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LES PRÉLIMINAIRES

Aux yeux de l’Angleterre, le traité de Paris n’abais-

- sait pas encore assez sa rivale. Au cours des années de

paix qui suivirent, elle ne ménagea pas les humiliations

“à la France. La Chambre de commerce de Dunkerque

consigne sur son registre secret l’écho des violences

subies sur les bancs de Terre-Neuve par les pêcheurs français (1). Et ces insultes se répètent sur toutes les

mers et sous toutes les formes. Elles ont pour seul résultat de surexciter le sentiment national. L'opinion

“accueille avec un intérêt passionné la nouvelle de l’insurrection des colonies anglaises d'Amérique.

Le gouvernement français entend cette fois ne plus être pris pour dupe ; il surveille attentivement les ar-

mements de: l’'Amirauté britannique dont il connaît intention de confisquer tout navire venant de la

. (1) Letiré datée de Portsmouth, 11 août 1765, Chambre de commerce, Reg. secret, 1. 136.

Nouvelle-Angleterre à Dunkerque. Soucieux cependant d’observer une stricte neutralité, il interdit l’exportation des armes et munitions à destination de l’'Amérique. L’ambassadeur lord Stormont, convaincu que l'interdiction est mal observée, en solhcite à plusieurs reprises le renouvellement. Le jour où 1l mamiteste le désir de la voir étendue à toute exportation de ces objets pour une destination quelconque, il essuie un refus catégorique.

Intendants et commussaires de la Marme savent à quoi s’en tenir : s’1l convient de marquer de la complaisance au gouvernement anglais, disent leurs instructions, € 1l convient également de favoriser notre commerce et d’y mettre dans le fait le moins d’obstacles réels qu'il sera possible ». Et Beaumarchais … reçoit secrètement 1.000.000 du gouvernement français et autant du gouvernement espagnol, Hs passer des armes en Amérique (1).

Les vaisseaux de guerre arrêtent ces nn plus efficacement que la diplomatie, et leur action dépasse même le but. Ils croisent au large d'Ouessant, et s’enquièrent auprès des capitaines dont 1ls visitent les navires, de ce qui se passe dans les ports français. Un vaisseau de soixante-dix canons s’installe dans le. golfe de Gascogne : le comte de Grasse a pour mission dans les mêmes parages de protéger, même par la. force, les navires étrangers poursuivis jusque dans les eaux françaises. Deux navires de guerre anglais” mouillent en rade de Dunkerque ; ils tirent à boulet.

(1) Arch. Mar. Dunk., Reg. de corresp., 6,7, Septembre Novembre 1775. —— Doniol, Hist. de la par ticipation de la France à l'établissement des Etats- Unis, Paris, 1886, 2 vol. in-4, TI, p. 96. — L. de Loménie, Beaumarchais et son temps, Paris, 1858, 2 vol. in-8, IT, pp. 109-111, 117, 151.

- sur un bâtiment anglais qui entre au port sans avoir immédiatement obtempéré à l’ordre de subir la visite. … En même temps, l’Amirauté britannique propose au Parlement un bill en faveur de la course : menace * directe à la marine marchande française. Vergennes s’en explique avec lord Stormont, qui répond par des …faux-fuyants. En Amérique, le Congrès de Phila- ….delphie organise la course le 3 avril 1776, et délivre «des lettres de marque. Les corsaires américains opèrent bientôt dans les eaux européennes, et soulèvent dans les ports de France une série d'incidents (1). Au printemps de 1777, un capitaine américain, Gustavus Cunningham, se promenait sur le quai de Dunkerque : 1l s'était signalé l’année précédente en battant avec la Lady Washington quatre barges an- “claises qui l’attaquaient (juin 1776), et en enlevant “au large de Boston une cargaison très riche. Amarré “au même quai se trouve au même moment un lougre “dé construction anglaise, l’Amiral-Pocock, capitaine “Robert Murdoch. Moyennant 500 louis d’or (12.000 li- …vres), Murdoch vend son lougre à un nommé Beach. “(17 avril). Après quoi, avec toutes les apparences d’un “honnête contrebandier, le lougre prend la mer. Sitôt k au large, 1l s'appelle la Surprise ; 11 a pour capitaine -Gustavus Cunningham, dûment nanti d’une commis- “Sion régulière du Congrès américain, avec Beach pour “second. Le 2 mai, devant l’embouchure de la Meuse, “il amarine le Prince-d'Orange, paquebot d'Harwich à Hellevoetsluys, et le brick le Joseph. Cunningham

(1) Arch. Mar. Dunk., Reg. de corresp., 7, 22 novembre 1776. — Grefte “du Trib. de Commerce, liasse 00, 12 et 26 mai 1777. — Edgard-Stanton “Maclay, À history of American privateers, Londres, 1900, in-8, pp. 132, “218. — Lacour-Gayet, La marine militaire sous Louis XVI, p. 87, 88,— “Doniol, Hist. de la participation... 11, 79, 130,

conduit ses prises à Dunkerque : en rade, deux caïches anglaises l’abordent intentionnellement, de manière à jé causer des avaries.

Sauf le cas de force majeure, les prises faites sur. une puissance amie par un corsaire étranger ne sont. autorisées à rester que vingt-quatre heures dans les” ports français (Ordonnance de la Marine, livre IT, titre IX, article 14). Cunningham se hâte de solh-. citer l'examen de ses navires par les officiers d’Ant-. rauté, qui concluent au radoub du corsaire et au dé-. sarmement des prises (9 mai).

Le capitaine du Joseph est allé déposer une protestation aux mains de son consul à Ostende. Une conversation diplomatique s’engage : Cunningham, Beach, leur équipage sont arrêtés, leur corsaire saisi, leurs prises relaxées. André Frazer, le commissaire anglais. établhl à Dunkerque par le dernier traité de paix, a pris l'affaire en mains. D’autres influences déterminent Sartine, ministre de la Marime, à signer le 16 juin. l’ordre d’élargissement immédiat de Cunningham ef de ses gens.

L'aventure, fort embarrassante pour le gouverne-« ment français, menace de se renouveler. Il fait refuser les lettres de mer à un petit bâtiment suspect (8 mai). Il reçoit l'avis que deux cotres venus d’Angle… terre doivent charger des munitions et des passagers américains qui, une fois en mer, leur composeront un équipage de course. Il veut que le commissaire d’Anglemont en empêche la sortie. Ces cotres se nomment la Surprise et le Lévrier, le premier si excellent voihér, que le ministre a un moment l’idée de l’acheter pour le roi. Dix-sept matelots sont levés à Calais pour

l’équipér, quand on apprend qu’un frlandais, Webb,

l’a vendu à la veuve Dominique Morel, armateur au port de Dunkerque. En même temps, un nommé Hodge vend le Lévrier à un Anglais, Richard Allen. La première vente paraît suspecte à l’Amirauté qui refuse toutes expéditions ; la seconde semble normale : le Lévrier, armateur William Hodge, a ses lettres pour Bergen. L’Amirauté le laisse sortir ; par prudence, elle exige du vendeur et de l'acheteur une caution garantissant que le navire ne fera pas la course et n’a à son bord aucun Français.

En rade, deux navires de guerre anglais, le senau le Speedwell et le cotre le Wils guettent la sortie du Lévrier. Deux de leurs ofliciers osent débarquer, sous prétexte de rafraîchissements à acheter, en réalité pour s'informer du navire suspect. Ils comptent le saisir dès qu'il quittera le port, et le brûler. Mais le Lévrier leur ghisse entre les doigts, pour devenir, une fois en mer, la Revanche, capitaine Gustavus Cunningham. Il s'empare de plusieurs navires anglais : sur l’un, bientôt repris, on découvre seize Français. Plus tard, Cunningham déclarera que ce sont des volontaires embarqués la nuit à son bord, à son insu, pas marins du tout, gênant la manœuvre et consommant ses vivres ; ce pourquoi il saisit la première occasion de s'en débarrasser. Il jurera que n1 directement, n1 indirectement, aucun Dunkerquois n’avait d’intérêt dans son armement.

Un dogre flamand ayant signalé que la ARevanche semblait faire route pour France avec deux prises, Sartine expédie Pordre de l’arrêter. Mais Cunningham se garde d'aborder dans un port français ; il entre à Bilbao où il se rencontre avec Hodge, son armateur, et de là s’en va prudemment faire sa déclaration en

Amérique ; on n’a plus de ses nouvelles qu’en 1781, lorsqu'on lui réclame les parts de prises de ses volon-« taires français, toujours emprisonnés en Angleterre. « Quant à Hodge, le roi le fait arrêter et mettre à la” Bastille.

Cette affaire soulève en Angleterre une émotion intense. On voit dans la présence de Français sur un corsaire américain la preuve de la connivence du gou-… vernement de Louis XVI avec le Congrès. Les Amé-« ricains ne demandent que cela. Dès février 1776, Lee, député secret des colonies à Londres, pressait Beau- … marchais d’obtenir du roi des secours pour les insurgents ; il offrait en échange un traité de commerce et promettait de protéger les colonies françaises d'Amérique. Il précise : en cas de refus, les corsaires américains conduiront leurs prises dans les ports français, pour forcer le gouvernement à prendre position. Si ces corsaires sont bien accueillis, la rupture devient certaine avec l’Angleterre; dans le cas con-… traire, le Congrès accepterait la paix et joindrait ses” forces à celles des Anglais pour tomber sur les colonies françaises. Beaumarchais transmet au roi les. termes de ce dilemme. Louis XVI ne veut pas la guerre : il ne pourra l’éviter (1).

« Le peuple américain, si enflammé pour sa liberté, = écoute la politique lorsqu'il s’agit de celle des autres », + écrit Moreau-de-Saint-Méry (2) qui le connaissait

(1) Greffe Trib. de Commerce, liasses 00; Rapports de guerre, 1779-n 1782, £. 167. — Arch. Mar. Dunk., Reg. de corresp., 7 mai-septembre 1777. — Doniol, Hist. de la participation, II, 497, 498. — Maclay, À history, of american privateers, p. 72. — Loménie, Beaumarchais et son temps, « II, 101-104. ÿ

(2) Voyage aux Etats-Unis (1796-1798), publ. par Stewart L. Mims, Newhaven, London, 1913, in-8.

AE ù 5 4 0 J À À GUERRE D AMÉRIQUE, LËS PRÉLIMINAIRES FT

bien. Cette différence de la théorie à la pratique se retrouve en matière de course. Benjamin Franklin proclame philosophiquement qu'il faut excepter de la “puerre les agriculteurs et les pêcheurs, les vaisseaux marchands non armés, les artisans et manufacturiers des villes ouvertes. « Pourquoi, s’écrie-t-1l, ne proscrirait-on pas pour Jamais cet usage odieux des corsaires, reste de l’ancienne piraterie, qui peut enrichir quelques armateurs avides et peu scrupuleux? » Les corsaires se multiplient, le nombre des vaisseaux diminue ; le capital engagé dépasse la valeur des prises. La patrie se prive du travail des hommes em- » barqués sur les corsaires, dont une partie est destinée aux prisons de l’ennemi. Les armateurs acquièrent rapidement de grandes richesses, se livrent à dé folles dépenses, et se ruinent. Les primes d'assurances s'élèvent, impôt pesant sur tous, «ce qui est immoral sous tous les rapports ». Franklin obtiendra la première “prohibition de la course insérée dans un instrument “diplomatique, le traité de la Prusse et des États-Unis en 4785, et l’Assemblée Législative donnera dans le » piège assez grossier de ses sophismes (1).

Aussi ne lit-on pas sans agrément cette lettre écrite -de Paris, le 26 mai 1777, par le doux philosophe, au Comité des Affaires extérieures à Philadelphie « Sans aucun doute, deux ou trois frégates envoyées dans la mer du Nord avec quelques bâtiments légers et rapides pourront intercepter presque tout le com- “merce de la Baltique et du Nord, et faire des prises. “Une frégate suflirait à détruire toutes les pêcheries du Groenland et les navires revenant de la baie d’Hud-

(1) Citations dans N. Gallois, Les Corsaires français sous la Révolution el Dire I, 1-3. .

son. » On voit combien Gomer Williams, l'historien des corsaires de Liverpool, a raison de s’en tenir à l’opinion d’un autre Américain, Jefferson, considérant la course « comme une bénédiction nationale, quand un pays comme l’Amérique est en guerre avec une nation commerçante ». :

Le Comité des Affaires extérieures et le Comité de la Marine de Philadelphie négligent complètement les opinions philosophiques de leur commissaire en Europe, pour ne s’attacher qu'aux suggestions pratiques de sa correspondance. Vergennes a recu l’assurance que le eprisal, capitaine Wickes, qui amena Franklin et son collègue Silas Deane, retourne en Amérique ; loin de là : ce navire, rallié en mer par le Lexington, capitaine Nicholson, et le cotre le Dolphin (10 canons), capitaine Johnson, contourne par deux fois l'Irlande, et ces corsaires envoient seize prises dans les ports français : la vente du butin produit un bénéfice employé utilement par les deux commissaires du Congrès pour le succès de leur mission.

Vergennes leur notifie d’avoir à cesser ce trafic, contraire à l’intention du roi qui veut respecter sa neutralité. Ils répondent au ministre : « C’est pour nous un objet d’une grande contrariété qu'un vaisseau de guerre appartenant à l’Amérique fasse, par ignorance ou par inadvertance, quelque chose qui offense Sa Majesté le moins du monde. » Et les choses continuent de ce train, en dépit des dénégations américaines et des efforts du gouvernement français.

L’ambassadeur lord Stormont multiplie ses réclamations. Le ministre lord Weymouth demande aux armateurs anglais la liste de leurs bâtiments pris et vendus, se plaint de la fréquence des armements amé-

ricains en France, et assure que plusieurs de ces corsaires ont des Français pour propriétaires. Vergennes n’en peut mais : comment empêcher la navigation masquée? « La Cour de Londres elle-même en fait l'expérience journalière. » Également impossible d’être informé ponctuellement de ces armements : et le mimstre anglais s’attire cette réplique : « [Il est d’autant plus naturel que le vicomte de Stormont en ait connaissance avant nous et plus exactement que nous, qu'il a des espions dans tous nos ports même avec une “affectation, je dirois volontiers une inconsidération, - dont nous serions fondés à nous plaindre si nous avions intérêt à masquer ce qui peut se faire chez nous. » Sartine notifie aux commandants américains qu’ils ne peuvent rester à Dunkerque, les vaisseaux anglais qui les guettent apportant une entrave au commerce. N’arrivant pas à déterminer si le cotre l’Expédition que l’on arme à Dunkerque (août 1777) doit courir contre les Anglais ou contre les Américains, le ministre l'empêche de prendre la mer. Le mois suivant, nouvelle “vente suspecte d’un navire de vingt canons, la Comtesse-de-Brionne. Vergennes déclare ces procédés into- “lérables ; il n’en aura pas moins la main forcée, comme “Lee l’avait annoncé à Beaumarchais. L'affaire de la Revanche exaspère l’opinion anglaise. Des insultes continuelles irritent à la dernière limite l’opinion “française. Vergennes parle plus ferme ; non seulement 1] refuse la restitution des prises américaines, mais 1l n'admet même pas qu’on la lui demande. Depuis le mois de mai, des navires de guerre anglais -mouillent constamment en rade de Dunkerque : la corvette l’Étourdi du chevalier Bernard de Marigny et la frégate la Danaëé du capitaine de Kergariou,

puis le Zéphir du capitaine de Bavre, y sont dé

tachés pour la protection du commerce.

Üne division anglaise de quatre navires croise dans la mer d’Irlande contre les corsaires américains ;* l’Amirauté anglaise invoque le même prétexte pour.

surveiller les ports français, intercepter les convois. et faire la police dans les eaux françaises. Le gouvernement anglais prend une mesure destinée à un plein

succès : à tous marins anglais embarqués en nombres

sur un navire américain et qui le reprennent sur les

officiers, 1l accorde les deux tiers de la valeur de la

prise, et l’exemption de la presse pendant trois ans.

Les marins anglais en profitent pour enfermer dans leurs chambres des états-maJors de navires français,

qu'ils conduisent dans un de leurs ports. L’irrécularité des sentences de confiscation prononcées par les

Amirautés anglaises motive les plaintes de la Cour de Versailles : en réponse, on promet vaguement la création à Londres d’une commission chargée de ei

ces confiscations en appel.

Au début de l’année 1778, les ports de France se. voient littéralement « boutles » par les frégates et les

corsaires anglais. Des vaisseaux en sortent enfin «pour balayer cette vermine ». Le 6 février le roi traite avec” les États-Unis ; six semaines plus tard les ambassa- : deurs sont anpsles et à Dunkerque « M. de Chaulieu. a reçu l’ordre de déclarer à M. Frazer, commissaire” anglois, que ses fonctions cessoient ». On invite less officiers de l’Amirauté à traiter « dé la manière la plus amicale » les corsaires américains. Un Règlement,

aux clauses exactement réciproques, proclame la li= berté pour les corsaires de chacune des deux nations,

de conduire leurs prises dans les ports de l’autre, et

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