CHAPITRE XXXI
UIVION CONTRE L'ÉTRAIVGER !
— Pardon ! reprit Niccolô avec l'expression d'une tendre et mélancolique pitié. Et quelle faute ai-je à vous pardonner, mes enfants?... Ah! ce n'est pas vous qui êtes coupables, ce sont vos recteurs, eux qui devaient vous défendre et qui vous ont abandonnés... Vous n'avez pas répondu à mes paroles. Et que pouviez-vous répondre? Je le vois, je le reconnais moi-même, il n'y a plus de remède, nous sommes réprouvés de Dieu !... Je vous ai parlé tout à l'heure, parce qu'on ne peut perdre les espérances de toute la vie, voir la patrie opprimée et tombée aux mains des traîtres sans verser des larmes, sans jeter un cri de douleur. Mais je le sais, mes enfants; que pouvez-vous faire désormais pour empêcher la ruine de Florence? Qui peut s'opposer ou se soustraire au jugement de Dieu? jugement qui paraît maintenant irrévocable. Il nous avait envoyé son prophète comme il l'envoya autrefois à Ninive : Ninive se convertit et fut sauvée.... I^ous nous sommes endurcis, nous, dans le péché j
nous avons mis à mort le prophète; le châtiment nous était dû ! Justus es^ Domine. Et ils viennent dire aujourd'hui qu'il nous a trompés!
Maintenant, relevez- vous, mes enfants; retournez chez vous; allez, et que Dieu vous bénisse mille fois. Peut-être ne vous reverrai-je plus! Si jamais donc, j'ai été pour vous une cause de scandale, si je vous ai offensés en quoi que ce soit, je vous prie de me pardonner; souvenez-vous toujours de Niccolô, qui, jusqu'à la mort, vous a aimés comme ses enfants. Priez Dieu pour moi, pour qu'il m'accorde d'accepter avec résignation la mort qu'il lui plaira de m'envoyer... dussé-je même... jene le prévois que trop... dussé-je la trouver sous la hache des Palleschi... —
A ces mots, la foule, qui jusque-là était restée à genoux, humble et silencieuse, se leva comme un seul homme, la fureur et la menace sur le front, levant les poings, grinçant des dents et jurant de mourir tous pour la défense de leur bienfaiteur.
Bozza, celui qui avait déjà pris la parole, criait au-dessus de tous les autres :
— Non , nous sommes ici!... et avant de vous toucher un cheveu... on nous hachera en pièces, nous, et la moitié de Florence ! —
Niccolô, ayant apaisé ce nouveau tumulte d'un signe de la main , continua :
— Je vous remercie, mes enfants.. . je vous remercie , et Dieu sait si c'est de tout cœur ! . . . Mais , lorsque je suis d'avis que vous n'exposiez pas inutilement votre vie pour Florence, jugez si je puis permettre que vous la donniez pour moi seul!... Dieu m'en préserve!... Retirez-vous maintenant; et, encore
une fois, priez Dieu pour moi, comme je prierai pour vous. —
Troïlo , qui jusque-là n'avait pas fait un mouvement ni ouvert la bouche, jugea le moment favorable à son dessein; il s'avança donc et dit d'un ton hardi et résolu :
— Maître Niccolô! citoyens! écoutez-moi; Dieu m'a inspiré, je crois... 11 nous reste encore une espérance !... —
Tous les assistants se retournèrent en regardant le traître avec étonncmenl; car personne n'attendait une pareille assurance et bien moins encore de la part de Troïlo : celui-ci continua :
— Oui, il nous reste une voie de salut douteuse... difficile... il est vrai... mais au point où nous sommes réduits, l'audace et la témérité peuvent passer pour de la prudence. Dites-moi, qui tient Florence sous les pieds , maintenant qu'elle ne peut plus se défendre? L'armée impériale. Vouloir l'attaquer, espérer de la mettre en déroute avec les seules forces d'une ville effrayée et divisée, ce serait une folie ! Mais s'il y avait moyen de la détruire par ses propres armes! Eh bien, ce moyen , vive Dieu ! je crois l'avoir trouvé. —
Niccolo jeta ses bras au cou du traître qui reçut cet embrasscmcnt avec une modestie affectée. Il reprit :
— Yous savez de combien de nations diverses le camp est composé; que de haines, que de jalousies, que de rixes surgissent entre elles chaque jour. Moi, qui n'ai que trop combattu dans leurs rangs contre notre malheureuse patrie, je connais un à un tous les colonels et les capitaines italiens, et je leur ai souvent entendu maudire le sort qui les force à cora-
battre contre leurs compatriotes pour servir les intérêts de l'étranger. Il vient de se passer un événement je l'ai appris ce soir qui pourrait
admirablement seconder mon projet. Quelques fantassins espagnols ont assassiné deux Italiens pour les voler; ils ont ensuite jeté les cadavres dans un puits. Les bandes de Vitelli ont exercé des représailles sur bon nombre d'Espagnols... Les uns et les autres sont maintenant plus exaspérés que jamais et prêts à chaque instant à en venir aux mains... Les Italiens seuls seront plus faibles que le reste du camp; mais si nous nous joignions à eux, lisseraient les plus forts. Tous ensemble nous pourrions accabler les Allemands et les Espagnols , et rester maîtres de Florence. Si notre tentative réussit, toute la population se lèvera en armes... et nous n'aurons plus rien à craindre de Malatesta, dont toute la force consiste... —
Niccolô n'eut pas la patience de laisser achever Troïlo et s'écria :
— Ha mille fois raison!... Qui pouvait imaginer?... Dieu te bénisse, mon fils!... tu es notre sauveur. —
Fanfulla ajouta en souriant avec complaisance :
— Il n'a pas mal pensé, savez-vous? — Lamberto, Averardo, Bindo, puis tous les moines,
les uns après les autres, se pressèrent autour de Troïlo. Raisonnant son projet, le retournant, pour ainsi dire, dans tous les sens et le goûtant de plus en plus, tous finirent par se convaincre que si le résultat n'élait pas assuré, il y avait du moins assez de chances favorables pour autoriser à tenter l'exécution.
Il fut donc décidé qu'on se mettrait à l'œuvre sans
retard. L'orage avait cessé tout à fait, et le ciel, débarrassé des nuages, laissait déjà paraître la première pointe du jour : il n'y avait plus de temps à perdre.
— Avant de commencer, ditNiccolô à frère Zacharie, veuillez nous dire la messe. N'est-ce pas de Dieu seul qu'il faut attendre le succès de notre entreprise ? —
Le moine entra à la sacristie; il sortit bientôt revêtu des ornements sacerdotaux, et tous s'agenouillèrent en silence avec cette ferveur confiante que l'approche du danger inspire aux hommes courageux. Troïlo s'était agenouillé avec les autres et semblait absorbé dans un pieux recueillement. Mais nous connaissons les pensées qui occupaient le traître ; il se disait :
« Voilà qu'on va donc se rendre au camp, à la
file Nous en viendrons aux mains, sans aucun
doute... Et Baccio pensera, je crois, à me tirer d'embarras comme je pense à me faire moine! Mais
comment l'avertir de ce qui va arriver? Il faut
absolument que je trouve Michel. »
Troïlo comptait sur son domestique , ce même Michel que nous avons trouvé à Torre-del-Gallo, si le lecteur s'en souvient, et qui était resté au camp durant le temps du siège : il s'était ensuite rendu à Florence. Et, suivant les instructions de Troïlo, il rôdait continuellement par la ville , afin de pouvoir rencontrer souvent son maître , et d'être toujours prêt à un signe de lui pour tous les incidents imprévus qui pouvaient survenir.
Après la messe, tous reçurent la communion comme un dernier viatique. Troïlo communia avec les autres;
puis, s' éloignant de l'autel comme pour chercher un endroit écarté où il pût faire ses dévotions sans être dérangé, il alla se placer dans le fond d'une chapelle. Là , le dos tourné à la nef, le corps penché et appuyé sur un banc, il tira de son sein une petite feuille de papier et un crayon, objets dont il était toujours pourvu, et écrivit à la hâte :
« On va au camp dans le but de soulever les ban- « des italiennes et de les lancer contre les Espagnols; « on a essayé de faire marcher les troupes de la ville, « et elles pourraient bien se mettre en mouvement « au premier bruit; soyez donc sur le qui-vive; faites « bonne garde aux portes. Rappelez-vous que je n'ai « aucun moyen de sortir de cette bagarre sans votre « secours. »
II plia le billet et le mit dans sa manche. « En sortant d'ici, pensa-t-il, je rencontrerai Michel, et pourrai faire parvenir cette lettre à Baccio. »
Lorsque Niccolô eut terminé ses actions de grâce, il se releva, réunit les assistants autour de lui et leur adressa une courte allocution. Les fatigues, les inquiétudes et surtout les veilles avaient épuisé les forces du pauvre vieillard. Quelque énergique que fût sa volonté, il sentit qu'il lui était impossible de faire partie de l'expédition.
— Allez, dit-il enfin à ses fils en les embrassant l'un après l'autre , allez. Puisque je ne puis vous accompagner en personne, mon cœur et mes prières du moins seront avec vous! Ceux d'entre vous que je ne verrai plus dans ce monde , je les retrouverai dans le ciel! —
C'était au tour de Bindo d'embrasser son père. Un
funeste pressentiment traversa l'esprit du vieillard... II pensa : « Si c'était cet enfant que je ne dusse plus revoir !... »
Niccolô fit un effort surhumain pour arrêter ses larmes. Il sentait combien il était important de se montrer fort dans un pareil moment; aussi, repoussant tout autre sentiment, il s'écria le front haut, et les mains étendues vers ses enfants :
— Oh 1 Florence! oh! patrie! il ne me reste que leurs vies ! ... je te les donne. . . —
A peine eut-il proféré ces paroles, qu'il retomba épuisé sur son siège, en se couvrant les yeux de ses mains; il fut un instant comme hors de sens et prêt à succomber à tant d'horribles secousses : un bourdonnement confus lui remplissait les oreilles , et, dans l'état de faiblesse et de vacillation où était son esprit , il ne savait pas distinguer si c'était un rêve, ou s'il entendait réellement le bruit des pas de ses fils et du peuple qui sortaient de l'église.
Longtemps après, il reprit ses sens, ouvrit les yeux et regarda autour de lui : il n'y avait plus que frère Zacharie et quelques religieux en prières.
Avant que la foule ne sortît du cloître, Troïlo avait repris la parole.
— L'essentiel, avait-il dit, est de pouvoir nousrendre sans coup férir aux campements ennemis. Bien que maintenant il y ait moins de rigueur aux portes de la ville, et qu'on laisse communiquer assez librement les habitants avec les impériaux, je ne crois pas à propos de sortir tous ensemble... cela pourrait éveiller les soupçons... Marchons par deux ou par trois à la fois ; donnons-nous rendez-vous à Giramontc , où
est campé le colonel Vitelli... C'est dans ses bandes, comme je vous l'ai dit, que la première rixe a eu lieu ; commençons donc par là... Maintenant attendez que j'aille voir sur la place s'il n'y a aucun obstacle à craindre du côté des Servi ou de la rue Larga... Je vais donner un coup d'œil ici aux alentours, et je reviens à l'instant. —
11 sortit en disant ces mots, et Averardo s'écria en le suivant des yeux :
— • Si quelqu'un m'eût dit que celui-là serait jamais des nôtres, je lui aurais répondu qu'il en avait menti !. . . Vous allez voir que c'est le plus enragé de tous!...
— Oh! je vous le disais bien, repartit Bindo : il avait été entraîné par les mauvais conseils; mais au fond, c'est un brave garçon... D'ailleurs, ses actions parlent maintenant. —
Pendant que chacun se répandait ainsi en éloges sur le compte de Troïlo, ce misérable était sur la place qu'il trouva déserte; toutefois, en regardant attentivement de tous côtés, il aperçut derrière l'angle de la rue de la Sapienza , en droit fil de la ligne du mur, à peu près le tiers d'une figure humaine, un œil et une partie du nez. Il se dirigea de ce côté, et trouva son domestique tapi contre une borne. Il lui mit le billet dans la main, en lui disant à la hâte :
— Cours de toutes tes jambes porter cela à Baccio, et dis-lui que dans une demi-heure je sortirai de la porte Saint-Georges. Qu'il ne l'oublie pas! —
Le valet prit ses jambes à son cou et disparut en un clin-d'œil. Troïlo s'arrêta encore pour donner à Michel le temps d'arriver ; il ne tarda pas assez ce-
pendant pour exciter la méfiance. Rentré au couvent, il dit, afin de gagner encore quelques minutes :
— J'ai vu venir quelques soldats parla rue du Cocomero... ils vont sans doute relever la garde... Attendons encore un peu. —
Finalement, on sortit de Saint-Marc trois ou quatre ensemble, après qu'il eut été convenu que chaque groupe suivrait un chemin différent. Troïlo trouva le moyen d'être un des derniers. Son tour venu , il se mit en marche avec Bindo et Fanfulla, dans la direction de la porte Saint-Georges, par la place et la rue des Servi. Au-delà du pont des Grazie, ils montèrent la côte au-dessus de la rue Bardi; et Troïlo qui s'était réservé de sortir par la porte la plus éloignée, afin de donner à Baccio le temps de venir à son aide , cherchait à deviner la manière dont celui-ci s'y prendrait, tout en soupçonnant qu'après l'avoir mis dans l'embarras , il pourrait bien lui laisser le souci de s'en tirer lui-même comme il pourrait.
Mais Valori avait encore besoin de Troïlo; il ne l'avait donc pas abandonné. Pendant que les trois amis montaient la rue déserte qui conduit à la porte, et que Troïlo jetait de tous côlés des regards pleins d'une secrète inquiétude, ils virent venir à leur rencontre un frère mineur qui feignit de passer outre, sans faire attention à eux; puis, s'arrètant tout à coup dans l'attitude d'un homme qui vieiit de reconnaître une personne de connaissance, il s'écria d'un ton de surprise :
— Oh ! vous ici , messire Troïlo ! Et où allez-vous comme cela? —
Troïlo ne se rappelait pas avoir jamais vu ce reli-
gieux; mais, imaginant qu'il pouvait bien être envoyé par Baccio, il se disposa à le seconder.
— Et vous , mon père , d'où venez-vous ? —
— Je viens du camp... Vous savez bien que l'habit de saint François est une meilleure défense qu'une cotte de mailles. . . Mais vous, vous lî'iriez pas au camp, par hasard? —
— Et si je voulais y aller, moi? —
— Que Dieu vous en préserve... Eloignez -vous d'ici le plus vite que vous pourrez,... et de Florence même, cela vaudra mieux pour vous... Est-ce que vous ne savez pas que don Ferrante a promis 400 florins pour votre tête?... Et, dans ce moment même, ici, hors de la porte, je viens de passer au milieu d'une compagnie de lansquenets qui vous connaissent parfaitement et jurent de vous hacher en pièces s'ils peuvent vous rencontrer. —
Troïlo, comprenant le rôle qu'il avait à jouer, remercia le moine, sans toutefois se montrer disposé à suivre ses conseils; il feignit même de hâter le pas. Le moine le saisit alors par les habits en protestant qu'il ne le laisserait jamais aller à une mort inévitable. De leur côté, FanfuUa et Bindo, comprenant le danger d'engager un conflit et de donner l'alerte au camp lorsque la moindre imprudence pouvait faire échouer leur entreprise, réfléchissant d'ailleurs qu'ils n'étaient pas en forces pour défendre leur compagnon, l'engagèrent à retourner en arrière, et FanfuUa, le prenant à part, lui dit à l'oreille :
— Va, va, tu pourras aussi bien nousêtre utile à Florence en parcourant les casernes comme j'ai fait hier, et en engageant les soldats à sortir lorsqu'ils verront
que la mêlée est engagée. Au milieu d'eux tu n^auras pas peur des lansquenets. —
Sans attendre de réponse, FanfuUa laissa Troïloet continua son chemin avec Bindo, tandis que le traître, riant sous cape, descendait la côte en compagnie du religieux.
En approchant de la porte, Fanfulla disait à son ami :
— Heureusement que nous avons rencontré cette paire de sandales,... sans quoi , Dieu sait ce qui serait arrivé!... C'est que, dans des occasions comme celle-ci, un rien suffit souvent pour tout gâter. —
La porte Saint-Georges était occupée par un fort détachement de soldats corses, sur lesquels Malatesta pouvait compter, mais qui , ainsi que nous l'avons dit, n'empêchaient pas les habitants de la ville de communiquer avec le camp, si ce n'était durant la nuit. Plusieurs reconnurent et saluèrent Fanfulla; et chacun de lui dire la sienne pendant qu'il passa sous la voûte massive de la perte que l'on voit encore aujourd'hui :
— Oh ! voilà Fanfulla ! —Bonjour, frère Bombarde. — Où allons-nous de si bonne heure? —
Fanfulla répondit sans s'arrêter* et en saluant de la main :
— On va voir quelques amis au camp, maintenant que la cage est ouverte... Adieu, adieu, à revoir, s'il plaît à Dieu et à la Madone. — Et il s'éloigna rapidement.
Si notre lecteur est jamais allé à Florence , et qu'il lui soit arrivé d'aller se promener hors de la porte par laquelle sortirent Fanfulla et Bindo, il doit
se rappeler que , du pied des murs de la ville, en regardant vers le sud, on voit s'élever un amphithéâtre de collines, aux crêtes gracieusement ondulées, couvertes d'oliviers séparés par des rangées de vigne ; il doit se rappeler aussi ces nombreuses habitations de payans, ces jolies petites villas toutes blanches qui semblent regarder les promeneurs en se cachant derrière les arbres; il doit se rappeler, en un mot , l'aspect calme et riant de cet immense paysage varié comme la nature et pourtant soigné comme un jardin... Eh bien, à l'époque de notre histoire , après onze mois d'occupation par les ennemis, toute cette riche campagne était changée en une lande dévastée et boueuse. Il n'y avait plus de trace de haies ou de division entre les fermes; les vignes étaient dépouillées , brisées, écrasées et recouvertes de terre; les oliviers avaient été coupés au corps pour faire du bois ; quelques-uns seulement étaient restés comme pour attester l'antique richesse du sol, mais ils ne présentaient plus que des souches nues, brisées, informes, mutilées par la hache et les boulets. L'artillerie et les pluies d'orage avaient labouré et sillonné partout la terre.
Pendant que Bindo et Fanfulla s'avançaient dans un des enfoncements de la colline où s'ouvrait une des entrées du camp , ils purent déjà remarquer qu'il se préparait quelque chose d'extraordinaire, au sourd murmure qui frappait leurs oreilles, aux mouvements précipités des soldats dans les chemins ménagés entre les rangées de tentes et de baraques et le long des retranchements. Les campements étant placés sur le versant de la colline, on pouvait em-
brasser d'un coup d'oeil tout l'ensemble et reconnaître la fermentation intérieure et confuse qui précède les déterminations de la foule.
Après être entrés dans le camp, nos deux amis continuèrent à monter pour gagner la hauteur de Giramonte, et durent passer entre les tentes et les baraques, construites de cent manières, en planches, en osier, en chaume et en terre, suivant l'adresse ou la patience de ceux qui les avaient habitées durant tant de mois.
L'ouragan de la dernière nuit avait laissé partout des traces de son passage. Le sol était couvert de débris des tentes renversées. Sur celles qui étaient restées debout, on avait étendu des hardes pour les faire sécher au soleil, et, en même temps, on voyait, attachées aux pieux qui les soutenaient, diverses pièces d'armure que les valets remettaient en ordre et fourbissaient à la hâte, stimulés par leurs maîtres qui semblaient pressés de prendre les armes. Parmi ces valets, on en remarquait plusieurs dont la chevelure, les formes du sein et des hanches se trahissaient sous l'habitqu'ilsportaient. C'étaient des femmeset des jeunes filles (les camps étaient alors bizarrement composés) enlevées dans le sac de quelque ville et réduites à l'office d'esclaves par un maître grossier et brutal; ou bien encore, c'étaient des victimes de la séduction qui s'étaient enfuies avec des soldats, et qui, dédaignées ensuite, n'étaient plus tolérées qu'à condition de servir de valets.
De distance en distance, ils trouvaient des hangars ou des abris en feuillage, sous Icsquelb les vivandières faisaient la cuisine et vendaient du vin. Des mar-
mitons sales et déguenillés tournaient de longues broches devant le feu qui servait en même temps à faire bouillir d'immenses chaudrons. Autour de longues tables mal assurées sur des tonneaux renversés, les soldats se hâtaient d'avaler les dernières bouchées pour se joindre à ceux qui couraient pêle-mêle à Giramonte. C'étaient des cris, des rires à disloquer les mâchoires. On entendait les clameurs de cent voix discordantes, les unes graves et sonores, les autres rauques ou aiguës; tous voulant à la fois dire leur opinion sur le compte des Espagnols. Mais il était impossible de saisir le sens d'une seule parole au milieu de ce bruit confus renforcé encore tantôt par les aboiements des chiens, tantôt par quelques roulements d'essai sur la caisse d'un tambour, et pardessus tout, par la fureur désespérée des pourceaux qui, en attendant leur tour sous le couteau, se débattaient contre la corde qui les retenait par un pied, et remplissaient l'air de grognements aigus et assourdissants?
Tout en avançant à travers la foule, Fanfulla et Bindo purent remarquer que tout ce monde était en bonne disposition de s'ameuter et d'en venir aux mains. Ils arrivèrent enfin sur le plateau de Giramonte, d'où l'on découvre Florence, les hauteurs de Fiesole et tout le val d'Arno, des collines de l'Incontro jusqu'à celle d'Artimino. On avait placé en cet endroit, du côté qui regarde la ville, une batterie de vingt-quatre pièces, soit canons ou couleuvrines, séparées par de gros gabions remplis de pierres et de terre. C'était là surtout que lt3 soldats se portaient alors en tumulte; les fenêtres de la villa étaient déjà remplies de
spectateurs; les chariots destinés au transport des bagages, et qui étaient rangésen file le long des murs, en étaient couverts. Il y en avait sur les pièces d'artillerie, sur les gabions, sur tous les points élevés; tous écoutaient Lamberto, qui, monté lui-même sur un gabion, haranguait d'une voix animée en gesticulant avec énergie. Lorsque Fanfulla et Bindo arrivèrent, il disait en terminant une phrase dont ces derniers n'avaient pas entendu le commencement :
— vos camarades, que ces brigands ont
assassinés! Vengeance pour eux seulement? C'est notre nation tout entière qu'il faut venger et délivrer une bonne fois de ces bandits; mais dites-le-moi,
par Dieu!., et si je mens, qu'on me précipite
du haut de ces retranchements!... Dites-moi; allonsnous chez eux, nous, vivre à discrétion, les voler, outrager leurs femmes, les égorger ou les pousser les uns contre les autres, comme on excite des chiens pour le beau plaisir de les voir s'entre-déchirer ? Eux, au contraire, sont toujours ici! tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre; aujourd'hui par terre, demain par mer... Chaque jour, nous nous demandons : Qu'est-ce? qu'est-il arrivé? C'est une troupe de ces brigands, pieds nus, mourant de faim, qui ont
besoin de se refaire Où faut-il aller? En Italie!
Allons en Italie! Mais, par le Christ! la terre où nous sommes nés, la terre où sont ensevelis nos pères, l'avons-nous volée? Appartient-elle au premier occupant? Dieu, qui a donné à chaque peuple autant
de terre qu'il lui en faut pour vivre et mourir en
paix pour semer et moissonner a-t-il dit :
L'Italie seule est à qui la veut, à qui la prend; et que
celui qui ne l'a pas labourée puisse y aller moissonner ! Sommes-nous, par hasard, maudits de Dieu ? Sommesnous des bâtards? Sommes-nous des brutes? Mais, voulez-vous le savoir, ce que nous sommes? Je vous l'ai dit sans le vouloir! Nous sommes des brutes, et pire encore! car les brutes elles-mêmes, lorsqu'on vient les relancer dans leurs tanières, se défendent et emploient les griffes et les dents, sans s'inquiéter du nombre de leurs agresseurs. Si nos ennemis sont plus nombreux que nous, qui oserait dire qu'ils soient plus vaillants? Chaque fois que nous avons eu affaire à eux de bonne guerre, corps à corps, qui a été battu ? Eux ou nous? Tenez, voilà... continua Lamberto en désignant Fanfulla qu'il venait d'apercevoir dans lî^ foule. — Qu'il m'appelle menteur, si je me trompe...
Tous les regards se portèrent sur celui à qui l'oraleur s'adressait.
— Voilà Fanfulla, l'un des treize de Barletta. EU bien! qu'il dise lui-mêmecomment l'affaire s'est passée. Qui fut vainqueur?.... Et, pour combattre les treize étrangers, on envoya peut-être par toute l'Italie convoquer les plus braves, les plus intrépides ? On attendit qu'on eût trouvé des hommes plus grands et plus gros que ne l'étaient les ennemis? On se mit deux contre un ? Non, pardieu ! treize de leur côté, treize du nôtre , les premiers qui se présentèrent dans les deux camps. . . Nous choisîmes les meilleurs, sans doute; mais ils firent un choix aussi. Mais, encore une fois, qui fut vainqueur?
Us ne sont donc pas plus vaillants que nous ; seulement ils sont plus habiles; car ils savent semer la dis-