II. li
corde entre nous, afin de nous battre par nos propres forces.
Mais quel est le démon de l'enfer qui souffle son venin dans nos cœurs, pour que nous ayons toujours à nous entre-déchirer, nous qui sommes frères, nous qui sommes du même sang, qui parions la même langue, qui appartenons à la même famille? C'est à qui tentera la ruine de son voisin, si ce n'est à coup d'épée, du moins par l'intrigue et la trahison j et bien heureux celui qui réussit , car il croit avoir fait un brillant exploit! Et ce n'est pas seulement de république à république, d'état à état, mais chaque bourg, chaque village, chaque villa se met à désirer le mal de son voisin, à l'attaquer, à l'injurier, à le haïr du moins , lorsqu'il ne peut lui nuire.
Et n'en avons-nous pas un exemple ici sous les yeux ? continuait toujours Lamberto en étendant les mains vers la ville. Florence, qui était libre, riche, heureuse, qui était l'honneur, la gloire de l'Italie, le centre de la science, du mérite, des arts... Eh bien! ce pape sacrilège se dit un jour : Je veux que Florence m appartienne... Que fait-il d'abord? Comme d'habitude, il appelle à son aide les Espagnols, ces
voleurs de grand chemin Pensez-vous qu'ils se
soient fait appeler deux fois? Vous les avez vus
accourir à toutes jambes : il s'agissait de saccager Florence! Et que font alors les autres villes d'Italie?
Que font Gênes, Sienne, Venise? Venise fait sa paix avec l'empereur, renie ses engagements et demeure spectatrice.... Sienne envoie de l'artillerie pour hâter la ruine de sa rivale!... —
Lamberto, foulant alors du pied une longue couleu-
vrine qui se trouvait à sa portée, s'écria avec colère et mépris :
— Ces canons, que je voudrais pulvériser sous mes pieds, ne sont-ils pas siennois? Ne sont-ce pas
des armes italiennes? El vous! vous, camarades
laissez-moi vous le dire, pardieu ! et ne vous en fâchez
pas n'étes-vous pas tous Italiens?... Cependant
vous avez aidé à la ruine de cette noble cité!.... Qu'avez-vous gagné maintenant à la voir esclave, dépouillée, couverte d'opprobre?... Des fatigues, des blessures, une vile et misérable paie, si toutefois vous la touchez. Tandis que les trésors, le pouvoir sont pour ces bandits. . . qui se moquent de nous par-dessus le marché, et qui s'en retourneront chez eux en nous appelant traîtres et lâches... Pourtant si, au lieu de les aider, vous eussiez soutenu vos frères, croyez-vous que vous auriez moins gagné? Et puis, l'honneur, la gloire de votre nation ne sont pas sans doute de vains mots pour vous, je pense!
Du reste, quel est le nombre d'ennemis que. nous avons à combattre ?. . . Ils sont peut-être par millions, de manière à pouvoir se mettre cent contre un de nous?... Mais non; il n'y en a que quelques milliers. Et n'êtes-vous pas ici, vous? Les bandes italiennes ne forment-elles pas à elles seules presque la moitié du camp?... Et si les Italiens qui sont dans la ville se joignaient à vous, ne sulfirez-vous pas pour exterminer enfin ces pillards, ces assassins? C'est dans ce but que moi, mes compagnons et Fanfulla que vous voyez ici, lui, l'honneur de notre profession, nous sommes venus vous offrir nos épées; nous voulons combattre, vaincre ou mourir avec vous. Lorsque la bataille sera
engagée, les nôtres sortiront de la ville pour prendre les ennemis en flanc et en queue, et certes, nous allons une fois pour toutes nettoyer notre pays de ces voleurs de grand chemin.
Maintenant, au nom de Dieu, que ceux qui ont un cœur dans la poitrine, que ceux qui approuvent ma proposition, lèvent la main! Que ceux qui ne veulent pas en être ! . . . nous nous passerons d'eux. Vivent les bandes italiennes! Vive Florence! —
Lamberlo, en poussant ce cri d'enthousiasme, avait lire son épce, et la brandissait au-dessus de sa tête en mouvements rapides comme l'éclair. Alors, de toutes les parties delà foule qui dominait l'orateur, et qui , jusque-là, n'avait présenté qu'une sorte de mosaïque de visages immobiles , se levèrent des bras avec des gestes énergiques, en brandissant des épées, des pi- (jues, des arquebuses, pendant que l'air retentissait des cris furieux : Vive l'Italie! mort aux Espagnols !...
A la vue d'un assentiment si spontané et si expressif, Lamberto sauta à terre plein de joie pour aller se ranger avec ses frères et Fanfulla autour de l'étendard de la compagnie qui se formait déjà en ordre de bataille. Les capitaines et les officiers s'empressaient de réunir leurs soldats, qui, de leur côté, n'élaient pas longs à répondre à l'appel, et bientôt chacun fut rangé sous son drapeau.
Pendant ce temps, que faisait Vitelli, commandant supérieur des bandes italiennes ? Que faisait don Ferrante, capitaine-général de l'armée? En voyant ces préparatifs menaçants, en entendant ces rumeurs qui annonçaient l'approche d'une sédition et peut-être d'une révolte complète, ils avaient à peu près la con-
tenance que tiennent les gardiens des troupeaux de chevaux à demi sauvages de la campagne de Rome, lorsqu'une cause quelconque met ces animaux en fureur et les pousse à travers champs , bondissant, les naseaux enflammés, se prenant à belles dents, disparaissant et revenant sur eux-mêmes en évolutions rapides. Le gardien essaie de les calmer de la voix et du geste; il tourne à une prudente dislance autour de la mêlée; enfin, voyant que tout est inutile, il demeure spectateur et attend qu'ils aient fini.
Ce fut ce dernier parti que prit don Ferrante ; car, à cette époque, c'étaient souvent les soldats qui commandaient. Les généraux laissaient faire, et les populations avaient doublement à souffrir des maux inséparables de la guerre et des excès de soldats sans discipline.