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à leur portée. Mais les corsaires agissent avec plus d’eflicacité ; à Dantzig notamment, le maréchal Soult favorise les armements en course. Les capitaines J.-B. Klimrath, A. Tricon, Ch. Fouchereau et Desmolands se font remarquer par leur activité. Le dernier, en particulier, reçoit du maréchal de fréquentes missions ; 1l doit notamment protéger l'embouchure. de l’Oder et éclairer les attérages des ports de Poméranie, Son navire, le T'ülsitt, a pour armateurs Emmery et Vanhée. En une seule croisière, 1l fait sept prises qui rapportent 2.337.624 francs 41. Soult, l’un des principaux initiateurs de l'érection de la Colonne de la Grande Armée à Boulogne-sur-Mer, impose une contribution aux corsaires de Dantzi#pour contribuer aux frais du monument : pour sa fructueuse croisière, Desmolands est imposé de 176.930 francs 41, qu'il verse aux mains du consul Massias (1).
Et en dépit des circonstances défavorables, la course élève à Dunkerque de nouvelles fortunes.
Les moyens d’action des capitaines sont moindres : leur bravoure et leurs qualités nautiques n’ont pas diminué. Leurs exploits, presque toujours individuels, se répètent, et répètent ceux de leurs prédécesseurs, Plucket a conté les siens avec exactitude et pittoresque dans ses Mémoires. Les états de service de Cornil Delattre (2) se résument ainsi : après avoir coopéré à la capture de soixante-quinze navires pendant la guerre d'Amérique, ilen prend lui-même soixante-cinq de 1793 à 1805, et ramène 675 prisonniers, 260 canons, 124 pierriers, 212 espingoles, 524 fusils ; le produit brut
(1) Arch. Nat., Marine, BB 818 f. 4-89, 835, 355 f. 9, 856 f, 153-173, FF? 29.
(2) Son portrait dans Foucart et Finot, La Défense nationale... IT, 768.
de ses prises atteint près de 7.000.000. Proposé pour la Légion d'honneur par le capitaine de vaisseau Meyne én 1 805, il meurt en mer l’année suivante sur le Chas-
seur ; son second, Benjamin Olivier, ramène son corps :
à Amsterdam. Delattre n’avait que quarante et un ans.
Étienne-Jean Blanckeman, né le 23 décembre 1772, décoré de la Légion d'honneur en 1805, est mis à prix 1.000 guinées par les Anglais. Le produit net de ses prises liquidées à Dunkerque de brumaire an VIT à ventôse an XIL atteint 1.500.000 francs. Fait prisonnier le 16 novembre 1806, il subit une épouvantable captivité jusqu’en 1814. À la paix, plusieurs de ses compatriotes vont le chercher en Angleterre, et le ramènent enstriomphe à Dunkerque, Mais sa santé est ruinée ; 1l meurt le 4 décembre 1822.
Pour les autrés 1l faut se contenter de citer les noms : J.-B. Correnwinder, Morancourt, Mathieu Janssen, Gaspar Malo dont une course de six semaines (13 janvier-1®7 mars 1808) produit net 1.014.360 fr. 24, J.-F. Leclerc, Allemès, Terragno, Vandezande, Swardroff, etc.
Le dernier corsaire armé à Dunkerque, la goëlette la Sophie (104 tonneaux, 14 canons, 54 hommes), est commandé par un capitaine de vingt-quatre ans, Joseph-Marie Bart, qui a déjà deux ans de grade, et a fait plus de 500. 000 franes de prises, lorsque la pa arrête ce beau début de carrière (1).
(1) Mémoire de Réant-Devries contre Blanckeman, in-4, p. 17. — Article de Joseph Derieux dans Feuilles d'Histoire, 1° juin 1910, p. 533. — Foucart et Finot, La Défense Nationale, IT, pp. 750-775 qui utihsent les
récits puisés par Napoléon Gallois dans le Moniteur. — C.-B. Norman, The Corsairs of France, Londres, 1887, in-8, n’est guère exact que lorsqu'il
reproduit des pièces officielles. Il établit qu ‘avant la paix d'Amiens,
407 prises anglaises furent vendues à Dunkerque, p. 189. Il consacre un chapitre à Léveillé, qu'il donne comme étant de Dunkerque, et qui est de Cherbourg.
La convention du 23 avril 1814 met fin aux hostilités et à la course. Le nouveau préfet maritime du 1€T arrondissement, Le Coat de Saint-Haouen, arrête la sortie des corsaires et les armements (28 avril). L'ordre suit, le 23 mai, d'observer la plus stricte neutraité entre les Anglais et les Américains, en guerre depuis 1812 (1). Le Transport Office renvoie en France vingt mille prisonniers : un convoi d’un mullier débarque à Dunkerque en mai 1814. En juillet, le cotre anglais, lAtalante, vient à Dunkerque chercher les prisonniers anglais «s’il y en à ». On croit plus volontiers qu’il vient observerles armements qui s’y font (2).
La population dunkerquoise accueille avec satisfaction la chute de Napoléon (3). Là, «les marins sont mauvais », écrivait l’empereur : son autorité n’eut pas de prises ur cette population composite dont la nature et l'humeur ne varièrent pas depuis le xvi° siècle. Depuis l’inscription aux rôles des elasses, beaucoup d'étrangers désertèrent la ville. La population qui avait atteint le chiffre de 30.000 habitants en 1790,
(1) En l'an IV, Truguet a fait retenir tous les navires américains venant d'Angleterre ; leurs capitaines favorisaient la rentrée des émigrés ; et les Anglais avaient fabriqué quantité de fausses lettres de mer américaines. L’attitude de Napoléon à l'égard des Américains varie suivant les circonstances politiques.
(2) Arch. Nat., Marine, BB4 387 Î. 187.
(3) Lhermite au ministre, 3 décembre 1815, dans Bullet. Union Faul-
tconnier, 1899, IT, 84-156,
tombe à 20.000 en 1801 pour remonter à 23.845 en 1805 et se tenir à ce chiffre. La guerre, les embargos, le. blocus continental n’ont pas permis au commerce de compenser la décadence de la course. À la rupture de la paix d'Amiens, le sous-préfet de Bergues écrit au maire de Dunkerque ces lignes imprévues : « Vous avez | eu l’attention, citoyen maire, de m’informer que le pré- « fet maritime avait recu l’ordre de délivrer des lettres de marque et de favoriser la course. Je partage bien” sincèrement la consternation que cette nouvelle a répandue dans le commerce » (5 prairial an XD).4 Jadis, la délivrance des lettres de marque était” attendue avec impatience, et accueillie avec enthou-« siasme.
Les derniers corsaires désarmés, les liquidations se débrouillent lentement au tribunal de Commerce. À Flessingue le 17 avril, à Hambourg le 18 mai 1814, le contre-amiral Baudin et le contre-amiral Lhermite« notifient aux hommes placés sous leurs ordres les événements de France, hissent le pavillon blanc sur lesM bâtiments des flottilles, et font prêter serment de fidélité à Louis-Stanislas-Xavier. Au Texel, dès! Ie mois de février, les officiers hollandais commandant" les canonnières de la division navale ont livré à l'ennemi et ont enfermé l’anural Verhuell au fort Lasalle. En mai, on voit entrer à Dunkerque quinze canonnières venues d’Ostende pour être désarmées M Vingt-huit autres petits bâtiments n’ont pu venir par suite de la désertion des équipages ; la populacen en profite une belle nuit pour piller tout ce qu’elle trouve à bord. à 7 Les armements en course de la Baltique et de la mer du Nord ne pouvant plus être liquidés à Ham"
bourg, les dossiers de leurs procédures échouent à Dunkerque « comme le plus à proximité ». L’amiral Lhermite a frété pour venir de Hambourg un navire de commerce ; 1l y a embarqué les archives de l’administration et de la préfecture, pièces de comptabilité, hquidations des prises faites par Les divisions de canonnières.
Au tribunal de Commerce, la guerre continue à coups de papier timbré. Un procès est engagé depuis 1800 entre les propriétaires d’un navire anglais et Degravier-Verquere, les armateurs du. Clairvoyant, capitaine Sparrow-Swas. Les premiers s’obstinent à vouloir que le corsaire ait pris leur navire; les seconds leur offrent de l’argent pour ne pas se considérer comme capturés. Les papiers du navire anglais sont truqués de telle sorte que, la prise une fois invalidée, les capteurs sont passibles de dommages-intérêts infiniment supérieurs à la valeur réelle de la prise et de son chargement. La course du Clairvoyant n’est liquidée qu’en 1823.
Un autre procès sensationnel est soutenu par Blanckeman, à son retour de captivité, contre ses armateurs, Réant-Devries. Suivant la coutume, capitaine et armateurs sont associés dans une série d’opérations dé course et de commerce. Suivant la coutume aussi, le compte de débit de Blanckeman, durant sa captivité, s’enfle démesurément sur les livres de Réant. Le capitaine réclame 400.000 franes : sur le premier examen des pièces, le tribunal lui alloue une provision de 100.000 francs.
Les principaux intéressés meurent, la procédure suit son cours, et les héritiers en voient quelquefois la solution, qui généralement les ruine. Le calme dé-
finitif ne se fait que longtemps après l’avènement du roi-citoyen (1).
Alors, dans les greniers du greffe, la poussière s’accumula, molécule à molécule, sur cette paperasserie jaunissante dont l’encre pâlissait peu à peu, dermer vestige d’une vie intensément ardente., Un à un, les survivants de l’épopée s’éteignirent, quelques-uns chargés d’ans autant que de gloire. Nous avons pu connaître des hommes qui leur ont parlé. Seconde à seconde, le temps laissa tomber l’oubli ou sema les germes de légende sur ces noms qui se lisent encore aux pierres des églises et des cimetières, à Cadix, à Yarmouth, à Flessingue, à Amsterdam, et dans combien d’autres ports jusqu’à ceux des îles d'Amérique, et dans l’antique vaisseau de l’église Saint-Éloi qui ensevelit tant de gloires, cependant que les eaux profondes bercent le sommeil éternel des braves frappés en pleine lutte, et qui n’ont pas connu d’autre tombe.
(1) Arch. Nat., Marine, BB 376 f. 12, 126, 133, FF? 29, — Arch. Dép. du Nord, L 2.109,3. — Greffe du ‘Frib. de commerce, Copies de lettres, 2, F. 95 ; dossiers de liquidations. — Arch. Com. Dunk., 828. — Chambre de commerce, ms. Diot l'aîné, p. 287. — Arch. Torris. — Arch. Mar. Dunk.,
Lettres, 1814. — Factums Réant contre Blanckeman, et Blanckeman contre Réant. — Feuille d'annonces, passim. — Plucket, Mémoires, passin. — Mancel, L’Arsenal de la Marine…., p. 361. — Henri Malo, Les
Corsaires américains à Dunkerque, in fine.