‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 18 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

puissamment contribué, exprimaient leurs craintes pour l'avenir : « Si les Médicis rentrent dans la ville, qui pourra désormais retenir le peuple?... Ce sera à recommencer, et pire que jamais, avec les jeux, les tavernes, le libertinage... Et penser que ce sont pourtant les Médicis qui ont fondé ce couvent I Oh! que Dieu nous préserve de pareils fondateurs d'églises, qui font servir jusqu'aux œuvres pies à tromper le peuple!... » H ne manquait pas non plus de tièdes et d'égoïstes qui , dans le fond du cœur, n'avaient jamais eu grande confiance en frère Girolamo, bien que leur position ne leur eût pas permis de manifester leur incrédulité, et qui alors échangeaient entre eux à la dérobée des sourires et des regards d'intelligence en s'adressant Tun à l'autre , à demi voix , les fameuses paroles du Dominicain : « Es^tu convaincu (!)?>»

La fureur de la tempête redoublait : les éclairs devenaient de plus en plus fréquents, les coups de tonnerre étaient plus éclatants, plus prolongés ; la voûte, les murs, le pavé vibraient sous les secousses électriques, et le vent enveloppait toujours l'édifice d'un affreux concert de sifflements aigus, de hurlements, de longs gémissements qui semblaient produits par des voix humaines, puis ressemblaient tout à coup

(1) En 1476, l'empereur Maximilien vint à Livourne avec les troupes du duc de Milan et l'armée des Vénitiens, dans le but de renverser le gouvernement de Florence. Les Florentins se crurent perdus , et les ennemis de Savonarola se disaient : « Es-tu convaincu maintenant que ce moine nous a trompés? » L'empereur ayant été battu, suivant la prédiction de frère Girolamo, celui-ci Ht un sermon dans lequel il se Gl l'application des paroles de ses adversaires et qui fat ensuite appelé le sermon du Ett** convaincu?

au rugissement lointain des bêtes féroces ! Quelques religieux, moins hardis et plus crédules, s'imaginaient que les esprits infernaux étaient pour quelque chose dans cette horrible tempête j ces voix mystérieuses et sinistres pouvaient bien , à leur avis, sortir des bouches de l'enfer et provenir de quelques bandes de démons prêts à se précipiter sur le couvent. Un vieux frère lai, entre autres, disait, en faisant le signe de la croix et en soupirant : « Cette nuit aussi, si je ne me trompe, les religieuses de Saint-Lucie auront un peu de bon temps , comme il arriva lorsque le bienheureux frère Girolamo fut emmené au Palais (1) ! »

Quelques jeunes novices tremblaient de tous leurs membres à ces paroles prononcées avec une expression pleine d'effroi, ils ouvraient la bouche et de grands yeux et semblaient demander et attendre que le vieux moine s'expliquât plus clairement. Celui-ci continua :

— Hé! ceux qui ont vieilli dans ce couvent ont passé par des épreuves bien terribles! Il y eut un temps où l'ennemi ne nous laissait de repos ni jour ni nuit , tout en persécutant de la même façon ces pauvres nonnettes de Sainte-Lucie !... Mais alors frère Girolamo vivait... et nous avions aussi ce saint homme de frère Domenico dePescia... C'est celui-là qu'il fallait voir aux prises avec le démon!... Il n'y

(1) La nuit où le couvent de Saint-Marc fut pris d'assaut (selon le récit du Père Pacifico Burlamacchi), les religieuses de Sainte-Lucie ne furent nullement tourmentées par les malins esprits qui déclarèrent le lendemain, par la bouche des nonnes : « Cette nuit nous avons été occupés dans l'armée qui combattait contre Us Dominicains. »

avait pas à plaisanter avec lui ! Pourtant un jour le diable lui en fit une aussi à sa façon , et qui eût fait perdre à tout autre qu'à frère Domenico l'envie de se mêler d'exorcisme... Ecoutez celle-ci... qui nous fit à tous une telle peur que je n'ose encore y penser ! Vous savez, dans la cellule qui est occupée aujourd'hui par frère Giordano,... où il y a une image de Notre-Seigneur tenté par ce satan tout noir, avec sa queue et ses grandes cornes? Eh bien, frère Domenico, un jour (mais quel diable lui passait aussi par la tête), prit un balai et lui en donna de toutes les façons. Que voulez-vous? C'était après matines et nous étions tous rendormis... —

Les novices se serraient les uns contre les autres en portant autour d'eux des regards effrayés.

— Il pouvait être deux heures après minuit. On entendit tout à coup un bruit étrange comme celui d'une lutte acharnée, puis un cri étouffé; qu'était-ce? C'était le malin esprit qui, pour se venger de frère Domenico, lui donnait une grêle de coups de bâton, qui le laissèrent dans l'état que Dieu sait ( I). . . Quant à moi,... je ne veux pas me faire plus brave que je ne le suis,... mais depuis cette aventure, je ne vais pas balayer une fois la cellule sans me recommander à Dieu et sans dire, en voyant ce vilain Lucifer : (( Laisse-moi tranquille, laisse-moi tranquille, que je ne te fais ni bien ni mal! » Figurez-vous un peu, s'il a arrangé de la sorte frère Domenico qui était dans les ordres, ce qu'il ferait de moi, simple converse!... H m'étranglerait tout vif!... Que Dieu et la

(1) Fail racoiilc [lar Burlamacchi dans la Vie de Savonarola.

Madone me protègent!... Maintenant,... nous ne pouvons pas trop nous plaindre, ils se sont un peu calmés. Mais alors!... il y avait des nuits où l'on ne trouvait pas moyen de descendre au chœur!... C'étaient de gros chats noirs sur les poutres du toit avec des yeux comme de la braise; des salamandres qui couraient sur les murs comme des fusées, sans qu'on pût voir d'où elles sortaient ni où elles allaient; quelquefois on en voyait une se dresser sur la flamme de la lampe et se complaire dans le feu... Je le crois bien ! en comparaison de celui de l'enfer, il devait lui sembler un rafraîchissement! Puis, vous tourniez un angle du dortoir, et voilà que vous l'aperceviez au fond, droit contre le mur, rapetissé, tout yeux et bouche! Ah ! mon Dieu , ayez pitié de nous; mes yeux ont vu de bien horribles choses!... Enfin, grâce à Dieu, les tribulations sont passées. —

Ce récit était écouté, entre autres, par un vieux moine dont les austérités avaient amaigri le corps au point qu'il ressemblait à une de ces momies vivantes que l'on voit dans le couvent des capucins à Rome, et qui, entièrement recouvertes de bure, ne montrent que* la peau desséchée du visage. Celui-ci donc, auquel les scrupules n'avaient pas laissé une heure de repos dans toute sa vie, ajouta d'une voix faible et tremblante :

— Mes frères, je vais vous dire, moi, pourquoi le démon ne nous tourmente plus (ici unsoupir). C'est que maintenant les choses vont plus à sa guise, hélas ! dans ce couvent. Au temps de frère Girolamo, c'était tout le contraire (un autre soupir). Nous nous sommes relâchés sur l'habillement, sur la nourriture.

sur toutes choses;... et, au lieu de nous occuper de l'esprit, au lieu de devenir simples pour le Christ j nous nous sommes abandonnés à la vanité des études profanes... Les compiles se chantent aujourd'hui après souper, contrairement aux prescriptions de frère Girolamo... La Bible, que les religieux avaient alors toujours sous le bras, est mise de côté et négligée aujourd'hui. .. En somme, l'on pense peu à l'intérieur, mes frères... Quel souci voulez-vous donc que nous donnions au démon , quand nous marchons de nousmêmes dans la voie qu'il désire? — (Ici un dernier soupir plus long que tous les autres ensemble.)

Un chuchotement plus élevé autour de Niccolô fit tourner tous les regard de ce côté. Averardo, Troïlo et Fanfulla venaient d'arriver, et bientôt les moines disséminés dans l'église furent réunis autour d'eux. Les nouvelles qu'ils apportèrent n'étaient guère plus favorables que celles que Lamberto avait données, et il devenait de plus en plus évident qu'il fallait se résigner à céder à la fortune. Averardo prit le premier la parole avec le ton bref et irrité qui lui était habituel. Après avoir rendu compte de ce qu'il avait fait , après s'être déchaîné contre ceux qui refusaient de s'exposera de nouveaux dangers, il conclut, en levant la tête avec une expression farouche, au moment où brillait l'éclair qui devançait la foudre :

— Puisses-tu réduire en cendres ces misérables lâches qui aiment mieux vivre en esclaves que de mourir libres! —

Cette imprécation, exhalée dans un pareil moment, et par la bouche d'un homme dont l'aspect terrible

faisait trembler , lit dresser les cheveux sur la tète aux plus hardis d'entre les assistants.

Le moine aux scrupules se prit la tête à deux mains et murmura dans ses dents : « Sanclus Deus , sanctus fortis j sanctus immortalisl Niccolô, étendant la main avec autorité vers son fils , lui dit en le regardant fixement :

— Averardo, tu-es à l'église!— A verardo, qui, sans sourciller eût affronté une armée tout entière , ne put soutenir le regard désapprobateur de son père; il baissa la tête et se tut.

Sur ces entrefaites , survint Bindo : il s'avança plein d'assurance (de quoi désespére-t-on à son âge?) et dit à Niccolô :

— Je suis allé chezManelli, chez les Agolanti, chez Spini, et je les ai trouvés tous prêts à faire ce que nous voudrons; et, bien qu'à dire vrai, leurs vieux parents s'y opposassent pour la plupart, les jeunes gens m'ont promis de sortir secrètement pour venir nous rejoindre cette nuit... Pour moi, je ne désespère donc pas, non certes!... Il ne manque pas à Florence de jeunes gens pleins de courage, Dieu merci... L'essentiel est de commencer ; vous verrez ensuite que tous se lèveront et seront pour nous.

Mais la confiance de Bindo ne pénétra [pas dans l'âme de ceux qui l'écoutaient. En jetant un coup d'œil sur le visage des assistants , on pouvait y lire la crainte, un doute inquiet et douloureux, et Niccolô lui-même , bien qu'il fît tous ses efforts pour paraître calme et rassuré, laissait aussi deviner dans ses traits l'inquiétude qui l'agitait.

Se tournant du côté de FanfuUa qui, debout et

calme, le scapulairc de Saint-Dominique passé sur sa cotte (le mailles, conservait son visage impassible, il le regarda fixement comme pour l'inviter à dire son avis.

Frère Zacharie exprima la pensée du vieux républicain :

— Yoilà frère Georges, dit-il, qui en sait plus long que nous sur de pareilles matières. Pensez-vous qu'il y ait moyen.... qu'il y ait encore quelque chose à faire? —

Tous les regards se portèrent sur Fanfulla, qui, relevant les sourcils et baissant les yeux en avançant la lèvre inférieure , hochait la tête en faisant entendre entre ses dents un huml qui n'était guère de bon augure. A la fin il prit la parole en portant les mains à son front pour rajuster les bandages de sa blessure.

— N'étant pas Florentin , je ne puis connaître comme vous les citoyens de la ville... Donc, en sortant ce soir, je me suis dit : « Va un peu trouver ceux que tu connais et dire deux mots aux soldats, pour savoir cequ'ilsenpensent.. » Parce que... voyez-vous! l'âme de ces sortes d'afiaires... ce n'est pas pour faire tort aux citoyens de la milice, je n'en ai jamais vu de plus braves ni de plus vaillants... Mais, au bout du compte, à chacun son métier, et une vingtaine de vieux grognards, de ceux qui ont appris à tenir toujours un œil au chat et l'autre à la poêle , c'est-à-dire un œil sur l'ennemi et l'autre sur le drapeau , et à ne pas rompre les rangs au milieu des coups d'arquebuse ; un signe du sergent ou du capitaine. . . et ils ont compris, et môme sans cela, ils savent d'eux-mêmes ce qu'ils ont à faire... enfin, vous m'avez compris...

Une vingtaine de ces gens-là valent plus que cent hommes des plus braves , mais qui ne connaîtraient pas le métier; qui tantôt iraient trop vite, tantôt trop lentement et ne sauraient pas qu'une troupe de soldats doit être comme une scie qui compte beaucoup de dents, mais qu'une seule volonté fait mouvoir. C'est comme cela qu'on avance. Tout à l'heure donc je suis allé aux logements des bandes soldées... je les connais tous! et c'est moi qui ai mis la pique en main à plusieurs d'entre eux... Je vais d'abord au quartier, derrière Sainte-Croix; j'entre : Fanfulla par-ci, Fanfulla par-là .. . Adieu, bonjour, qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que ce n'est pas ?. . . Je me dis alors. . . « Prends-les un peu par les sentiments, » et je commence à leur en dire comme à des chiens : « Un bel honneur! par le Christ et la Madone!... »

Le narrateur eut à peine prononcé ce juron qu'il se donna de la main sur la bouche, s'apercevant trop tard qu'il représentait la scène avec trop de vérité. Il continua :

— Un bel honneur que vous avez acquis... Laisser capituler la ville... lorsqu'il n'y a pas un pied de bastion entamé... qu'il ne vous manque ni poudre ni

balles et que vous n'avez pas encore mangé le

cuir de vos souliers!.... Si j'avais pu croire que ce n'était qu'une plaisanterie, je ne me serais certes pas dérangé du couvent de Saint-Marc.

— Ce n'était que par manière de parler que je disais cela, ajouta Fanfulla en s'adressant à ceux qui l'écoutaicnt; car les pauvres diables ne se sont pas mal conduits. Mais c'est comme cela qu'il faut s'y prendre avec les soldats.

— De leur côté, chacun dit la sienne, continua le narrateur ; et ils semblaient furieux , et en avoir honte aussi. — C'est le gouvernement qui l'a voulu! — C'est ce traître de Malatesta.... Et les uns haussaient les épaules , d'autres blasphémaient, d'autres disaient : « Mais nous sommes encore ici pour suivre qui nous paie! Et un capitaine de Gascon!... un brave!... nous étions ensemble à la prise de Brescia... Moi, me ditil , avant hier, si le Palais y eût consenti , j'aurais attaqué avec ma bande les gens de Malatesta; mais on n'a pas voulu ! Maintenant il est trop lard! —

Fanfulla se tut un instant ; puis il ajouta en serrant les épaules et en étendant les bras: — Il a raison !... Que vouliez-vous répondre?... A la guerre l'occasion est tout ; si tu la laisses échapper, tant pis pour toi. —

Durant le discours de Fanfulla , étaient arrivés à la file un certain nombre d'artisans, d'ouvriers du menu peuple, plus ou moins bien armés, le mieux qu'ils avaient pu : quelques-uns des jeunes gens dont Bindo avait parlé étaient venus aussi : mais tous ensemble, ils ne montaient pas à deux cents personnes. Cependant le temps passait ; l'horloge de la sacristie avait déjà sonné deux heures, et l'on ne voyait plus arriver de renforts. Ceux qui se trouvaient réunis, reconnaissant leur petit nombre, remarquant le découragement peint sur le visage des moines, sur celui de Niccolô lui-même, se regardaient les uns les autres, et quelques-uns commençaient à se repentir intérieurement d'avoir quitté leur ht.

Le vieux républicain, en proie à la plus cruelle perplexité, llottait incertain entre diverses résolutions. Dissoudre l'assemblée en renonçant à sa der-

niêre espérance , était un sacrifice au-dessus de ses forces; d'un autre côté , il ne pouvait se résoudre à pousser ce petit nombre d'hommes dévoués à une mort certaine. Pendant que le vieillard se débattait dans cette irrésolution, les moines avaient fait placer plusieurs bancs des deux côtés de l'église vers le maître-autel. Ils s'assirent ensuite, ainsi que les principaux personnages de l'assemblée, tandis que le reste du peuple, debout, au fond de l'église, formait un des côtés du carré, dont le milieu était resté vide. Niccolô prit place sur un fauteuil, à l'extrémité supérieure; ses fils et frère Zacharie se tenaient près de lui, et s'entretenaient à voix basse, lorsqu'un vieillard , sortant par la porte de la sacristie, s'avança au milieu de l'assemblée.

Une cuirasse toute rouillée était bouclée sur ses vêtements grossiers; une longue épée était suspendue à son côté. On voyait du reste que l'âge et les souffrances l'avaient conduit aux bords du tombeau. Mais tout ce qui lui restait de vie semblait concentré dans le feu de ses regards, qui annonçaient la sombre résolution du désespoir.

Ce vieillard conduisait par la main un enfant de douze ans, pâle, chétif, et qui paraissait étonné plutôt qu'effrayé de se voir tout à coup au milieu d'une réunion aussi imposante.

Niccolô connaissait le nouveau venu pour un des plus zélés partisans de la doctrine de Savonarola : il l'avait vu à la défense du couvent en 98 , puis toujours, et sous tous les gouvernements , persévérant dans les mêmes opinions , et usant de tout ce qu'il avait d'influence et d'autorité pour les faire triompher.

— Oh! maître Simone! lui dit Niccolô, au moment où le vieillard s'approchait avec le jeune enfant, que venez-vous faire ici avec Bertino ?

— Piero, son père , répondit le vieillard, est mort en combattant pour notre liberté... Moi et cet enfant, nous sommes restés seuls à la maison... seuls au monde... vous le savez!... nous n'avons plus personne; et comme je ne tiens plus à la vie, j'ai amené avec moi ce pauvre orphelin pour qu'il vive ou qu'il meure avec les derniers défenseurs de Florence 1

Niccolô leva les yeux et les bras au ciel en s'écriant :

— Oh! pourquoi tous les citoyens n'ont-ils pas le courage de ce pauvre ouvrier? Pourquoi les grands et les riches se cachent-ils au moment où la patrie est en danger?

Et, s'animant par degré, il continua en élevant de plus en plus la voix :

— Non, ce ne sont pas là les exemples que nous ont laissés nos pères, eux qui surent toujours montrer le visage aux papes, aux rois, aux empereurs, et défendre contre tous la liberté de Florence ! 0 Florence! aux pieds de tes remparts sont venus tomber, avec l'orgueil de l'empereur Henri, toutes les forces du saint Empire! L'empereur Maximilien... et cela, nous l'avons vu de nos yeux et de notre temps... dut prendre la fuite avant d'avoir aperçu le sommet de nos tours ! . . . Lorsque Charles de France, qui était dans tes murs avec la fleur de ses chevaliers, voulut t'asservir, tu sus le faire repentir de son projet téméraire, et tu restas libre, honorée, avec la justice et ton bon droit... Mais, grand Dieu! le danger qui nous menace est-il plus terrible que ceux dont je viens de parler? Som-

mes-nous des hommes différents de ceux d'alors? La liberté, la religion, l'honneur ne sont-ils plus des biens? L'infamie, l'esclavage ne sont-ils plus des malheurs? Dieu éternel, est-il possible que nous soyons tombés si bas, dans la fange? Est-il possible que nos péchés aient si fort pesé dans la balance que tu nous aies abandonnés à ce point ? que tu aies ainsi maudit ton peuple? Oh! citoyens, oh! mes enfants! faudra-t-il donc prononcer ces horribles paroles ; devrons-nous les répéter, nous Florentins, et ne pas mourir plutôt mille fois? — Florence [n'existe plus! Florence est esclave / — Oserions-nous ensuite rentrer dans nos maisons, aller retrouver nos femmes et nos enfants à qui nous devions conserver l'héritage que nous ont laissé nos pères !... Et que leur dirions-nous en dépouillant nos épées, vierges du sang de leurs ennemis? Que leur dirions-nous? Qu'ils sont réduits désormais à la condition d'un troupeau de bétail sous la verge des Médicis ! Et lorsque nos enfants se verront dépouiller, égorger par les tyrans, n'auront-ils pas raison de nous maudire en nous appelant des lâches ! Mais, qu'est-ce donc que la vie pour vouloir la conservera ce prix? Et ne pensez pas que je parle ainsi parce que je suis vieux , et que la part que je vais mettre à cet enjeu n'est que de quelques jours, de quelques heures de vie, peut être? N'ai-je pas des enfants? Ceux qui m'entourent ici ne sont-ils pas de mon sang? —

Posant sa main sur la tête de Bindo qui se trouvait près de lui , le vieillard continua :

— Suis-je avare du sang de cet enfant auquel appartiennent pourtant de longues années de bonheur?

En l'offrant à la patrie , qui pourrait dire que je donne moins que ma propre vie?... Oh! citoyens, ayez pitié de cette malheureuse ville, pendant qu'il en est peutêtre temps encore! 0 Christ, notre roi, aie pitié de Florence, qui est ton royaume! Pardonne nos péchés, pardonne-nous encore une fois!... Que la vengeance épargne notre patrie. . . Moi , pour les péchés de tous. . .

je t'offre cette tête indigne, je t'offre mes enfants

Que ma maison soit rasée... que ma race disparaisse, que mon nom soit effacé sur la terre; mais, Florence! Que Florence soit sauvée!... —

Niccolô versant d'abondantes larmes, et, tenant la tête haute pour montrer qu'il n'en rougissait pas, finit son discours qui avait servi à épancher la tempête d'émotion soulevée dans son cœur, plutôt qu'à rappeler les autres à une résolution dont il reconnaissait désormais la stérilité.

Les visages sombres et abattus, le silence de mort qui l'entouraient, nedonnérentquetropéloquemment une réponse d'impuissance aux paroles du vieillard.

L'orage, chassé par le vent, s'était éloigné dans la direction de Volterra; quelques éclairs brillaient bien encore de temps en temps, mais le tonnerre ne grondait plus que dans le lointain.

Niccolô était oppressé alors par une douleur plus accablante que celle qu'il avait éprouvée à la nouvelle de la capitulation ; il venait de perdre sa dernière espérance : Florence venait seulement de tomber pour lui ; alors seulement il se sentait esclave des Médicis.

Les coudes appuyés sur ses genoux et le front dans ses mains, il restait immobile, anéanti, pour ainsi dire, dans Timmensité de son malheur. Oh! combien

il eût remercié Dieu en ce moment de lui envoyer la mort !

Infortuné vieillard! il n'avait pas encore traversé toutes les douleurs !...

Les hommes du peuple et les ouvriers qui n'avaient répondu que par le silence aux bouillantes paroles de Niccolô, jugeant avec ce sens droit, qui est presque toujours le partage des hommes grossiers, que toute résistance était désormais une folie, ne purent soutenir la vue de la douleur, des larmes de désespoir de celui qu'ils étaient habitués à considérer comme leur père, comme un être d'une nature et d'une intelligence supérieures. Ils étaient, pour ainsi dire, épouvantés maintenant de le voir sujet, comme les autres, à l'infortune, à la douleur; ils se reprochaient en quelque sorte d'avoir causé son désespoir et ses larmes. Un murmure s'éleva du milieu de ces pauvres gens ; les uns poussaient des soupirs de fureur, d'autres essuyaient une larme du revers de leurs mains calleuses ; tous exprimaient en cent manières leur émotion et leur désespoir. Mais, tenus en respect par la présence de personnages si fort au-dessus d'eux, ils n'osaient s'avancer, ni se mouvoir, ni même élever la voix.

Cependant l'agitation croissait dans leurs rangs, et déjà ils se disaient, bien qu'à voix basse encore : « Nous sommes des misérables ! — Pauvre vieillard 1 vois un peu si c'est à nous à le laisser pleurer de la sorte ! — Lui, qui nous a vus naître tous. — Qui toujours nous a donné du pain , qui nous a nourris lorsque nous ne pouvions pas travailler ! — Et maintenant que l'occasion est venue pour nous, nous reculerions?

et nous voudrions encore que les riches et les grands ne disent pas que le peuple est ingrat! — Qu'en dis-tu, toi, Sandro? — Et toi, Bozza? devons-nous nous avancer et nous jeter à ses pieds en lui demandant pardon, en lui disant que nous sommes prêts, qu'il fasse de nous ce qu'il voudra? Y vas-tu, loi? y vais-je, moi? y allons-nous tous? — Allons... » dirent résolument quelques-uns; et, s'avançant tous ensemble, ils envahirent l'espace vide du carré en se dirigeant rapidement vers Niccolô qui avait soulevé la tête au bruit de leurs pas.

Toute cette foule vint tomber aux pieds de l'auguste \ieillard. Les plus proches s'attachaient à ses vêtements, à ses genoux, le visage humilié et repentant, les larmes aux yeux. Parlant tous à la fois, l'on ne pouvait comprendre ce qu'ils voulaient dire, ni ce qu'ils demandaient; seulement, à l'expression des physionomies, aux gestes des plus éloignés, à quelques mots qui perçaient çà et là d'une manière plus intelligible: « Pardon repentants

nous sommes vos enfants tant que la vie nous durera... » Niccolô put bientôt deviner les sentiments et la résolution de ces pauvres gens. Son cœur en fut vivement touché, et tous les assistants partagèrent son émotion.

Il leva affectueusement les mains , et , les posant tantôt sur le visage, tantôt sur la tête des plus proches qui s'en emparaient avec effusion et les couvraient de baisers, il leur faisait signe de se taire et de se relever. Niccolô put enfin obtenir le silence, mais la foule voulut rester à genoux.

— < Oh! que voulez-vous donc, mes enfants? leur

demanda le vieillard d'une voix émue. Que l'un de vous parle et dise ce que vous voulez.

— Bozza! que Bozza parle! s'écrièrent plusieurs voix. Et un homme d'une quarantaine d'années, grand, sec, au visage mâle et hardi, bien que portant alors quelques traces de larmes, dit en étendant ses bras nus et nerveux :

— Maître Niccolô , nous ne sommes que des ignorants... vous devez nous excuser... que voulez-vous? nous le savons bien nous-mêmes!.... Nous mériterions d'être chassés comme on chasse des brutes

Est-ce que nous ne savons pas que tout ce que nous avons nous est venu de vousj que les vêtements que nous portons viennent de vous; que vous avez eu soin de nous lorsque nous étions malades ; que vous nous avez aidés lorsque le travail manquait? Et durant le siège, que serions-nous devenus, nous et nos enfants? Sans vous, nous serions morts de faim. Et tout à l'heure, lorsque vous avez parlé pour le bien de la ville, pour notre bien à tous, nous... misérables.... nous n'avons pas bougé... nous n'avons pas répondu un mot. . . Nous sommes des misérables, des ingrats ! . . . Mais maintenant que nous venons de vous voir pleurer... Nous ne pouvons pas vous voir pleurer, maître Niccolô... 11 faut que vous soyez heureux, content...

Yous ne devez pas pleurer car nous sommes ici,

nous... et vous pouvez nous envoyer où vous voudrez, faire de nous ce qu'il vous plaira... Et tant que nous vivrons... tant qu'un seul de nous restera — voyezvous, il ne sera pas dit qu'on n'exécutera pas vos

ordres! Mais, allons, maître Niccolô, essuyez vos

larmes... faites-nous voir un peu de contentement sur

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