II. G
de ralliement dans l'obscurité. Il avait été convenu qu'aussitôt qu'ils auraient abordé l'ennemi, d'autres troupes sortiraient par diverses portes à un signal de l'artillerie de Marino Orsini, qui commandait le même bastion. Malatesla s'était réservé de sonner la retraite lorsqu'il le jugerait à propos.
La garde du colonel Sciarra Colonna , assaillie à l'improviste à Sainte -Marguerite, prit la fuite en désordre après une courte résistance. Les Florentins poursuivant leurs avantages en poussant des cris de victoire , firent bientôt lever en armes le camp tout entier. Le prince et les autres capitaines couraient çà et là pour faire tête et rallier les fuyards. Orsini jugea alors qu'il était temps de donner le signal; et, aux détonations de deux grosses pièces d'artillerie, les troupes, qui n'attendaient que ce moment, se précipitèrent hors des portes et assaillirent à leur tour le camp avec fureur. Déjà le prince avait perdu la tête; ne sachant de quel côté faire face à l'ennemi , il ne songeait plus qu'à se précipiter au plus fort de la mêlée avec le désespoir d'un général longtemps heureux qui croit sa défaite inévitable.
Déjà les vieilles bandes alleajandes et espagnoles, pressées avec une ardeur toujours croissante, allaient se débander , lorsque Malatcsta , se voyant sur le point de perdre en un instant le fruit de sa longue trahison, fit sonner le rappel.
Ces braves et généreux citoyens s'arrêtèrent en frémissant. Un grand nombre frappait encore après le signal de la retraite ; mais il fallut enfin obéir en abandonnant la victoire.
Bien qu'infructueux, ce glorieux combat remplit
— sales assiégés d'une nojivelle ardeur, surtout du désir de renouveler leurs attaques, et Malatesta dut songer sérieusement au moyen de prévenir la défaite de l'armée impériale.
On ne saurait imaginer par combien de prétextes, par combien de ruses et de manèges il sut réussir dans son plan infernal. La milice n'obtint plus la permission d'aller combattre, ou quand on ne put la lui refuser, le traître avait pris ses mesures pour qu'elle s'épuisât en vains efforts, jusqu'à ce que la famine, le fer des ennemis, la peste eussent réduit les assiégés au point où il les voulait, afin de pouvoir livrer la ville sans coup férir.
Il est difficile de comprendre comment les Florentins ne s'aperçurent pas qu'ils étaient trahis. Mais l'histoire des peuples n'est-elle pas remplie de pareils exemples ?
A l'époque des nouvelles élections , Carduccio fut remplacé par Girolami. Ce fut le dernier gonfalonier de la république.
L'espérance de secours de la part des confédérés devint de plus en plus incertaine, et s'évanouit tout à fait. François I" s'excusa de ne pas venir en aide aux Florentins sur ce qu'il devait songer, avant tout, à délivrer ses enfants restés en otage en Espagne, et abandonna ainsi les plus anciens et les plus fidèles alliés que la France eût alors en Italie. En conséquence, il écrivit à son lieutenant, Stefano Colonna, de quitter Florence et rappela son ambassadeur.
Fatale destinée pour l'Italie d'être toujours victime de la politique étrangère ! Mais cette fois , l'on n'eut
pns besoin de passer les Alpes pour trouver l'exemple d'un abandon égoïste.
Les Vénitiens , foulant aux pieds les engagements et les conventions de la ligue, firent seuls leur paix avec Charles-Quint. Lorsque la nouvelle en parvint à Florence, les citoyens, soulevés en masse, s'écrièrent par les rues et sur les places publiques : La loro essere stata lealtà veneziana (1).
Cependant les nouveaux coups dont la fortune accablait les Florentins d'une manière si inattendue, loin de refroidir leur courage, ajoutèrent à leur résolution l'élan de l'indignation et du noble orgueil de suffire seuls pour se défendre contre tant d'ennemis.
L'extrême danger inspira des décisions extrêmes, quelquefois injustes. Tel fut entre autres le décret de confiscation des biens des Palleschi.
On créa cinq magistrats, nommés syndics des rebelles, et l'on promulga une loi dont il serait trop long de rapporter les articles, mais qui décrétait la confiscation des biens des Palleschi, en autorisait la vente et forçait même les citoyens à en ftiire l'acquisition lorsqu'il ne se présentait pas d'acquéreurs volontaires. Cette loi avait un effet rétroactif sur les biens dont la vente antérieure pouvait paraître simulée. Loi barbare sans doute; mais devant la juslice de Dieu, qui paraîtra le plus coupable : du pape qui voulait la ruine de Florence, ou des Florentins qui, réduits au désespoir, n'avaient d'autre alternative que de prendre des mesures violentes ou de périr?
Cette ressource ne suiïisant pas encore aux frais
(1) C'est bien là la foi vénitienne. {Paroles de l'historien Varchi.)
toujours croissants delà guerre, on dut bientôt mettre la main sur l'or et sur l'argent des églises. Les particuliers s'empressèrent de livrer leur vaisselle; les femmes portèrent à la monnaie leurs colliers, leurs bracelets, leurs bijoux de toute espèce, et l'on frappa de nouvelles pièces de la valeur d'un demi-ducat, portant le lys et les lettres S. P. Q. F. (1), et sur le revers : Jésus ^ rex noster et Deiis noster.
L'on peut croire que dans cet élan généreux de tous les citoyens, Niccolô ne resta pas le dernier. Il donna jusqu'à la petite urne d'argent qui contenait les cendres de Savonarola !
Ensuite , pour enflammer davantage encore les masses et leur faire paraître plus léger le poids de tant de sacrifices, on excita l'enthousiasme par tous les encouragements et toules les pompes delà religion. Les moines de Saint-Marc, le père Zacharieet le père Benedetto surtout déployèrent le plus grand zèle à l'exemple et suivant l'esprit de Savonarola. Leurs paroles, pleines d'énergie et d'inspiration, contribuèrent puissamment à soutenir le courage et la constance du peuple de Florence. L'histoire nous dit que le père Zacharie, en pérorant un jour dans le conseil après une harangue animée, fit paraître tout à coup un étendard sur lequel était représenté le Christ victorieux avec un grand nombre d'ennemis abattus à ses pieds; puis, en le présentant au gonfalonier, il finit en prononçant les paroles miraculeuses entendues autrefois par Constantin et qui lui prédisaient la victoire.
(1) Senatus populusque florentinus.
L'enthousiasme que ces moyens produisaient chez des hommes enflammés déjà par la passion de la liberté et de la gloire, se manifestait non seulement dans les occasions où tous allaient combattre, mais souvent même dans d'audacieux exploits.
Un soldat s'apercevant un jour que les ennemis faisaient mauvaise garde sur l'une de leurs tranchées, partit seul des remparts. Parvenu sur le terre-plein de l'ouvrage ennemi , il réussit à enlever le drapeau qui y était planté au point le plus élevé, et put ensuite, à travers les balles, le rapporter au milieu de ses camarades.
L'esprit des paladins de l'Arioste reparaissait dans les deux partis et engendrait des défis et des duels accompagnés de toutes les pompeuses formalités de la chevalerie. Par un trompette venu du camp, un gentilhomme espagnol fit offrir aux assiégés le combat à cheval. Le capitaine Primo de Sienne accepta le cartel.
A la rencontre, ce dernier brisa sa lance sur la cuirasse de son adversaire et le blessa légèrement sous le bras d'un éclat du tronçon qui lui était resté à la main. L'Espagnol atteignit l'arçon de son ennemi et le traversa, bien qu'il fût doublé de fer. Toutefois, n'ayant point blessé le capitaine florentin, et d'ailleurs ayant, dans le choc, laissé échapper sa lance, il fut jugé qu'il avait été vaincu.
Mais le duel de Lodovico Martelli et de Giovanni Bandini fut plus sérieux. Varchi nous le raconte dans ses moindres détails; et, si nous n'étions arrêtés par la longueur du récit, et, avouons-le, par la crainte de paraître vouloir grossir ce volume de choses déjà
publiées, nous transcririons ici la description du célèbre historien.
Cependant le fait peut se résumer en peu de mots. Les deux jeunes gens que nous venons de nommer avaient été rivaux dans leur amour pour Mariette de Ricci, mariée à Benintendi et qui paraissait préférer Bandini.
Ce dernier se trouvait alors dans le camp des impériaux. Son rival lui envoya un cartel en le qualifiant de traître. Bandini voulut se justifier en disant qu'il n'avait quitté la ville que pour aller visiter ses amis et non pour combattre contre Florence. L'excuse n'ayant pas été admise par son adversaire , il fut décidé qu'on en viendrait à l'épreuve du combat ; et Bandini, pour se laver de la réputation qu'on lui faisait d'être plus adroit que brave, choisit l'épée et le poignard sans autre arme défensive qu'un gantelet à la main droite.
Dante de Castiglione se joignit à Martelli comme second; Bertino Aldovrandi assista Bandini.
Le duel eut lieu à Baroncelli , à l'endroit où est aujourd'hui la villa Impériale. Dante tua Bertino d'un coup de pointe dans la bouche. Bandini blessa son adversaire au front. Le sang offusca les yeux du blessé qui dut se rendre; on le transporta à Florence, où il mourut de dépit (1).
Les Florentins persévéraient plus que jamais dans leurs projets d'attaque contre le camp; tandis que
(1) A quelques milles de Florence , à droite de la route de Prato, on voit encore dans le vieux château de Castiglione, changé aujourd'hui en ferme, une peinture à fresque fort bien conservée et qui représente ce duel célèbre. (Note du traducteur.)
Malatesla, ne pouvant pas toujours modérer l'ardeur des assiégés, faisait en sorte du moins de diriger leurs attaques sur les points où, sans possibilité de succès, ils étaient exposés à être le plus maltraités.
Ottaviano Signorelli, en dépit du mauvais vouloir du capitaine-général, sortit de la porte San Pier Gatolini, à la tête des meilleures troupes de la place, pour aller assaillir les retranchements du mont Uliveto , défendus par Brancone avec l'élite de l'infanterie espagnole. En même temps, Bartolomeo del Monte et Ilidolfo d'Assises dirigeaient, par la porte San Friano, une autre attaque sur les derrières de l'ennemi. La milice florentine se comporta vaillamment encore dans cette rencontre; après avoir tué le capitaine espagnol , peu s'en fallut qu'elle ne mît en déroule les plus braves soldats qui fussent alors en Europe. Mais des renforts de troupes fraîches arrivaient à chaque instant aux Espagnols, et la milice dut enfin battre en retraite en laissant un grand nombre de morts sur le champ de bataille, entreautres, un des fds de Machiavel.
Le mauvais succès de cette dernière expédition servit de prétexte à Malalesta pour justifier son opposition aux projets de sortie contre l'ennemi, mais il ne suffit pas pour faire ouvrir les yeux aux Florentins sur la conduite du traître qui les commandait. Loin de là, Malatesta ayant témoigné le désir d'obtenir le grade de capitaine-général des troupes étrangères, dont il avait jusque-là rempli la charge sans en avoir le titre, le gouvernement se décida à le lui accorder sur le refus de Stefano Colonna d'accepter cette même dignité.
En présence donc de tout le peuple réuni sur la place et du gonfalonier entouré des membres du gouvernement sur le balcon du palais, on donna solennellement à Malatesta le bâton de capitaine-général. Le Marzocco (1), placé à la porte du palais, avait été couvert de guirlandes en signe de réjouissance, avec une couronne d'or sur la tète. Le traître-modèle, ainsi que Butini nomme Malatesta , couvert de riches habits et une médaille à sa toque, sur laquelle était gravé le mot liberté, fit un long discours pour remercier le peuple et pour déclarer qu'il était prêt à donner sa vie pour la liberté de Florence. Sa harangue fut accompagnée des formules usitées de serments et de promesses qui ont trompé de tout temps et tromperont toujours la multitude.
Tandis que Malatesta recevait de pareils honneurs en conduisant les Florentins sous la hache, on poursuivait sans merci d'autres traîtres de plus bas étage; car il arrive ordinairement que les scélérats subalternes portent la peine que leurs chefs savent éviter avec plus d'adresse.
On mit à prix la tête de quelques officiers qui avaient déserté avec leurs soldats. On suspendit par un pied , aux potences élevées sur le bastion de San Miniato, en vue des ennemis, leurs effigies imitées en chiffons et portant au cou un écriteau en lettres d'enseigne , sur lequel on lisait leurs noms accompagnés desépithètes de déserteur, de voleur et de traître.
Andréa del Sarto en a fait le sujet d'une peinture à fresque sur la façade de la Bourse de la rue Con-
(1) Lion de granit. C'était l'emblème de la république.
dolta; plus lard, il laissa courir le bruit que c'était l'ouvrage de Bernard del Buda , son élève, afin de ne pas se faire la réputation de peintre de pendus.
Un religieux de Saint-François, Victor Franceschi, surnommé frère Rigolo, fut étranglé pour avoir encloué des canons; Laurent Soderini, convaincu d'être l'espion de Baccio Valori, subit le même supplice.
Mais la famine allait toujours croissant malgré les soins et les efforts des recteurs. Après avoir consommé durant les premiers mois le blé et les autres céréales, il fallut moudre les légumes secs, et bien heureux ceux qui pouvaient s'en procurer!
Pour donner une idée du prix où étaient montés les aliments de première nécessité, il suffira de dire que la chair des chevaux tués dans les escarmouches se vendait deux grossoni (1) la livre, la viande d'âne un carlin, un chat quarante sous, un rat douze sous, et cette dernière espèce avait presque disparu lorsque le siège fut terminé.
D'abord , on s'était procuré des vivres sans trop de difficullés; car les paysans des environs, attirés par l'appât du bénéfice, ne manquaient pas d'apporter chaque jour leurs provisions à la ville par les portes du côté de Ficsole, qui restèrent libres pendant plusieurs mois. Mais le corps d'Allemands qui vint ensuite occuper San Donato , intercepta tellement les communications, et fit subir de si horribles tortures aux paysans surpris portant des vivres à Florence, que
(1) Le grosione vaut à peu prés 30 centimes. C'était ud prix énorme pour l'époque.
bientôt il ne s'en trouva plus qui voulussent en courir le risque. Bentivoglio, qui était au camp des impériaux, décrit dans sa seconde satire l'atroce supplice d'un jeune garçon qui fut pris conduisant à Florence un âne chargé d'avoine et de foin. Les Espagnols, après l'avoir mutilé honteusement, le mirent à la broche et le firent rôtir tout vif, et à petit feu, en le lardant comme on fait du gibier.
Cependant, l'horrible famine elle-même ne pouvait encore abattre le courage des Florentins; et, ce qu'ils apprenaient chaque jour des fréquentes et heureuses expéditions du commissaire Ferrucio, les fortifiait plus que jamais dans la détermination de se défendre.
Ferruccio s'était emparé de San Miniato, ainsi qu'il l'avait promis, après être monté le premier à l'assaut. La ville de Yolterra s' étant révoltée sur ces entrefaites pour se livrer au pape , il demanda au gouvernement la mission d'aller la faire rentrer dans l'obéissance; car il n'y avait pas de temps à perdre , si l'on voulait y arriver avant que le commissaire Tibaldi ne fût forcé dans la citadelle , où il s'était retiré.
Nous sommes assez heureux pour pouvoir offrir aux lecteurs la lettre même dans laquelle Ferruccio rend compte de cette expédition au gouvernement.
Au CONSEIL DES DiX DE LA GUERRE (1).
« Nous arrivâmes ici environ trois heures avant « la nuit, et nous dûmes entrer dans la forteresse à
(1) Copie extraite du qo 17 de la bibliothèque de M. le marquis Rinuccini de FioreDce.
t coups de canon. Lorsque nous eûmes tous gagné «r le bas de la redoute, je la fis escalader par l'infan- « terie, et après avoir dessellé les chevaux, je les « fis entrer un à un dans la citadelle, en donnant « l'ordre que Ton se rafraîchit à la hâte; mais on ne « trouva pas de quoi le faire; car il n'était resté « dans la place que six barils de vin et une quantité « de pain à peine suffisante pour donner une ration « de six onces à chacun, et je jure Dieu que, si je n'a- « vais pas eu la précaution de faire prendre à cha- « que homme du pain pour deux jours, de faire ap- « porter deux charges de sel , et d'amener avec moi « vingt-cinq à trente pionniers avec les outils néces- « saires pour forcer une place et une provision de « poudre fine d'arquebuse, les vainqueurs eussent « été vaincus sans combat. Lorsque ma troupe fut « un peu reposée, je la mis en bataille et je fis ou- « vrir la porte du côté de la ville. Nous donnâmes « l'assaut de trois côtés, bannières déployées ; et, sur « les trois points , je fus arrêté par des retrau- « chements ; avant de les forcer, nous perdîmes de « part et d'autre une soixantaine de nos plus bra- « ves soldats. Lorsque nous eûmes forcé cet obsta- « cle , nous nous emparâmes des remparts et de la « place de Saint-Augustin , où les ennemis s'étaient « retranchés. Ce qui nous fit le plus de mal , ce « fut d'être attaqués de trois côtés à la fois, car ils « avaient percé les maisons et pouvaient passer de « l'une à l'autre pour nous attaquer sans que nous « pussions les atteindre.
« Les forces de l'ennemi firent hésiter notre infante- « rie ; ils avaient placé à revers des retranchements
« deux petites pièces d'artillerie, dont les décharges « répétées nous firent beaucoup de mai. En voyant « ce qui se passait, je fus forcé d'oublier mon grade, « et , me couvrant d'une rondache, je frappai à coups « de poignard tous ceux qui reculaient. Finalement, «f je pus m' élancer sur cet obstacle à la tète de quel- « ques chevau-légers, chacun une pique à la main, « et soutenus de quelques hommes de ma garde. « Une fois maîtres de la barrière , nous poussâmes « en avant et nous gagnâmes la place à coups de ca- « non en faisant éprouver de grandes pertes aux en- « nemis, auxquels nous prîmes deux drapeaux. Un « de leurs capitaines fut aussi tué, et nous conti- « nuâmes à attaquer et à prendre les maisons l'une « après l'autre jusqu'à ce que nous fûmes maîtres « de tout. La nuit nous surprit, et il n'y avait plus « moyen d'aller plus loin ; les fantassins étaient d'ail- « leurs si fatigués, qu'ils ne pouvaient plus se tenir « debout. Je fis tirer sous les murs de la forteresse « l'artillerie que nous leur avions enlevée, et je plaçai « des sentinelles auprès : je confiai ensuite la garde de « la place au capitaine Camillo et à trois autres , et « nous en restâmes là jusqu'au matin d'aujourd'hui « que j'ai réuni de nouveau mes gens et les ai mis « en bataille pour donner l'assaut. Nous reconnû- « mes que durant la nuit ils avaient élevé des bas- « lions et barré les rues avec de grosses pièces d'artf tillerie; mais cela ne nous fit pas douter du suc- « ces. Découragés déjà par la perte d'une partie de « la ville , par la vue des cadavres dont les rues étaient « jonchées, et par la désertion de tous ces menus «f traîtres qui, sous la conduite de Ruberlo Acciaïolo,
« leur père à tous, étaient venus soutenir les révol- « tés, ils firent signe de vouloir parlementer. Je don- 9 nai à cet effet un sauf-conduit pour le coramis- « saire Guiducci, et pour tous ceux qui voudraient « venir me parler.
« Je leur répondis que, de gré ou de force, je « voulais la ville pour mes Seigneurs, et que je vou- ¥ lais en outre qu'on s'en remît entièrement à ma « discrétion pour le sort des habitants. Ils me de- « mandèrent deux heures pour en conférer avec le « conseil municipal , promettant de revenir avec € pleins pouvoirs. Je ne voulus accorder aucun dé- « lai, devinant qu'on cherchait à m'amuser jusqu'à « l'arrivée du secours attendu. Je ne leur donnai que « le temps de retourner à leurs retranchements , en « leur faisant comprendre que si, dans l'espace « d'une demi-heure, ils ne m'apportaient pas la « réponse que je désirais, j'essaierais de m'empa- « rer du reste par la force des armes, comme j'avais « fait jusque-là. Ils s'éloignèrent donc et revinrent « dans le temps fixé , et de plus ils amenèrent avec c eux le capitaine Borghesi, leur colonel-général, « Ils venaient se rendre et déclarer que les habitants « de Yolterra se mettaient en tout et pour tout à ma « discrétion. J'acceptai, et j'engageai ma parole de « laisser la vie sauve au commissaire et à toutes les « troupes soldées, ce qui eut lieu. Aussitôt je les fis « défiler à travers nos rangs et mettre hors de la « place : et comme Guiducci me parut, dans le temps « où nous sommes, prisonnier de trop d'importance « pour le laisser en hberté, je l'ai retenu , mais avec « la résolution de ne lui causer aucun déplaisir, vu
« qu'il a ma parole et qu'il s'est même bien conduit « à mon égard. Je prie, en conséquence, vos Sei- « gneuries de vouloir bien ratifier ce que j.e lui ai « promis, c'est-à-dire de lui laisser la vie sauve.
« Lorsque les impériaux se furent retirés, je pris « possession de la ville ; je confiai l'artillerie aux « cbevau-légers, et plaçai des gardes aux portes, « après avoir distribué les logements qui cette fois « ne furent plus dans les faubourgs. Je fis proclamer « ensuite un ordre du jour qui condamnait à la po- « tence tout citoyen sur lequel on trouverait des ar- « mes. Aujourd'hui je ferai le recensement des ar- K mes et je n'en laisserai aucune à la disposition « des habitants, dans la crainte qu'ils ne les tour- « nent encore une fois contre nous. Je vais ordon- '( ner aussi le recensement du froment dont, à ce « qu'on m'assure, l'approvisionnement est considé- « rable, ainsi que des farines et des autres céréales, « et je les ferai transporter le plus tôt possible dans la « citadelle, ainsi que tous les canons envoyés par « Andréa Doria , qui paraît l'avoir fait, exprès pour « nous rendre le change. L'artillerie prise sur Ru- « berto consiste en deux canons de soixante-dix livres « de balles et en deux couleuvrines, dont je n'ai ja- « mais vu de plus beau modèle, un demi-canon, « et un sacre, en tout six pièces avec quatre-vingts K boulets et un peu de poudre et de salpêtre. Dote main, 28, j'enverrai un parlementaire à Pome- « rance, et un autre à Monte Catini , et je vous tien-^ « drai au courant des nouveaux événements.
« Lorsque vos Seigneuries le jugeront opportun, « elles me donneront l'ordre de me diriger vers les Ma-
« remmcs pour délivrer Campîglia, Bibbona, Buli et « les environs, et nous en chasserons ces voleurs de « grand chemin qui s'y sont établis, et lorsque j'ap- « prendrai la marche de Fabrizzi sur Pise, je ne « manquerai pas d'envoyer les renforts dont je pour- « rai disposer. Je ne manquerai pas non plus d'en- € voyer un renfort à Empoli pour en assurer davan- « tage encore la possession , bien qu'il soit mainte- « nant si bien fortifié que les femmes pourraient « le défendre avec leurs quenouilles. Je n'ai rien à « ajouter que de vous renouveler ma prière de rati- « fier la parole que j'ai donnée à Guiducci, et je cf veux que ce soit là le prix de mes services.
«i5juillet1530. »
Ce fut ainsi que Volterra rentra, sous le joug de Florence; le mot jougr doit être pris dans toute son acception, car la métropole ne laissa aux vaincus ni liberté ni part aucune dans les délibérations de la république. L'injustice de Florence à l'égard de Volterra, de Pise, de Pistoja et des autres villes de sa dépendance, fut cause que dans le péril commun, au lieu de trouver des auxiliaires zélés, les Florentins ne trouvèrent que des mutins que la force seule pouvait contenir dans le devoir. Tant il est vrai que l'oppression des faibles engendre des étincelles qui couvent longtemps inaperçues, mais qui tôt ou lard éclatent en incendie et dévorent les oppresseurs.
Nous devons dire que Florence offrit alors un triste exemple de cette vérité; car la juste adnn'ralion que nous inspirent les derniers cfTorls de la répubii(jue pour sa liberté ne nous empêchera pas de rcconnaî-
tre les fautes et les erreurs qui ont contribué à sa ruine. Croirait-on que les hommes d'Etat d'alors avaient adopté la maxime : // faut tenir la ville de Pise par des forteresses et Pistoja par des divisions intestines'^ Croirait-on qu'on appelait, à Florence , raison d'état l'art cruel d'envenimer les passions de la guerre civile, comme on le fit entre les deux partis Cancellieri et Pancialici, qui couvrirent de sang la plaine et les montagnes de Pistoja ? La fin de notre récit ne prouvera que trop l'erreur des Florentins sous ce rapport, car si Ferruccio eût pu paraître sous les murs de Florence, il est probable qu'il l'eût sauvée. Mais, emporté, sous les inspirations d'une fausse politique, à la suite des projets de vengeance des Cancellieri, Ferruccio donna au prince d'Orange le temps de venir le prendre au dépourvu et de détruire son armée, comme nous le verrons dans les chapitres suivants.