la constance, à la patience inouïe et à la valeur naturelle à la nation, et il m'a paru que le tems n’avoit pas encore diminué l’étonnement qu’avoient causé les premiers récits de nos souffrances. » De là il se rendait à Madrid soigner des intérêts personnels. …. Auretour, Larreguy, Dernandais et La Tourandais, parlant de Thuret, expriment au ministre « leurs regrets de la mort d’un aussi brave et bon patriote », et se placent sous sa protection tout en ne réclamant que sa Justice.
Personne n’est inquiété : ni Flobert indiscipliné et « rebelle, ni les capitaines déserteurs, ni les lâches qui ont laissé le Belle-Isle succomber seul sous les coups … de trois adversaires. En d’autres temps, on leur m aurait, suivant l'expression consacrée, « fait leur … procès ». Mais il ÿ a mieux : une fois sûrs de l’impunité, ils osent accuser Thurot. Son fidèle secrétaire, - Mazurier, qui depuis quatre ans ne l’a pas quitté un … instant,-envoie en double exemplaire au maréchal de Belle-Isle et à Choiseul le journal de l’expédition ; il
considère, dit-il, qu’il doit la vérité aux ministres et à la mémoire de son brave capitaine ; il leur marque qu'ils y apprendront des circonstances que sûrement ils ignorent. Et son journal finit ainsi : « Il à été la
triste victime de son courage et de son zèle pour le
service de Sa Majesté (1). »
(1) Lettre caractéristique de l’état d'esprit des officiers aristocrates, écrite d'Irlande le 4 mars 1760 : « Ma chère cousine. Je n’entreprendrai point de vous faire un détail circonstancié de notre malheureux voyage; un volume entier ne sufliroit pas pour vous rendre exactement tous les dangers que nous avons souffert, peignez-vous seulement la situation de gens qui pendant six mois parcourent les mers du Nord, remontent jusqu’au 63° degré dans la saison la plus dure, essuient sept tempêtes dont cinq en douze jours sur les côtes septentrionales de l'Irlande, dans lesquelles nous avons vu mille fois les approches du naufrage et les horreurs
d’une mort que les circonstances rendoient effroyables, travaillant jour et
nuit à étancher deux voies d’eau considérables, réduits depuis un mois à quatre onces de biscuit sans aucune goutte de vin ni d’eau-de-vie; pour toute nourriture du stock fish ou morue et hareng ; entendant sans cesse les gémissements et les plaintes de nos malheureux soldats, privés de subsistances et de forces, point vêtus, couchés sur le plancher et dans l’eau; être pendant six mois dans une frégate couchant vingt dans la même
chambre pêle-mêle avec nos gens, y éprouvant toutes les incommodités
et malpropretés imaginables, couverts de vermine, obligés de vivre avec toutes sortes d'espèces de gens et d’humeurs, essuyer celles de ceux qui commandoient, être témoin de leur altercation et toujours de leur ignorance, enfin victimes de l’ambition ou plutôt de l’avidité d’un fol, enorgueilli de la faveur et de la confiance du ministre, qu’il avoit abusé par ses projets chimériques, voilà le sieur Thurot, l’homme de confance de la Cour, homme sans aucuns talents ni principes, audacieux, insolent, qui voyant ses projets évanouis, sa fortune manquée, a mieux aimé par son opiniâtreté nous réduire aux extrémités dont je viens de parler et nous livrer aux ennemis que de retourner en France... Il est très heureux d’avoir trouvé une mort glorieuse dans les combats qu’il ne devoit trouver qu’à la potence, cela ne pouvoit lui manquer si en France on rend justice. (Les Anglois) dans les commenceménts ont eu de la peine à croire que nous fusmes troupes de la Maison du Roï, étant embarqués avec un Thurot et des corsaires ; on s’empresse à nous fêter... J’ai été entièrement pillé par les matelots anglois qui ne m'ont laissé que ce que j'avois sur moi... J'ai cependant à me féliciter de ma bonne santé... Mon impatience est extrême de retourner dans ma Patrie, » — Voici un quatrain qui çcourut alors, et qu’a publié Mouffle d’Angerville, dans la Vie Privée de Louis XV, Londres, 1781, 3 vol. in-18, III, 321;
Indignes successeurs de Barth et de Trouin
De quoi sert à l’État votre illustre naissance? »
Ces héros roturiers 6nt enrichi la France, <
Et vous la réduisez à deux doigts de sa fin,
Dix-huit ans plus tard, l’ancien major de l’expédition, le marquis de Bragelongne, publie sans nom d'auteur son journal de la navigation de Thurot. La haine ancienne n’est pas éteinte. L'événement prouva que la fidélité et le dévoûment ne l’étaient pas davantage:une réplique parut aussitôt, l’A pologie du capitaine Thurot, défense pied à pied, réfutation argument contre argument. Bragelongne accusait Thurot de dureté envers ses inférieurs. Or ce sont précisément ceux-là, le secrétaire Mazurier, le sergent des gardes suisses Rouedi, qui prennent ardemment la défense de leur ancien chef. Du reste, inconsciemment et involontairement, le texte de Bragelongne porte des condamnations qui ne tombent pas sur Thurot. En Angleterre, les journaux, les historiens, rendent hautement justice à sa valeur, à son désintéressement, à la noblesse et à la générosité de ses sentiments. Quatre poèmes anglais contemporains célèbrent ses combats ét chantent sa mort. En France, on se contente d’un quatrain (1). Mais l’opinion publique ne s’y trompe pas : « [l est honteux de voir dans le sein
de Ia France des hommes, jaloux du vrai mérite,
chercher à ternir l'éclat de la gloire du célèbre capitaine Thurot, dont les Anglois même ont admiré les exploits. »
L’échec de l’expédition ne hiquidait pas les comptes de l’armement. Le gouvernement endosse — 1l ne pouvait faire autrement, — toutes les dépenses. Avec l’entreprise de tous les travaux de Dunkerque, Pierre
(Et) Jeune et trahi par la victoire Ci-eît l'intrépide Thurot, Qui vécut assez pour sa gloire Mais pour l'État mourut trop tôt,
Tugghe se tire d’affaire ; Briansiaux comptait sur le remboursement immédiat de ses avances : il avait plus de 600.000 livres à payer aux équipages de ses autres corsaires. On le rembourse un an après, en effets royaux qui perdent trente pour cent de leur valeur. mais Louis XV l’anoblit, lui conférant ainsi un titre de plus à la jalousie de ses concitoyens. Il ne se relèvera jamais de la situation difficile où l’a placé son zèle pour le roi. Il traîne une existence de plus en plus difficile jusqu’à la Révolution : à quoi bon, dans la tourmente, sa qualité de chevalier, seigneur de Milleville? En 1793, âgé de soixantecinq ans, Briansiaux ,misérable et à peu près aveugle, logé dans une pauvre chambre garnie de la capitale, dictait des suppliques maladroites aux puissants du jour.
De temps en temps, les ministres qui se succèdent au pouvoir signent une lettre touchant l’apurement des comptes. Le 26 mars 1792, la Convention vote une loi affectant au paiement des créances dues aux marins une somme de 134.499 lv. 8 s., et un déeret du 11. ventôse an II (Rée mars 1794) les affranchit des formalités prescrites par la loi du 22 mars 1791. La Trésorerie nationale tient les sommes à la dispositions du ministre de la Marine, qui, trente quatre ans après qu’elles avaient été gagnées, les distribue aux intéressés par l’intermédiaire des trésoriers des ports, ou des tribunaux de district lorsque les titulaires de la créance sont décédés, laissant des mineurs (octobre 1794).
Thurot laissait une veuve et une fille âgée de six mois. Il avait épousé une Irlandaise protestante. «€ Une femme puissante de la Cour » —Mne de Pom-
padour — intervient en sa faveur (1) : elle dut se convertir pour obtenir 300 livres par an sur les économats. Le roï ne fit rien pour elle. En 1791, la fille de Thurot solheitait un secours de « Messieurs les Représentants de la Nation française (2) ».
(1) Lettre (probablement apocryphe, mais l'intervention de la marquise est certaine) au maréchal dé Belle-Isle : « Je suis bien sensible à la catastrophe de ce pauvre Thurot. On m'a recommandé sa famille, et malgré le malheur du tems je ferai mon possible, pour la consoler un peu de la perte de ce brave homme, qui méritoit un meilleur sort. Il a fait des prodiges avec ses trois petites frégates, et tenu en échec les flottes anglaises pendant plus d’un an. J’ai dans l’idée que s’il eut eu le commandement de celle de Brest, les choses auroïent pris un meilleur tour. Il a vécu et il est mort en héros. Les Anglois même le craignoient et l’admiroient. C’en est assez pour sa gloire, mais ce n’en est pas assez pour celle de la France. Il étoit la dernière espérance de notre Marine, et malheureusement il n’est plus. Les grands hommes sont rares ; il faut honorer leur mémoire, et inviter par là les autres à le devenir. »
(2) Lettres, rapports, journaux, instructions, comptes, dans : Arch. Nat. Marine, B° 862 f. 399 ; B° 695 f. 73-76 ; B* 90, 94, 95. — Arch. Mar. Dunk., cart. 16, 18 ; Reg. de corresp., 15, 16; Rapports de Guerre, 1759 . 185, 187. — Guerre, Arch. hist., 8585 n. 147, 8537 n. 223, 8538, 8568, 8569 n. 51, 100, 138, 178, 8570 n. 266, 8571 n. 243. — Relation historique de la campagne du capitaine Thurot sur les côtes d'Écosse et d'Irlande en 1757 et 1758, Dunkerque-Paris, 1760, in-12, p. 83. — Journal de la navigation d'une escadre française partie du port de Dunkerque aux ordres du capitaine Thurot, le 15 octobre 1759, avec plusieurs détachements des gardes françaises et suisses et de différents autres corps (de Bragelongne), Bruxelles-Paris, 1778, in-12. — Apologie du capitaine Thurot, extraite de difjérens journaux de ses navigations sur les côtes d'Irlande et d'Ecosse pendant les années 1757 et 1759, contre l’auteur anonyme d'un Journal au sujet de ce brave marin, Londres-Paris, 1778, in-8. — Adresse à Messieurs les Représentants de la Nation française, s. 1. n. d., in-4°. — Clowes, Naval history, III, 129-231. — Norman, The Corsairs of France, Londres, 1887, in-8, p. 240-286, 407- 424. — Henri Malo, Les Corsaires, Paris, 1908, in-8, pp. 37-51. (le récit d'Auguste Mariette est inexact), et M. le Ghevalier Briansiaux de Milleville, cité. — Lettres de Madame la marquise de Pompadour (apocryphes en grande partie), Londres, 1772, in-16, p. 62, et Réponses, p. 101. — Arch. de la Mar. à Saint-Valéry-sur-Somme, et arch. de famille du docteur E. Lomier, qui nous les a obligeamment communiquées. — Mémoire des héritiers de l'équipage de la Terpsichore demeurant au Havre de Grâ:e, 9 mai 1791, dans Gerbaux et Schmidt, Procès-verbaux des Comités d’agriculture et de commerce de la Constituante, de la Législative et de la Convention, Paris, 1907, II, 232-233, de la Collection des documents inédits sur l'Histoire économique de la Révolution. — Sur les répercussions dans l'opinion anglaise, Cf. British Museum, Pressemark, 1850-C, 10-91, Ballads and Broudsides. |