‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 17 sur 37 · NUIT SUBLIME · texte numérisé non relu

NUIT SUBLIME

Niccolô s'était agenouillé près du maître-autel.

Un sacristain vint y allumer quatre cierges, dont la lumière se perdit dans l'étendue des ténèbres qui remplissaient l'édifice. En même temps, les éclairs traversant les vitraux en prenant les teintes vives et variées des verres, couraient par l'église avec les couleurs de l'arc-en-ciel; des reflets incertains, éblouissants, s'arrêtaient un instant çà et là, puis disparaissaient soudain, laissant à leur place le vide et les ténèbres.

Les flammes des cierges, jusque-là droites et immobiles, s'agitèrent tout à coup en se ployant et en s'amoindrissant, comme si elles allaient s'éteindre; c'est que l'orage s'était rapproché en se concentrant sur les collines du Mugello. Le vent humide et frais qui précède l'ouragan venait de se lever; déjà il soufflait en sifflements discordants à travers les fentes et les soupiraux des fenêtres; déjà il s'engoufirait sous les portiques du cloître et dans les corridors, en fai-

sant battre avec impétuosité les portes, les volets, en agitant les rideaux et les portières, comme pour donner avis de se prémunir contre la tempête. Le tonnerre avait alors des roulements plus longs, plus éclatants; il semblait venir de loin à travers les régions du ciel, éclater sur l'église avec le fracas de l'artillerie, puis s'éloigner lentement et se perdre dans les gorges des montagnes. Les premières gouttes de pluie ne tarr dérent pas à frapper obliquement les vitres; peu à peu, elles devinrent plus épaisses jusqu'à ce qu'au bruit du tonnerre vînt se mêler le pétillement précipité de la grêle qui rebondissait sur les toits, sur les gouttières, contre les murs et les vitraux; à chaque coup de la foudre; l'orage, le vent mugissaient plus fort, on l'entendait qui faisait craquer les arbres du jardin.

Niccolô s'apercevait à peine du déchaînement de la tempête : son attention tout entière était absorbée par son projet, par les vœux qu'il adressait au ciel pour sa réussite. Toutefois, le changement opéré dans l'état de l'atmosphère et la fraîcheur apportée par l'orage, ranimaient ses forcesen dissipant la pesante oppression qui l'accablait. Le vieillard , animé d'une nouvelle vigueur, sentit se raffermir son espoir et son courage.

Pendant ce temps, l'église s'était' remplie de religieux; et frère Zacharie dit à INiccolô en s'approchant de lui :

— Le ciel nous favorise ; les nôtres pourront quitter leurs maisons et se rendre ici en toute sécurité et sans être observés... —

En ce moment, Lamberto parut à la porte de la sacristie. Pendant qu'il s'avançait, Niccolô le regar-

dait fixement pour tle\iner dans l'expression de son visage le résultat de ses démarches; mais il fut loin d'y lire l'annonce d'un heureux succès.

— J'ai fait tout ce que j'ai pu, dit Laraberto... et j'ai réuni quelques hommes dévoués ; mais du menu peuple, de vos ouvriers... Oh!<3eux-là sont toujours prêts! Je suis allé de porte en porte, et aucun n'a fait la sourde oreille; les femmes mêmes encourageaient leurs maris et leurs frères.

Ces pauvres gens s'encourageaient les uns les autres en se mettant en ordre, et bientôt vous en verrez paraître un bon nombre...

Mais les républicains riches, les citoyens d'importance... ajouta Lamberlo en hochant la tête... pour

ceux-là, c'est autre chose Quelques-uns se sont

enfuis d'autres se sont cachés. . . et le petit nombre

que j'ai pu voir m'écoutèrent avec surprise, comme si

je leur débitais les plus soties extravagances Que

veux-tu que nous fassions désormais? C'est vouloir donner un coup de poing contre le ciel , me répondaient-ils en reniant frère Girolamo; nous avons enfin ouvert les yeux! Et ils maudissaient le jour et l'heure où ils ont cru dans le saint prophète.

Peut-être me suis-jemal adressé peut-être mes

frères et Troïlo auront-ils mieux réussi ; ils ne doivent pas tarder à venir ; espérons qu'ils nous apporteront de meilleures nouvelles. —

Lamberto se tut et se mit à l'écart, tandis que Nic- Colô s'écriait :

— El l'on dira encore que c'est Dieu qui les a abandonnés!... lorsque ce sont eux, au contraire, qui l'a-

bandonnent et renient son prophète... Oh! malheureux peuple! malheureuse Florence! —

Le vieillard croisa les bras sur sa poitrine et resta pensif un moment; puis il ajouta :

— Maintenant, attendons les autres. — Les moines qui s'étaient pressés autour de Lamberto , pour apprendre ce qu'il avait fait , rompirent le cercle aussitôt qu'ils eurent satisfait leur curiosité, et montrèrent, dans l'expression de leur physionomie et par quelques demi -mots, plus de découragement encore que de surprise; puis, se réunissant par groupes, les uns s'asseyant sur les bancs, les autres se promenant en long et en large dans le fond de l'église, ils se mirent à raisonner chacun selon son caractère et ses sentiments. Quelques-uns, ne voyant dans la reddition de la ville que la ruine du gouvernement populaire, parlaient de liberté et se répandaient en regrets; d'autres, prévoyant que le couvent perdrait l'influence qu'il avait eue sous la république, exprimaient diversement leur douleur : « Les frères -mineurs vont remporter encore une fois! » disaient les uns. « Et notre pauvre cloche devra reprendre le chemin de San Francesco (i) ! » ajoutait le frère sonneur, les larmes aux yeux. Un grand nombre de ceux qui avaient surtout à cœur les intérêts de la religion et la pureté des mœurs, à laquelle les discours et les exemples de Savonarola avaient

(1) Les frères-mineurs et les moines de Saint Marc étaient divisés par des haines et des rivalités de couvent depuis le temps de Savonarola , à la perle duquel un grand nombre des premiers prit part. Après sa mort, ils obtinrent du gouvernement d'enlever la cloche des Dominicains et de la transporter à leur couvent de San Francesco, hors la porte San Miniato, d'où elle avait été reportée depuis à sa première place.

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