II
courir à la ruine d'une aussi noble cité, il préférait demander son congé, quitter son poste et s'en aller, plutôt que de céder dans cette circonstance à la volonté du. conseil.
Stéfano Colonna , près de qui Malatesta descendit ce jour-là aux plus humbles prières, consentit à favoriser ses desseins , soit qu'il en eût reçu l'ordre du roi de France , de qui il dépendait , soit pour tout autre motif; le fait est qu'il mit aussi sa signature au bas de la protestation, qui fut immédiatement envoyée au Palais.
Il est impossible de peindre l'indignation du conseil à la lecture de l'ultimatum du capitaine-général. Sans différer d'un instant , tous les membres présents décidèrent à l'unanimité qu'on accepterait la démission de Malatesta.
Les deux commissaires Andreolo Niccolini et Francesco Zati furent chargés de porter au capitaine-général la décision du conseil ; ils se firent accompagner par le notaire Paolo de Calignano pour rédiger procèsverbal.
Le peuple, qui attendait avec impatience la fin de ces pourparlers, vit s'approcher de la grande porte du Palais trois mulets conduits par des huissiers de la Chambre ; peu après, parurent les deux commissaires ; ils montèrent en selle, et, précédés de deux massiers, traversèrent la place au milieu des murmures de la foule qui avait déjà éventé le secret de l'importante et étrange mission dont ils étaient chargés. A l'entrée de la rue Maggio ils trouvèrent les premières gardes de Malatesta qui s'ouvrirent pour leur donner passage, mais en leur faisant deviner par leurs apostrophes
brutales et leurs regards farouches l'accueil qui les attendait chez le capitaine-général. Ayant mis enfin pied à terre dans la cour, ils montèrent, et trouvèrent le traître dans sa salie d'audience; il était assis sur un fauteuil, entouré de sa garde, les traits altérés et hautains ; sans changer d'expression à l'arrivée des commissaires, il répondit à leur salut par un léger mouvement de tête.
Il fallait que les deux envoyés fussent doués d'une grande fermeté d'âme pour ne pas perdre contenance en se voyant à la merci de nombreux sicaires aux figures sinistres et en réfléchissant à la nature du message qu'ils apportaient. Niccolini, déployant le décret , en commença la lecture à haute voix.
Il avait à peine prononcé quelques mots, que Malatesta se levant furieux se précipita sur lui et le perça de plusieurs coups de poignard : il l'eût achevé, si ses gardes eux-mêmes, effrayés de l'énormité de l'attentat, ou plutôt, en redoutant les conséquences, ne l'eussent arraché de ses mains. Le bras affaibli du traître avait porté des coups peu sûrs et peu dangereux. Zati, à la vue du danger que courait son collègue, faillit un instant à son courage et demanda merci au moment où Malatesta se précipitait sur lui avec fureur.
Cette scène de violence fut comme le signal d'un affreux tumulte dans toute la maison, dans la cour et dans la rue; les soldats, qui, à cette époque, profitaient de la moindre occasion de pillage , enlevèrent les masses d'argent, les mules , et jusqu'au manteau du commissaire blessé. Malatesta, que la fureur, la rage, la crainte de devoir renoncer tout à coup à ses longues
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espérances, avaient mis hors de sens, continuait à s'agiter en fulminant des menaces et en criant : « Que Florence n'était pas une écurie à mulets , et qu'il voulait la sauver en dépit des traîtres. »
Il était évident que les choses en étaient venues au point où la force seule pouvait décider qui de Malatesta ou du Palais resterait maître de la ville. Cependant la colère n'avait pas fait perdre la tête au traître jusqu'à l'empêcher de comprendre que ce n'était pas le moment des paroles et des bravades , mais bien des décisions promptes et énergiques.
Le notaire, Zati et les massiers étaient retournés sur la place, les vêtements et les cheveux en désordre. A cette vue , il s'éleva parmi le peuple un rugissement de fureur, un cri général de vengeance. Le go'ufalonier, exaspéré et jurant de vouloir venger la république outragée, ordonnait à ses sergents de lui apporter ses armes, de préparer son cheval, pour aller contre Malatesta à la tête de tout le peuple et pour voir, comme il le disait, si un traître pourrait seul résister à tout Florence. L'ordre fut exécuté ea un clin-d'œil; on apporta les armes, on conduisit à la grande porte un palefroi de bataille; et le peuple, témoin de tous ces préparatifs, se mettait aussi en ordre et à la hâte. On voyait la foule s'agiter, se diviser, revenir sur elle-même, chacun courant se ranger sous son gonfalon, préparant ses armes, allumant l'une à l'autre les mèches des arquebuses, et la fureur populaire grondait toujours avec un frémissement sourd et croissant, semblable au mugissement souterrain qui précède les tremblements de terre. Soudain, au-dessus du tumulte et des cris retentirent.
les coups de la grosse cloche , qui, dans des circonstances pareilles, avait souvent sonné la dernière heure des traîtres. Les oscillations sonores et profondes du bronze descendant sur la foule, venaient vibrer dans chaque cœur et y allumer de nouvelles étincelles. On eût dit que c'était la voix de la patrie en danger qui appelait ses enfants à son secours.
Parmi les gonfalons qui étaient venus se ranger autour de la place et flottaient au vent à de larges distances, on remarquait le lion d'or de Saint-Jean, et, au premier rang, Niccolô et ses fils. L'indomptable vieillard, sourd à mille prières, aux pleurs de ses filles, aux conseils de ses amis, avait voulu se trouver avec tous à l'endroit où le sort de Florence allait se décider. Il pensait, et avec raison, faire servir son exemple à défaut de son bras !
Ayant déposé le Zwcco, il avait revêtu une brillante cotte de mailles, avait ceint une épée, pris une pique à la main, échangé le capuchon contre un chapeau de fer de dessous lequel s'échappaient ses longs cheveux blancs ; sa barbe blanche et épaisse descendait jusque sur sa poitrine. Le vieillard, secouant le poids des années, s'était redressé avec énergie; son regard brillait du feu delà jeunesse et une chaleur insolite colorait ses joues.
Le gonfalonier, après s'être montré un instant sur le balcon du Palais, parut bientôt à cheval; il se mit en marche, précédé du grand étendard de la république et suivi des légions de tous les quartiers, qui, l'une après l'autre, se rangèrent derrière lui. Les trompettes du conseil sonnaient la marche, les cloches de toutes les églises répondaient à celle du Palais, et
en môme temps, de tous côtés, on entendait les cris : Vive le Marzocco! Vive le Conseil! Mort aux traîtres! Mort à Malatesta !
Mais le traître, prévoyant le danger, avait pris ses mesures dedéfense,mesures terribles, contre lesquelles toutes les forces du peuple de Florence ne pouvaient prévaloir. Malatesta avait fait entrer Pirro Stipicciano et ses troupes dans les bastions du Levant; ses pérugins étaient allés enfoncer la porte de Saint-Pierre- Gattolini pour en chasser le capitaine Altoviti, qui en avait la garde, et tourner contre la ville l'artillerie placée sur la tour qui la dominait. En même temps, le camp impérial , que Malatesta avait averti , s'était levé en armes, prêt, au premier signal, à descendre la colline et à entrer dans Florence. Déjà, ces bandes farouches d'Allemands et d'Espagnols brandissaient leurs piques et poussaient d'horribles cris de joie dans l'espoir d'un pillage qu'on leur promettait depuis si longtemps.
Malatesta, ainsi appuyé sur ses derrières et fort désormais de toute l'armée impériale, pouvait se moquer personnellement de la fureur du peuple; mais un motif de la plus haute importance le forçait à ne pas pousser les choses à la dernière extrémité. Ce motif était la crainte que les bandes du camp, entrant tumultueusement à Florence et engageant le combat dans la ville même , ne vinssent à la saccager et à la détruire contre l'intention expresse du pape qui la voulait intacte avec toutes les richesses qui s'y trouvaient.
En conséquence, Malatesta expédia quelques-uns de ses aflidés à la rencontre du peuple, déjà parvenu
sur le Ponte -Vecchio : les envoyés déclarèrent au gonfalonier et aux chefs du gouvernement que, s'ils faisaient un pas de plus, l'armée impériale tout entière serait introduite dans la ville. Quelques citoyens, qui avaient été témoins de la prise de la porte Saint-Pierre, déclarèrent qu'il n'était que trop au pouvoir du traître d'exécuter sa menace. En même temps, ils pénétrèrent dans les rangs des membres du conseil, s'adressèrent aux chefs les plus influents du peuple, et, prenant les mains aux uns, exhortant les autres, priant, pleurant, ils engageaient la foule à se retirer, à ne pas tenter Dieu dans une entreprise désespérée qui ne pouvait avoir d'autre résultat que la ruine et le massacre de toute la population. Mais la fureur ne pouvait faire aussitôt place à la raison ! le message de Malatesta, au lieu d'apaiser la soif de la vengeance, de calmer le désir de prendre le traître d'assaut, ne fit qu'accroître encore l'indignation générale. Cependant, les citoyens, qui s'étaient interposés, parlèrent tant et furent si éloquents, d'ailleurs il devint tellement évident qu'aucune force humaine ne pouvait sauver Florence, qu'à la fin le gonfalonier et les chefs du conseil, désespérés, maudissant le sort, la cruauté du pape et les traîtres qui lui avaient servi d'instruments, donnèrent au peuple l'ordre de rétrogader et de se disperser.
Le temps d'arrêt qui avait eu lieu à la tête de la colonne, sur le Ponte-Vecchio, produisit dans toute la masse un refoulement ondulatoire et rapide en sens contraire de la direction qu'elle suivait. En même temps, courait en arrière, de bouche en bouche, l'explication de l'obstacle qu'on avait rencontré; cette
explication était répétée d'abord sans variantes ni commentaires; puis, à mesure qu'elle avançait, elle subissait d'étranges transformations; enlin, au milieu d'un murmure d'effroi toujours croissant, tous assuraient que les portes avaient été livrées, et que toute la partie de la ville au-delà de l'Arno était déjà au pouvoir des impériaux qui avaient commencé le massacre et le pillage.
De l'extrême enthousiasme, la foule passe facilement au découragement extrême, surtout lorsqu'elle se voit menacée par un danger indéfini, contre lequel elle ne voit pas de défense, et qui, par cela même, lui paraît plus terrible qu'il ne l'est réellement. Au dénouement pour le bien public succéda le soin de l'intérêt privé ; en désespérant de sauver la patrie, on ne songea plus qu'à préserver le toit domestique. On se rappelait ceux qu'on avait laissés dans de mortelles angoisses, on se représentait les femmes, les vieillards, les enfants exposés aux violences des Allemands et des Espagnols : la pensée de voler à leur défense fut la première qui se présenta à tous les esprits, et en quelques instants, cette foule si animée, si compacte, fut entièrement dispersée.
On courait çà et là par les rues, par les places, chacun dans l'impatience de revoir la porte de sa maison. La tête baissée, la poitrine haletante, les yeux pleins de larmes, chacun, selon son caractère, s'adressait à Dieu avec de ferventes prières pour en obtenir encore du secours, ou blasphémait par d'horribles imprécations contre le pape, contre Savonarola, qu'on appelait alors faux prophète. Puis, la frayeur se communiquant peu à peu dans l'intérieur des maisons et
des familles, ce ne fut bientôt partout que pleurs, que lamentations d'enfants et de femmes; et celles qui ne voyaient pas revenir leurs maris , leurs frères, imaginant qu'ils avaient péri, impressionnées encore par les cris de leurs voisines, s'abandonnaient au plus violent désespoir.
Prenant alors leurs jeunes enfants dans leurs bras, traînant derrière elles les plus grands qui s'attachaient à leurs vêtements, elles sortaient de leurs maisons, errant longtemps par les rues, jusqu'à ce qu'elles eussent trouvé une église où se réfugier.
Mais il n'était pas donné à tous ceux qui cherchaient un refuge dans les lieux saints, de s'y rendre avec leur famille tout entière; plusieurs avaient des malades ou des blessés, des vieillards que le poids des années empêchait de marcher; alors il s'élevait un combat nouveau et plus douloureux entre le désir de mettre en sûreté ceux qui pouvaient fuir et l'angoisse d'abandonner seuls et sans défense ceux qu'il eût fallu transporter à force de bras et de temps. Il y avait alors des actes héroïques de dévouement, de charité, de piété filiale, dans lesquels l'énergie de l'àme donnait des forces surnaturelles à des êtres faibles et languissants : on vit des jeunes femmes réussir à charger sur leurs épaules un père, une mère infirme, et arriver épuisées, hors d'haleine, les déposer sur les degrés d'une église, où des bras pieux les recevaient et les transportaient au pied des autels.
Cependant, la ville s'était un peu rassurée par les soins du gonfalonier qui avait fait placer une compagnie d'élite sur chacun des ponts par où les ennemis pourraient déboucher d'Oltrarnô; et quelques-uns
des citoyens les plus courageux, les plus dévoués à la patrie parlaient de nouveau de résistance et de combat. Des groupes animés se reformaient sur laplace, près du Marzocco, cet emblème vénéré de la république. On s'encourageait à l'espérance, aux résolutions extrêmes ; on jurait de mourir avant de subir le joug des Médicis.
N'est-ce pas en cet endroit que devait se trouver Niccolô, lui pour lequel les prophéties de Savonarola étaient des articles de foi , et qui ne pouvait douter du salut de Florence, même lorsqu'il semblait qu'elle eût succombé sans retour?
Debout, au pied du lion de granit, entouré des siens et d'un grand nombre de citoyens, il communiquait à tous par des paroles enflammées la foi, la constance qui étaient encore intactes dans son cœur. Le soleil disparut à l'horizon, les étoiles brillèrent au firmament sans que Niccolô consentît à quitter laplace. II voulut veiller toute la nuit sur Florence, comme une sentinelle prête à tout événement.
Mais, durant cette même nuit, une nouvelle intrigue, préparée de longue main, arrivait à son terme pour accélérer et rendre plus douloureuse l'agonie de la république.
Le parti des grands, décidé à se détacher du reste du peuple, s'était réuni en armes, avant l'aube du jour, sur la place Saint-Esprit ; c'étaient quatre cents jeunes gens des premières familles de Florence qui venaient fouler aux pieds la religion du serment qu'ils avaient tant de fois renouvelé. Le voisinage de Malatcsta protégeait les conspirateurs.
Forcer le Palais à une capitulation et en faire rédi-
ger les articles de manière à sauver leur rang et leurs richesses, tel était leur but. Bernardo de Verrazzano , commissaire de la milice du quartier, accourut au bruit du rassemblement, et chercha à faire rentrer les mutins dans le devoir par un appel à leur honneur, par des considérations de prudence tirées de leur propre intérêt j mais le vent emporta ses paroles. Repoussé même par de grossières menaces, il faillit être tué par Morticino Antinori qui , le couchant en joue, allait faire feu s'il n'eût été arrêté par ceux qui l'entouraient.
La nouvelle de cet attroupement étant parvenue au Palais, le gouvernement, bien que se regardant déjà comme perdu, envoya cependant Rosso Buondelmonti tenter un dernier effort près des révoltés. Ce nouveau député tint le même langage que Verrazzano; il n'obtint pas plus de succès. Pour toute réponse , les mutins déclarèrent que dorénavant ils ne voulaient reconnaître d'autre autorité que celle de Malatesta.
Bien que la révolte des grands semble de peu d'importance, eu égard à leur petit nombre, ce fut cependant le coup qui, après mille autres, détermina la chute de la république, de même qu'une faible secousse suffît pour faire tomber un vieux chêne dont la hache des bûcherons a attaqué avec persévérance le tronc vigoureux.