‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 16 sur 37 · LES PROMESSES D'UN TRAITRE · texte numérisé non relu

LES PROMESSES D'UN TRAITRE

A peine les Palleschi se virent-ils à peu près maîtres de Florence, qu'ils exigèrent qu'on mît en liberté ceux de leur parti qui étaient détenus au Palais depuis le commencement du siège. Le gouvernement, ne pouvant plus qu'obéir, dut en conséquence faire ouvrir les portes des cachots ; et bientôt les prisonniers purent remercier leurs libérateurs et aller faire hommage à Mala testa.

Busini, qui n'avait pas quitté la place, avec le petit nombre de Piagnoni décidés à ne pas survivre à la chute de la république, raconte dans une de ses lettres à l'historien Varchi, que les Palleschi, au sortir de prison, la barbe longue et les vêtements en désordre, ressemblaient aux ermites delà Falterona.

Les chefs du gouvernement ne voyant plus alors de remède possible, harcelés, menacés par le parti des nobles, et désormais abandonnés à eux-mêmes, se résignèrent à céder enfin devant la nécessité. Le conseil des Quatre-Yingts se réunit dans la grand'salle du palais , dans cette même salle que frère Savonarola avait fait disposer autrefois pour les assemblées générales de la république et sur les murs de laquelle Yasari peignit, quelques années plus lard, les batailles funestes qui rivèrent ensuite les fers de Florence. La réunion se fit sous l'impression d'un déses-

poîr profond et silencieux. Le conseil nomma quatre de ses membres pour aller traiter avec don Ferrante de la capitulation de Florence, en réservant ses antiques libertés.

Cette dernière clause semblera au lecteur une amère dérision ; mais il a toujours été dans la nature humaine d'attacher d'autant plus d'importance aux mots qu'ils ont moins de valeur.

Les envoyés de la république expirante se rendirent donc à la villa Guicciardini, pour s'aboucher avec Baccio Valori et avec don Ferrante. Ils débattirent longtemps les articles de la capitulation , les signèrent enfin, et lorsqu'ils rentrèrent à Florence la nuit était déjà venue.

Bien que Niccolô fût resté presque seul , il n'avait pas encore quitté la place où nous l'avons laissé près du Palais. Quand on lui eut annoncé qu'il n'y avait plus d'espérance et que Florence tombait enfin entre les mains des Palleschi, il ressentit cette douleur profonde de l'âme qui surpasse toute autre douleur et ne peut être comparée ni au regret des biens perdus, ni à la crainte de la mort, ni même au désespoir de perdre la liberté; c'était l'horrible torture delà conscience après l'abandon subit d'une foi brûlante, tenue pour infaillible et sainte durant une vie tout entière. Découvrir la trahison d'un ami d'enfance est la seule douleur qui puisse y être comparée.

Comment peindre ou même imaginer la terrible révolution qui dut s'opérer dans l'âme du vieux républicain, lorsque tout à coup, et comme au déchirement d'un voile, il dut penser que frère Girolamo était v»n faux prophète ?

A quatre-vingt-dix ans, le malheureux vieillard apprit qu'il ne connaissait pas encore toutes les douleurs I Son front et ses yeux , naguère si assurés, s'inclinèrent sous le coup fatal, et son visage, devenu livide, exprima tout à coup un désespoir si accablant, que ses fils qui l'entouraient avec anxiété, voyant l'altération de ses traits, craignirent un moment de le voir succomber. Chacun s'empressa de prodiguer des soins, des encouragements à l'auguste vieillard; on le soutient, on l'entraîne enfin hors de la place. Les rues étaient devenues obscures et désertes, et le silence delà nuit n'était interrompu que par de rares gémissements, par des pleurs étouffés qui s'élevaient dans l'air sans qu'on sût d'où ils partaient.

Lorsque Niccolô revit la sombre façade de la maison où il avait vécu libre durant tant d'années et qu'il devait abandonner maintenant s'il ne voulait y vivre en esclave, sa douleur se renouvela plus amère encore, ainsi qu'il arrive lorsqu'on revoit pour la première fois les lieux où l'on a vécu longtemps avec une personne aimée que la mort a ravie pour toujours. En franchissant le seuil, le vieillard sentit son cœur oppressé comme s'il fût entré dans une prison. Ses filles, toutes en pleurs , vinrent à sa rencontre, et leurs sanglots redoublèrent en l'embrassant. Sans les repousser, mais sans répondre à leur accueil, le vieillard se dépouilla de ses armes et les jeta à terre loin de lui, en portant sur elles un dernier regard d'amer découragement. Puis, levant tristement les yeux sur la niche où était suspendue la tunique et où se trouvaient déposées les cendres de frère Girolarao, il resta

quelques minutes immobile , dans une muette contemplation. A la fin, le malheureux vieillard éclata lui-même en sanglots; il pleura longtemps et amèrement.

Mais Niccolô ne pouvait pas, en un instant, abjurer la foi qui avait animé sa vie tout entière; il ne pouvait pas, sans transition, maudire ce qu'il avait adoré jusqu'alors ni renoncer dans une première épreuve, quelque terrible qu'elle fût, à la seule consolation, à la seule espérance qui lui restait. Il dit, dans son cœur, en attachant ses regards sur les reliques du prophète :

« Et si nos péchés nous avaient rendus indignes de la divine miséricorde , voudrions-nous , pour combler la mesure, perdre encore la foi ? La victoire nous était promise, il est vrai; mais avons-nous combattu? Pourquoi reculer lâchement? pourquoi nous rendre? Dieu aide-t-il les lâches?... 0 Florence! tti avais mis ta confiance en toi-même et non en Dieu , et il t'a abandonnée à tes propres forces ! Quare , quare dubitasti? »

C'étaient là les pensées qui faisaient pleurer Niccolô; mais, en même temps, elles ranimèrent sa foi chancelante. Et, reprenant bientôt cette expression grave et calme qui commandait l'obéissance et le respect: il dit en se tournant vers ses fils :

— Mes enfants! pour des hommes d'une âme moins forte et d'une conviction moins profonde, ce

que je vais dire pourrait sembler de la folie! des

aberrations de vieillard. Mais à vous, qui connaissez les promesses que Dieu nous a faites par la bouche de son prophète, et qui les acceptez avec foi, à

vous qui , grâce à Dieu , ne savez pas ce que c'est que la crainte, je puis bien dire : le monde entier proclamât-il notre perte , que nous pourrions encore être sauvés! Car, tant qu'on a confiance en Dieu et en soi-môme, il reste un moyen de salut... Et sera-t-il dit jamais que le peuple de Florence, que des milliers de citoyens n'avaient plus de force dans les bras, ne savaient plus se défendre, parce qu'il avait plu à quelques lâches de désespérer du salut public, et de se livrer eux-mêmes aux ennemis? De ce que quatre cents lâches ont foulé aux pieds leurs serments, et levé le masque de la trahison, est-ce à dire que nous ne soyons plus nous-mêmes? que nous ne soyons plus ce que nous étions hier? Nos armes n'auraient-elles plus ni pointe ni tranchant? Nos rangs auraient-ils été éclaircis ? Les ennemis seraient-ils devenus plus nombreux? Oui, c'est vrai, nous avons perdu quatre cents traîtres, et les Palleschi se sont renforcés d'autant... Mais ne serait-ce pas une honte, une infamie, que le passage de quelques transfuges suffise pour effrayer un peuple tout entier, pour lui faire tomber les armes des mains? Désespère qui voudra! se rende qui veut ! Quant à moi , je ne

désespère pas, je ne me rends pas 0 Ferruccio !

lu nous as enseigné comment l'on doit combattre ! Et nous, nous livrerions sans résistance une place remplie d'armes, entourrée de murailles solides et intactes!... Oh! honte, honte éternelle!

Mais ne perdons pas de temps en paroles inutiles , continua le vieillard en s'animantpar degré : les heures s'écoulent, la nuit s'avance. Je veux tenter un dernier effort, et Dieu nous aidera. Allez par la ville

réunir les nôtres, nos ouvriers, ce pauvre peuple... Ah! ce ne sont pas des traîtres, ceux-là !... Réunissons-nous tous à Saint-Marc après minuit ; et là , nous déciderons ce qui nous reste à faire; là, nous verrons s'il y a encore des hommes à Florence. Je vais vous y attendre; avertissez que l'on doit entrer par la porte du jardin qui s'ouvrira aux mots d'ordre Saint-Marc et liberté y et ne perdons pas un instant. —

Troïlo était sorti avec les autres, après s'être montré le plus exalté et le plus enflammé de tous. Mais lorsqu'il fut seul, il s'arrêta tout à coup, et se dit en hochant la tête :

«f Ce vieux a décidément le diable au corps!... et moi qui croyais enfin en être quitte! voilà que c'est à recommencer!... Au fait, tant qu'on ne lui aura pas coupé la gorge, il ne sera pas content! S'il ne trouve pas de fous qui le suivent, il est capable d'aller seul affronter avec sa pique le camp tout entier. »

En se parlant ainsi , Troïlo avait continué son chemin et s'était rendu chez Malatesta afin de l'informer de ce nouvel incident.

Toutes les rues, aux approches de la maison du traître, étaient pleines de soldats, de Palleschi, qui allaient et venaient la joie sur le visage, le verbe haut , le rire à la bouche , le geste insolent. La cour, les fenêtres du palais étaient en quelque sorte illuminées, et l'on devinait aux sons bruyants qui s'échappaient de l'intérieur que ceux qui s'y trouvaient étaient en fêtes et en réjouissances.

Troïlo fut introduit sans délai. Il trouva Malatesta dans son cabinet secret, en étroite conférence avec II. 11

Baccio Valori. Ce dernier disait alors au capitainegénéral :

— Je ne manquerai pas d'en écrire à Sa Sainteté; mais je crains qu'elle ne vous trouve trop exigeant. —

Ces mots avaient rapport aux demandes exorbitantes que Malatesta faisait ay pape, comme prix du sang des Florentins. Les deux scélérats se turent à l'arrivée du jeune homme , qui remarqua l'immense changement opéré dans les traits des deux interlocuteurs. Le capitaine paraissait moins décharné, il se tenait mieux; Baccio semblait rajeuni de vingt ans. L'accueil empressé qu'ils firent à Troïlo n'était pas également sincère de la part de chacun d'eux; car, après la victoire, les rôles respectifs des deux scélérats avaient déjà changé. Baccio voyait approcher le moment où il allait être accablé par tous ceux qui avaient agi pour son compte et auxquels il avait fait de magnifiques promesses ; mais , pour conserver les bonnes grâces du pape Clément et ne pas risquer de perdre lui-même le prix qu'il attendait, il savait bien qu'il n'y avait pas d'autre moyen que de suivre le conseil de Guide de Montfortà Boniface VIII, conseil exprimé dans ce vers du Dante :

« Lunga promessa coH'attender corto »

Il avait déjà un échantillon des difficultés de sa tâche par les prétentions de Malatesta , sur lesquelles ils discutaient à l'arrivée de Troïlo ; celte circonstance lui rendit naturellement désagréable la présence de ce dernier, comme il arrive lorsqu'on bataille avec un créancier et qu'il en survient un second. Mais Baccio était trop rusé pour ne pas savoir cacher

ses fâcheuses impressions sous l'apparence d'un gracieux accueil ; tandis que Malatesta, se trouvant, pour ainsi dire, en communauté d'intérêts avec Troïlo, et voyant en lui une sorte d'auxiliaire, n'avait pas besoin de feindre pour lui faire bon visage.

Aussi lui dit-il, en lui serrant affectueusement la main, et en se tournant à demi du côté de Valori :

— Ce jeune homme aussi s'est bravement conduit,

et n'a craint ni fatigues ni dangers Si les choses

ont réussi selon les vœux de Sa Sainteté, il est juste de lui en savoir gré en grande partie... Maintenant, dis-moi un peu, Troïlo, t'ai-je donné un mauvais conseil en t'encourageant dans cette entreprise? estu content? —

Baccio, avec un sourire feint et forcé, accompagnait et semblait approuver les paroles de Malatesta, tout en lui souhaitant mille malédictions; celui-ci continuait en riant ;

— Courage ! courage ! jeune homme, tu es au bout des sermons , des Miserere , des processions ; maintenant la volonté de Sa Sainteté est que ceux qui l'ont servie aient les récompenses qu'ils méritent : et voilà maître Baccio qui saura bien remplir les généreuses et magnifiques instructions qu'il a reçues... D'ailleurs, il suffît de se rappeler que le pape est de la famille des Médicis... L'ingratitude et la lésinerie ne sont pas connues dans celte famille. —

Peut-être Malatesta, qui ne connaissait que trop bien le caractère de Clément et qui devinait aussi les pensées de Baccio, ne parlait-il ainsi que pour tourmenter ce dernier. Ce fut probablement dans le même but que Troïlo répondit :

— Eh! je le sais, je le sais, il n'est pas besoin de me le dire... Quant à maître Baccio , il y a longtemps que je suis dans ses bonnes grâces, et je suis certain que mes intérêts lui sont plus à cœur qu'à moi-même. Mais je ne pense pas à cela maintenant. 11 y a de nouveaux diables en l'air , et je suis venu pour vous en avertir... —

Troïlo raconta alors que Niccolô ne se tenant pas encore pour vaincu , voulait tenter un dernier effort, et rallier les Piagnoni ; que, dans ce but, il leur avait donné un rendez-vous de nuit au couvent de Saint- Marc, où Dieu seul pouvait prévoir la folle détermination qu'ils prendraient en désespoir de cause.

— Ce n'est pas que je croie qu'ils puissent être à craindre maintenant, continua Troïlo; et encore reste-t-il à voir si, au point où en sont les choses, il se trouvera beaucoup d'imbéciles assez forcenés pour vouloir se mettre dans un pareil gâchis... Cependant, la chose ne me semble pas devoir être tout à fait négligée, et j'ai voulu vous en donner avis... d'autant plus, que devant me trouver moi-même à la réunion, je pourrai vous être utile.

— Et tu as bien fait de nous en donner avis, repartit Baccio; car, qui sait? Peut-être, peut-être

pourrait-on tirer bon parti de cette nouvelle cchauffourée... Laissez moi y songer un instant. -^

Malalesta, en voyant que Baccio, la main au menton, le regard fixe et pensif, semblait donner beaucoup d'importance à la nouvelle apportée par Troïlo, dit en souriant avec sullisance:

— Oh! que voulez vous qu'ils fassent?... A moins que les petits anges qu'ils allendcnt ne viennent par

les airs Mais, je serais curieux de voir la milice

céleste faire la guerre au pape ! ce serait un bel exemple de discipline, ma foi !... —

Baccio , sans faire attention à ces paroles, continuait à se caresser le menton , avançant la lèvre inférieure et hochant la tête , dans l'attitude d'un homme qui discute et pèse un projet : à la fin, il dit en manière de conclusion :

— Je crois aussi que les Piagnoni sont désormais hors d'état de nuire... Mais ne pourraient-ils pas nous être utiles? Si leurs folies allaient nous servir à gagner!... Je sais ce que je dis. —

Il s'interrompit pour donner de nouveau cours à ses pensées : et ses deux interlocuteurs de le regarder dans l'attente d'une explication. Après quelques instants de silence , Baccio reprit :

— Dites-moi un peu, signer Malatesta, la capitulation est signée •• la ville est à nous, j'en conviens... Mais... ici entre nous... sommes-nous également sûrs de l'armée? Pouvons-nous compter qu'elle ne voudra que ce que nous voudrons bien nous-mêmes? que ces diables d'Allemands et d'Espagnols, après onze mois de siège, après tant de privations et de fatigues, se résigneront vraiment à renoncer au pillage de Florence ? qu'ils voudront bien se contenter d'une double paie et s'en aller tranquillement sans avoir mis le pied à Florence? Et s'ils voulaient faire tout le contraire, qui pourrait les en empêcher ou les retenir? Le prince est mort, Gian d'IJrbino est mort. Quant à Ferrante, quelle autorité a-t-il sur ces brigands? Si donc Florence venait à être saccagée, vous savez vous-mêmes le gré que nous en saurait le pape. Vous,

èignor Malatesla , vous pourriez compter de ne plus revoir Perugia; moi, d'aller traîner ma vie Dieu sait où, et Troïlo?...

Lfes insinuations de Baccio donnèrent à penser sérieusement à ses deux complices.

— Ecoutez-moi donc , continua Baccio ; tant que le camp sera uni et n'aura qu'une seule volonté , il sera plus fort que nous; mais , si je ne me trompe, il n'est pas difficile d'y mettre un peu de discorde... Faisons-les battre entre eux , et ils auront assez à faire pour ne pas songer à Florence. Vous allez me demander comment il faut s'y prendre. Eh bien 1 c'est Niccolô et ses Piagnoni qui vont nous venir en aide... Hé! ajouta Baccio avec un sourire de complaisance, quand on me laisse réfléchir une minute, il ne m'est pas trop difficile de me tirer d'embarras, moi et les autres! —

Et le scélérat , enchanté de lui-même, secouait la tète en riant. Puis, s'adressant à Troïlo, il lui expliqua son projet, et le mit parfaitement au courant du rôle qu'il devait jouer à la réunion nocturne des Piagnoni. A la fin, il ajouta avec un de ses sourires diaboliques :

— Si les choses vont bien, il y a encore un autre avantage... Calculez le nombre d'impériaux qui resteront sur la place. Ce sera autant de paies de moins à débourser. Suis-je bon économe? —

— Je vous ôte mon bonnet, maître Baccio, dit en riant Malatesta, en jurant dans son dialecte pérugin : Per lo Dio! en fait de ruses, je ne serais pas digne d'être votre apprenti. —

Baccio, de plus en plus satisfait de son projet, continua :

— J'y trouve un autre avantage encore... car je suis en veine. De cette manière, les Piagnoni les plus enragés se feront connaître j ceux dont il n'y a à espérer ni paix ni trêve, et que, pour cela, il est bon d'étouffer. D'ailleurs, plus il en partira pour l'autre monde dans cette bagarre, moins le bourreau aura de besogne. Il faut être bon économe aussi en fait d'ennemis Je désirerais surtout me débarrasser de Nic-

colô par un bon coup d'arquebuse, sans avoir à l'envoyer au bargello ; car il n'est que trop vrai que le peuple est pour lui , et, sous un nouveau gouvernement, aussi mal affermi que le nôtre, il n'est pas prudent de s'attaquer à des hommes de la taille de Niccolô... L'essentiel est qu'à son âge il puisse se trouver à l'escarmouche... Quant à la volonté, il n'y a pas à en douter. —

— Oh ! il ne le voudra que trop; mais qu'il en ait la force, j'en doute, repartit Troïlo; il était sur les dents, ce soir... Cependant, il pourrait se faire que....

— C'est ce qui pourrait lui arriver de mieux ; autrement, il faudra bien que la justice ait son cours!.. Le peuple dira ce qu'il voudra... ce n'est vraiment pas un homme qu'on puisse laisser vivant à Florence ! Mais nous y penserons après. Parlons d'autre chose maintenant...

Si ces genslà s'attaquent , comment feras-tu pour en sortir, toi , Troïlo? Je ne voudrais pas que tu finisses par y rester, maintenant que nous touchons au port. —

Il ne faut pas arguer de ces paroles que Baccio fît grandcasc!elaviedujeunehomme;on pourraitmême dire qu'il lui eût volontiers appliqué le calcul qu'il faisait tout à l'heure à propos de la paie des Espagnols et des Allemands; mais Troïlo pouvait encore lui être nécessaire, dans le cas où Niccolô survivrait, et où il serait convenable de s'emparer de sa personne sans éclat et sans bruit.

— Vous savez que je n'y ai pas regardé de si prés jusqu'à présent, répondit Troïlo. Puis il ajouta avec un léger sourire : Mais, au point où nous en sommes, je pense que ma peau vaut quelques ducats de plus qu'elle ne valait il y a un mois; et si je pouvais jouer la comédie au naturel , sans me rompre le cou , je l'aimerais tout autant.

— J'en fais mon affaire, repartit résolument Baccio. 11 ajouta en tendant la main au jeune homme : Va, et fais le Piagnone comme les autres, sans rien craindre; je trouverai bien moyen de te tirer d'embarras... Tu t'en rapportes à moi, n'est-ce pas? —

Troïlo se dit : « Que je m'y fie ou que je ne m'y lie pas, c'est un bouillon qu'il faut boire. » Mais il répondit tout haut :

— Allons , maître Baccio , vous voyez que je ne marchande pas sur les dangers; j'espère donc que \ous vous le rappellerez en son temps.

— Va, va, et sois tranquille, répondit le rusé Baccio, je saurai te tirer d'alïaire... Mais, jugement et prudence, ajouta-t-il en levant la tête et le doigt pour donner plus de force à ses dernières paroles... Songe que c'est ta dernière corvée, et qu'après, tu n'auras plus qu'à le donner du bon temps. —

Troïlo sorlit en grommelant entre ses dents : « La dernière corvée ! Je ne voudrais pas que ce fût tout de bon la dernière. »

Toutefois, ne pouvant plus reculer, il se résigna à remplir ponctuellement et à ses risques et périls la mission dont il était chargé.

Pendant ce temps, Niccolô s'était rendu à la porte du couvent de Saint-Marc.

Il frappa de la manière convenue pour se faire reconnaître; le portier s'approcha, lui demanda s'il était seul, et sur sa réponse affirmative entr'ouvrit la porte avec précaution , introduisit le vieillard, et referma aussitôt tous les verroux et toutes les serrures.

— Pardonnez-moi, maître Niccolô, dit-il , de vous avoir demandé si vous étiez seul; mais je me rappelle encore les événements de 98 (4), et il me semble que nous allons y revenir... Oh! les fléaux prédits par notre saint maître ne sont pas encore finis ! Que Dieu ait pitié de nous !...

— Prenez courage, frère Gaudenzio; Dieu n'abandonne que ceux qui s'éloignent de lui, dit Niccolô en passant outre. Le vieux moine, joignant les mains, répondit amen! en suivant des yeux la marche lente et fatiguée de Niccolô. « Pauvre vieillard ! » se dit le moine en secouant la tète, et il rentra dans sa loge en soupirant.

La lassitude de Niccolô , bien naturelle chez un vieillard de son âge , accablé en outre par les émotions et les souffrances des derniers jours , était en-

1) Il fait allusion à l'attaque du couvent par les ennemis de Savonarola.

core aiigni^ntee cette nuit par l'état de l'athidéphêre. Des nuages bas et épais s'étendaient sur la vallée de l'Arno et sur Florence, et comprimaient une atmosphère étouffante, que nul souffle ne venait rafraîchir. Les lampes, qu'on avait placées à de longs intervalles dans le cloître pour servir de guides et de signaux, ne dissipaient point l'obscurité. Leurs flammes, droites et immobiles, dardaient à peine quelques rayons sur le mur auquel elles étaient fixées. Tout le reste était ténèbres. On eût en vain cherché le ciel à travers l'ouverture des arceaux; seulement, à l'angle du nord, au-dessus du toit, perçait par intervalles un rayon de la lune qui glissait rapidement sur la façade du cloître, et permettait de distinguer un instant les lignes de l'architecture, le puits situé au milieu de la cour. Puis, tout disparaissait dans une obscurité plus profonde encore. En même temps , on croyait entendre le bruit sourd et continu du tonnerre , sans pouvoir comprendre de quel côté pouvaient venir ces roulements lointains.

Niccolô, après avoir monté lentement et avec peine l'escalier , se trouva dans le corridor du dortoir , au premier étage , du côté de la rue du Maglio. Il s'arrêta un instant , pour reprendre haleine , devant le tableau de l'Annonciation, peint à fresque par Beato Angelico.

La lumière d'une petite lampe qui brûlait devant le tableau permettait de distinguer la beauté simple et céleste du visage de la Vierge, né de l'inspiration d'un cœur pur et plein d'amour, ainsi que la personnification auguste et respectueuse de l'Archange , aux grandes ailes déployées , aux cheveux flottants , à la

riche et longue tunique. On apercevait aussi les colonnes déliées et les arceaux du portique sous lequel les deux figures sont représentées. Niccolô inclina le frontdevant l'image vénérée; les mains jointes, il se recueillit quelques instants en prières.

En relevant la tête, il découvrit au haut de l'arcade sur laquelle s'appuie la charpente de la toiture , l'écusson maudit des Médicis , placé dans cet endroit par Cosme le vieux , fondateur du couvent. Ce fut pour le vieux républicain comme une vision de mauvais augure, le signe d'une fatalité qui le poursuivait; il en détourna la vue avec un sentiment de dépit et de terreur involontaire. S'éloignanten toute hâte, il passa, sans s'arrêter, devant un grand nombre de cellules, et trouva enfin celle de frère Zacharie de Fivizzano.

Les deux amis s'embrassèrent sans se parler ; le moine pressentait que la visite de Niccolô à une heure aussi avancée devait avoir un but de la plus haute importance.

— Serait- il possible, dit enfin le religieux à Niccolô en le regardant fixement et en continuant à lui tenir les mains sur les épaules, comme il les avait placées en l'embrassant, serait-il possible qu'il nous restât encore de l'espoir?

— Peu dans les hommes, frère Zacharie, mais beaucoup en Dieu ; je ne puis croire qu'il nous ait entièrement abandonnés; que, dans sa colère, il ait complètement décidé notre perte... Je ne puis croire que notre saint martyr ait oublié ce malheureux peuple... et que, du haut du ciel, il ne vienne pas nous défendre contre les tyrans... Oui, j'en ai la ferme confiance, ce n'est qu'une épreuve, une épreuve

terrible à laquelle Dieu nous soumet encore pour éprouver notre foi. . . Sortons-en vainqueurs. . . ne nous laissons point abattre... ne nous laissons point scandalisera la vue de tant d'abominations, et, vive Dieu ! il ne manquera pas à ses fidèles serviteurs. Il ne les livrera pas aux mains de ses ennemis! Après les tribulations, après les épreuves viendront des jours d'allégresse. — '

Ces paroles exprimaient les pensées et les désirs de son interlocuteur, aussi bien que les siennes, Niccolù mit alors frère Zacharie au courant de son projet, en lui disant qu'il avait chargé ses fils d'aller ranimer les espérances des Piagnoni , pour les réunir et les amener cette nuit même au couvent, afin de se concerter tous ensemble sur le meilleur parti à prendre. 11 s'étendit ensuite en de longs raisonnements, qui n'eurent pas de peine à communiquer au religieux le courage, la foi, la constance dont il était animé. Les deux amis se déterminèrent en conséquence à aller trouver le supérieur pour lui donner avis de ce qui se préparait.

Ils trouvèrent le père Benedetto déjà au lit. Il n'est pas besoin de dire qu'il trembla en apprenant les projets téméraires de Niccolô ; on connaît assez son caractère doux et calme pour imaginer son effroi. Manquant de force morale, le bon vieillard avait pris l'habitude de suivre l'exemple des autres, et il se laissa entrahicr surtout dans celte circonstance si remplie de dangers, de difficultés, et pour laquelle il sentait n'avoir ni remèdes, ni conseils, ni courage.

Ses paroles ne furent que des soupirs, des regrets, des craintes. Sa conclusion fut (|u'il s'en remettait

— in —

entièrement au jugement de Niccolô, en priant Dieu de vouloir protéger la ville et le couvent contre les malheurs qui les menaçaient.

En quittant le père Benedetto, Niccolô descendit à l'église pour attendre; frère Zacharie alla de cellule en cellule éveiller et avertir les religieux, en commençant toutefois par ceux en qui il avait le plus de confiance. Tout le couvent fut bientôt sur pied; on voyait les frères longeant les corridors, marcher deux ou trois ensemble dans la direction de l'église, ou s'arrêter à causer par groupes, les uns tristes et pensifs, les autres pleins d'ardeur et d'éloquence. Leurs tuniques blanches, les torches allumées qu'ils portaient à la main, et qui, éclairant de bas en haut leurs physionomies sévères, les faisaient paraître par le ton tranché du clair-obscur, plus marquées de saillies, de rides, de cavités, produisaient un effet vraiment pittoresque.

En peu d'instants, toute la communauté fut réunie dans l'église. La plupart des religieux de Saint-Marc, ayant dans maintes occasions pris une part énergique aux actes et aux délibérations du gouvernement, habitués aux dangers, aux révolutions, aux luttes de parti, ne manifestèrent aucune surprise, ni aucun sentiment d'effroi au milieu de celte assemblée nocturne et mystérieuse ; car, à cette époque, les hommes appartenant même aux classes ordinairement les moins entreprenantes, avaient cependant toujours je ne sais quoi de fier et de guerrier, que les progrès de la civilisation ont fait disparaître de la société moderne.

Minuit sonna à l'horloge placée au fond du dortoir. L'horloge de la sacristie et celle du clocher y répon-

dirent presque en même temps : c'était l'iieure fixée, et les Piagnoni convoqués ne pouvaient tarder à paraître. On envoya un moine attendre à la porte du jardin, sur la rue du Maglio, en lui rappelant qu'il ne fallait ouvrir qu'au mot d'ordre : Saint- Marc et liberté !

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